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Etes-vous jamais monté en ballon

110 Lectures Gourantes.

Vingt-troisième Leçon.

En Ballon! (fin).

Le moment de la descente est sans contredit le plus dangereux, mais c'est aussi celui où l'homme se sent le plus fort et le plus grand dans sa lutte victorieuse contre les éléments.

Au moment même où nous commençons à descendre nous entrons dans la région de la pluie et les gouttes commençant à crépiter sur l'aérostat l'ont fait descendre jusqu'à la cîme des arbres. Nous entendons le bruit du vent mugissant dans le feuillage, et les hautes branches se tordent sous la tempête qui s'avance. Emporté avec une rapidité de dix mètres et demi par seconde, l'aérostat vole comme une flèche. Le craquement des branches nous faisait sentir que nous touchions le sommet des arbres, mais il semblait que le vaisseau aérien refusât de revenir à terre. Il paraissait sentir que l'homme allait lui reprendre la gloire qu'il lui avait prêtée. Le colosse se souvint de sa puissance, il rebondit dans les airs, mais retomba bientôt pour se relever encore. De seconde en seconde, par bonds de dix mètres, nous retombions dans les branchages. Nous jetons l'ancre, bientôt nous sentons qu'elle mord et le géant, fatigué, haletant, perdant son air et sa vie, s'arrêta comme un être essoufflé, en s'appuyant sur la lisière d'un bois.

Presque immédiatement l'orage éclata, une pluie torrentielle, qui devait se continuer jusqu'à minuit et transformer les routes en torrents, s'abattit sur nous. Grâce cependant à quelques paysans accourus à la descente, nous parvînmes à abriter les instruments et à dégonfler rapidement l'aérostat.

Descendus à 5 heures 50 minutes, nous étions venus de Washington avec la vitesse d'un train omnibus.

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Nous avions directement été conduits vers la tempête, comme par attraction.

Si, au lieu de descendre, nous étions restés dans la zone de l'orage, malgré le tonnerre et les éclairs qui commençaient à nous envelopper, nous aurions subi un moment d'arrêt sur Mount-Vernon ou dans les environs, puis nous aurions été ramenés par l'orage même à Washington où nous serions probablement arrivés vers six heures et demie. Etre porté ainsi dans l'espace sur l'aile de la foudre est sans contredit une ambition digne de l'homme et de la science. Seulement il serait bon de savoir d'avance si l'éclair enflammant le gaz ou nous heurtant au passage ne nous préparerait pas une surprise désagréable. Mais peut-être aussi ne subirait-on aucune atteinte en raison de l'isolement de l'aérostat. L'expérience ne serait pas sans grandeur, mais les émotions de ce premier voyage étaient suffisantes pour ne pas les multiplier trop vite.

L'impression qui domine dans l'ascension est indéfinissable. Au bonheur de se trouver dans l'espace et de planer au-dessus des misères humaines se joint la sensation d'un calme étrange, absolu, que l'on n'a point sur la terre. On cause, on écrit exactement comme si l'on était assis près d'une table de salon. Je n'ai éprouvé aucun vertige. On dit généralement que l'on n'a jamais le vertige en ballon.

Le bonheur d'un voyage aérien ressemble à celui qu'on éprouve en rêve, lorsqu'on se sent emporté dans les airs. Cette coïncidence m'a frappé.

Seulement on ne sent pas assez qu'on vole ; on voudrait aller plus vite, ou du moins sentir que l'on va vite. Il y a enfin une légère inquiétude, qui trouble la tranquillité, et sans laquelle le bonheur serait complet. La petite nacelle d'osier crie au moindre mouvement que nous faisons, et nous nous demandons involontairement si elle ne va pas se défoncer, ou si les

cordes qui la soutiennent ne pourraient nous causer la surprise de casser. En outre, elle oscille quand on remue et produit un balancement quelquefois désagréable, surtout lorsqu'on se voit ainsi suspendu à plusieurs centaines de mètres au-dessus de la terre ferme. Le simple raisonnement suffit pour faire comprendre que le danger n'est qu'imaginaire, mais il n'en est pas moins vrai que la première ascension produit toujours une certaine émotion, inséparable d'un début. Sans cette préoccupation il n'y aurait pas au monde de locomotion comparable à celle de l'air.

En résumé, à ceux que tourmente la manie des voyages, aux touristes fatigués de traverser les continents par chemin de fer ou les océans par steamer, à ceux même que les émotions d'une traversée des déserts à dos de chameau ou des jungles de l'Inde à dos d'éléphant laissent insensibles, nous dirons : si les périls d'un voyage sur la terre ferme ont perdu pour vous tout charme et tout attrait, essayez de la navigation aérienne, vous y trouverez des plaisirs inédits et des sensations inconnues.

Et quand le jour viendra où l'homme, maître de l'océan aérien, pourra à sa guise diriger les ballons, on verra les champs de l'azur sillonnés d'aérostats comme les mers le sont maintenant de voiliers et de paquebots !

C'est ainsi que finit près de Mount-Vernon ma première ascension. Le hasard m'avait porté de la capitale qui porte son nom au tombeau de celui qui l'a fondée, et je ne pus m'empècher de penser avec émotion à celui qui a été le premier dans la guerre, le premier dans la paix et qui est et sera toujours le premier dans le cœur de ses compatriotes.

Vers 6 heures et demie et après avoir confié à un fermier notre aérostat et nos instruments, nous prîmes le tramway électrique qui nous conduisit à Alexandrie d'où nous regagnâmes bientôt notre point de départ.

Vingt-troisième Leçon. 113

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