CHAPITRE V
Un œuf enchâssé dans des perles et de l'or.
Il ne se passa (non accadde) rien de nouveau dans la vallée durant la belle saison. Les charbonniers cultivaient leur petit champ et allaient au bois faire du charbon : les femmes soignaient le ménage (si occupavano délie faccende) et élevaient beaucoup de poules, et les enfans demandaient souvent si Pâques ne reviendrait pas bientôt.
Mais la noble dame avait beaucoup de chagrin. Son vieux et fidèle serviteur, qui l'avait suivie dans sa retraite, qui prenait soin de ses affaires , et de temps à autre entreprenait pour elle des voyages plus ou moins longs, ne pouvait plus quitter [abbandonarc] la vallée : il était presque toujours malade. Ses forces diminuaient de jour en jour, et lorsque l'automne commença à jaunir (ingiallire) les feuilles, il fut réduit à garder la (stare in) maison, ou à se tenir devant la porte, pour se réchauffer aux rayons du soleil. La bonne dame versait (spargeva) dans le silence bien des larmes sur les souffrances (patimenti) du pauvre vieillard en qui elle allait perdre son dernier soutien. Elle s'affligeait aussi de l'idée que bientôt elle ne recevrait plus de nouvelles de sa patrie, et qu'elle demeurerait ainsi dans cette vallée solitaire, comme séquestrée du monde entier.
Ce n'était pas tout encore: le ciel lui réservait de plus grandes épreuves. Les charbonniers revinrent un jour de la forêt, et racontèrent que la nuit précédente, étant assis tranquillement autour de leurs charbonnières, il était venu à eux quatre étrangers (forestieri) tous cuirassés, le casque (elmo) en tête, l'épée au côté (spada al fianco) et la lance à la main, se disant les vassaux du comte de Schroffeneck qui venait (da poco) d'arriver dans la montagne avec un grand nombre de cavaliers: ils ajoutèrent que ces hommes avaient pris des informations sur tout ce qui se passait (accadevd) dans la contrée. Le meunier se hâta [affrettô) d'aller apprendre cette nouvelle à la dame, qu'il trouva assise près du lit de Kuno. Au nom de Schroffeneck la dame pâlit et s'écria: "Grand Dieu, c'est mon plus cruel ennemi! je n'en puis douter, c'est à moi qu'il en veut [l'ha con me). Pourvu que les charbonniers n'aient pas découvert ma retraite à ces étran-
gers ! " Le meunier chercha à la tranquilliser, rassurant que dans les discours des étrangers il n'avait nullement été question [non si era trattato) d'elle, et que d'ailleurs ils étaient partis dès le point [allô spuntar) du jour.
"Mon cher Oswald, dit la dame, depuis que vous m'avez accueillie dans votre maison, j'ai constamment reconnu en vous un homme pieux, juste et loyal (leale). Je veux vous confier (conjidarvi) tous mes malheurs (disgrazie) et la cause de l'effroi (spavento) dont je suis maintenant saisie (presa). Vous ne me refuserez ni votre assistance ni vos bons conseils; je m'y abandonne en toute assurance.
"Je suis Rosalinde, fille du Duc de Bourgogne. Deux comtes distingués, Hannon de Schroffeneck et Arno de Lindenbourg, briguaient (aspiravano alla) ma main. Hannon était un seigneur très riche et très puissant; il avait beaucoup de châteaux et de gens d'armes; mais ses sentimens étaient bas et vicieux. Arno était un des plus nobles et des plus vaillans (prodi) chevaliers de tout le pays; mais il était pauvre en comparaison d'Hannon: il n'avait hérité de son généreux père que d'un seul château délabré (diroccato). C'est Arno que mon cœur*préféra. Mon père approuva mon choix [scelta), et j'apportai £n dot à mon époux un domaine considérable et plusieurs beaux châteaux. Nous vécûmes dans la plus parfaite union, et chaque jour ajoutait â notre bonheur.
" Mais Hannon, trompé dans son attente, avait voué (consacrato) à mon époux et à moi une haine (odio) implacable. Cependant il cachait (nascondeva) son ressentiment : la prudence l'empêcha d'éclater (scoppiare) en hostilités ouvertes. Enfin", mon mari fut obligé de suivre l'Empereur à la guerre contre les peuples payens. Hannon devait l'accompagner; mais sous divers prétextes
il différa les préparatifs du voyage, et le laissa partir, promettant de rejoindre l'armée peu de temps après. Tandis que mon époux combattait aux frontières pour la patrie et qu'il se couvrait de gloire en repoussant ses nombreux ennemis, le traître Hannon fondit (si scaglià) sur nos terres dépourvues de leurs défenseurs. Il dévasta (saccheggio) les environs, envahit successivement tous nos châteaux, et il ne me resta que la triste ressource de m'échapper en secret avec mes deux enfans. Mon bon vieux Kuno fut mon ange tutélaire pendant cette fuite dangereuse, où je risquais à chaque pas de tomber entre les mains d'Hannon. Il me conduisit au milieu de ces montagnes, et je trouvai dans ce vallon écarté (remoto) une retraite tranquille.
