‹ Lectures en famille, ou Les soirées d'hiverChapitre 12 sur 12 · LA CALOMNIE · texte numérisé non relu

LA CALOMNIE

Voici un trait qui prouve que personne n'est à Tabri de la calomnie, ce fléau le plus odieux de la société. Un mendiant lui-même, un malheureux qui ne doit son pain qu'à la charité publique, peut quelquefois avoir beaucoup à soufïVir de la calomnie : elle peut aller jusqu'à le priver de son unique moyen d'existence;

Témoin le pauvre Jean Lacombe, dont on va lire l'histoire.

Jean Lacombe était aveugle depuis long-temps. 11 demandait l'aumône dans la grande rue de Gannat, où passent les messageries qui viennent de Paris ou qui y retournent. Jean Lacombe eut le malheur de déplaire, par quelques réponses peut-être inconvenantes, à une méchante femme qui, pour les affaires de son commerce, faisait une ou deux fois par semaine le voyage d'Aigueperse à Gannat. Cette méchante créature se promit aussitôt de tirer ven-* geance de la grossière brusquerie du pauvre aveugle.

Dés ce jour, la misérable ne

ao4 perdit pas une seule occasioQ de nuire à Jean Lacomle. Pendant six nriois, elle eut la persévérante méchanceté de détourner les voyageurs qui se trouvaient avec elle dans la voiture publique, de faire l'aumône au vieillard privé de la vue, qui réclamait leur assistance en leur tendant la main.

« Ne donnez rien à ce vilain « homme, disait-elle; regardez « toutes ces belles plaines qui « environnent Gannat, eh bien î «< elles lui appartiennent presque « toutes. C'est un juif, c'est un K avare, qui n'a pas honte de K manger le pain qu'il vole au\ « véritables iudiqîçnsi »

On sait comment s'accrédite une opinion. Cette détestable calomnie se répandit peu à peu , et finit par passer pour la vérité.

Sitôt que Jean Lacomhe s'approchait des diligences, soudain tous les voyageurs lui criaient : « Al- « lez , misérable ! retirez-vous ! « nous ne faisons pas la charité « à plus riche que nous. » S'il s'approchait des voitures des riches propriétaires des environs, les domestiques le repoussaient rudement, en lui disant : (( Al- <f Ions, vieil avare, n'importune « pas nos maîtres; ils sont bien H instruits du vil métier que tu f< fais, n

On alla même jusqu'àdire qu'il

était étonnant que le maire de Gannat permît h un tel jonfjleur d'abuser de la charité des voya-

geurs.

Jean Lacomhe , mallraité sans cesse pour sa prétendue richesse, était désolé ; depuis plusieurs mois, il n'avait pas reçu un liard sur la route; et cependant le pauvre maliieureux avait une femme malade et quatre enfans en bas âge. Tout en pleurs, il se rend chez le maire, qui était un parfait honnête homme. Celnici, qui savait que /f/7/2 Lacomhe n'avait pas un pouce de propriétés, chercha la cause des calomnies dont il était victime, et la découvrit à la fin.

Alors il prit la peine d'informer tout le monde de la vérité; il supplia tous les voyageurs de l'aider à détruire les effets d'une lano-ue infernale. Tout le monde se prêta volontiers à cette juste réhabilitation, et, au bout de quelques mois, le mal était réparé. Mais il s'en était fallu de peu que la calomnie ne réduisît Jean Lacomhe et sa famille à mourir de faim.

Honte, honte éternelle au calomniateur! il n'est point de poison plus subtil que le fiel que distillent ses lèvres perfides!

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