" Je comptais rester ici jusqu'au moment où mon époux reviendrait et reprendrait nos biens à leur injuste ravisseur. Kuno me quittait de (lasciavâ) temps en temps pour descendre dans la plaine et recueillir les nouvelles (notizié) de la guerre. Hélas! jusqu'à présent (adesso) ses rapports ont été des plus affligeants (dolorost): Hannon jouissait (godeva) toujours des fruits de son usurpation, et la guerre continuait sur les frontières avec des succès variables. Mais il y a bientôt un an que mon bon Kuno est malade, et depuis ce temps je ne reçois plus, de nouvelles de ma patrie ni de mon cher époux. Ah ! qui sait s'il n'est pas déjà tombé (cadulo) sous le fer ennemi ! Peut-être Hannon a-t-il découvert ma retraite ! . . . Que deviendrai-je alors? que deviendront mes enfans? La mort est le moins que j'aie à altendre de lui!... Oh! parlez aux charbonniers, mon cher Oswald, et conjurezles de ne pas me trahir.
— Vous trahir! dit le meunier. Je vous réponds de tous : ils sont prêts à donner leur vie pour vous. Avant
que Schroffeneck vous fasse la moindre insulte, c'est à (cori) nous tous qu'il aura à faire. Soyez sans inquiétude (pensiero), noble dame." Tel fut aussi le langage unanime des charbonniers, lorsque le meunier les eut instruits [informati) des dangers (pericoli) de la dame. "Qu'il vienne! s'écrièrent-ils, qu'il vienne! c'est avec nos pelles que nous lui montrerons le chemin. "
Cependant (intanto) la bonne dame était dévorée d'inquiétude. Elle n'osait plus quitter [abbandonare) la maison, et ne laissait pas sortir ses enfans. Elle passait les jours et les nuits dans de continuelles alarmes (angosce). Enfin , lorsque le calme fut rétabli dans les montagnes , et qu'on n'y vit plus paraître d'hommes armés, elle se hasarda un jour à faire une petite promenade. C'était . » par une belle matinée d'automne, qui succédait à plusieurs semaines de mauvais temps.
A quelques centaines de pas de sa maisonnette il y avait une espèce de chapelle rustique, bâtie (fabbricata) en bois de sapin (abete) , et sans porte. On voyait dans l'intérieur un joli tableau, représentant la Fuite en Egypte, que Kuno avait rapporté de l'une de ses excursions, afin que sa maîtresse y puisât des consolations sur sa propre fuite. La chapelle était adossée (appoggiata) à un rocher élevé , et de beaux sapins en ombrageaient l'en r trée. Ce lieu avait je ne sais (un non so) quoi qui imposait le silence et inspirait la mélancolie. On y arrivait par un joli sentier, bordé de rochers pittoresques et de buissons (cespugli); c'était la promenade favorite de la dame. Elle s'y rendit ce jour-là, mais non sans un vif serrement (stringimento) de cœur. Elle s'agenouilla avec ses enfans à l'entrée (ingresso) de la chapelle, pria et pleura quelque temps, puis elle s'assit sur un banc. Les enfans s'amusèrent à cueillir le long des rochers des
mûres (more) sauvages, qui ressemblaient à un petit raisin (uva) d'un noir éclatant. Peu-à-peu ils s'éloignèrent à une assez grande distance.
Tandis qu'elle était seule, livrée (in balia) à ses tristes pensées , un pèlerin sortit d'entre les rochers et ■ s'avança vers la chapelle. Il portait, à la manière des pèlerins , un long habit noir recouvert d'un manteau court ; son chapeau était orné de coquilles [nicchie, conchiglie) marines ; il tenait à la main un long bâton blanc. Il paraissait très vieux; mais il avait l'air noble, et sa démarche (andatura) était ferme et assurée. Sa longue chevelure (cappellatura) , qui tombait en désordre sur ses épaules, et sa barbe, étaient blanches comme la neige; mais son visage avait encore la fraîcheur de la jeunesse. La dame fut saisie (presa) d'effroi à la vue de l'étranger. Celui-ci la salua respectueusement, et entra en conversation avec elle. Elle se tint longtemps sur la réserve, le regardant d'un œil craintif (timoroso) , et cherchant à s'assurer si elle pouvait se fier à lui.
K Noble dame, continua le pèlerin, qui s'aperçut de sa réserve, ne vous défiez pas de moi. Vous ne m'êtes pas étrangère; je vous connais mieux que vous ne pensez: vous êtes Rosalinde de Bourgogne. Je sais le sort affreux qui vous a contrainte à chercher un asile au milieu de ces rochers arides: votre époux, dont vous êtes séparée depuis trois ans, m'est aussi parfaitement connu. Depuis votre retraite il s'est passé (sono accadute) bien des choses dans le monde. Si Arno de Lindenbourg vit encore dans votre cœur, si vous désirez apprendre (sapere) de ses nouvelles, je puis vous en donner d'excellentes. La paix* est conclue, et l'armée chrétienne est rentrée dans ses foyers (focolari) y couronnée de lauriers. Yotre époux a reconquis ses châteaux.
Hannon, votre odieux persécuteur, fuit à son tour: il s'était d'abord réfugié dans ces montagnes ; mais il a été forcé d'en sortir et de se retirer dans des contrées plus éloignées. Votre époux n'a plus maintenant qu'un désir, celui de retrouver en vous son épouse bien-aimée.-
— Quelle heureuse nouvelle ! s'écria la dame. Ah ! je le bénis, ô mon Dieu!* A ces mots elle tomba à genoux et versa un torrent de larmes (pianse dirottamente). "Oui, dit-elle, oui, Dieu de bonté, tu as entendu mes gémissemens, tu as exaucé les prières que je n'ai cessé de t'adresser.
Venez, venez, dit-elle à ses enfans, qui se tenaient timidement à l'écart (in disparte) et regardaient l'étranger d'un œil curieux, venez vite." Les deux enfans accoururent aussitôt.
"Approche, Edmond, dit-elle à son fils en l'embrassant; récite la prière que nous faisons tous les matins pour papa. " Edmond croisa ses petites mains avec recueillement, et, d'une voix émue (com?nossa) i les yeux tournés (voltati) vers le ciel, il dit: "Notre Père céleste, aie pitié de deux pauvres orphelins ! Notre père est à la guerre; conserve ses jours précieux: nous te promettons d'être pieux et bons, afin que papa nous aime bien quand il reviendra. Grand Dieu, exauce notre prière!"
"Et toi, Blanche, ajouta la mère en s'adressant à la petite aux cheveux blonds et bouclés (arricciati) , et aux joues (gote) couleur de rose , comment prions-nous tous les soirs avant de nous mettre au lit?" L'aimable enfant croisa ses mains comme avait fait son frère, leva ses yeux bleus (celestï) vers le ciel, et dit d'une voix douce et timide: "0 notre Père céleste! avant de nous livrer (abbandonarci) au repos, nous t'implorons encore pour le bon papa que tu nous a donné sur la terre:
accorde-lui une nuit heureuse et paisible, et puissent tes anges le préserver de ses ennemis! Fais aussi descendre le sommeil sur les yeux de notre bonne mère , afin qu'elle oublie un moment ses peines et ses cha-, grins (affannt); ou bien, si elle doit en être privée, fais-en jouir notre bon papa. Puisse cette nuit être la dernière de notre douloureuse séparation! puisse bientôt revenir le jour tant désiré où nous le reverrons!
— Amen, amen!" dit la mère en joignant les mains, et levant vers le ciel ses yeux baignés de pleurs.
Le pèlerin ne put résister à cette scène attendrissante (commovente). Jetant aussitôt loin de lui sa chevelure, sa barbe, ainsi que son manteau et son habit de pèlerin, il parut sous la forme d'un guerrier couvert d'or et de pourpre; jeune, beau, plein de force et de vie. Il étendît les bras vers sa femme et vers ses enfans, et s'écria: w O Rosalinde! ô mes chers enfans!"
Rosalinde faillit (fu sul punto di) s'évanouir (svenire) de joie et de surprise. Les enfans entendant prononcer leurs noms, se retournèrent (rivoltarono) , et voyant cette métamorphose subite du pèlerin, ils restèrent muets et immobiles d'étonnement ; puis se rappelant les légendes que leur mère leur disait, ils crurent que le vieillard s'était subitement transformé en un ange du Paradis. En effet Arno était le plus beau chevalier de toute l'armée chrétienne. Mais quels furent les transports de joie des enfans, lorsqu'ils apprirent (seppero) que c'était là leur père, ce père chéri (diletto) dont on leur avait tant parlé! Père, mère et enfans, ravis en extase, se croyaient déjà réunis au Ciel. Quelques heures s'écoulèrent (scorsero) ainsi et parurent à chacun plus courtes (brevi) que des minutes.
Rosalinde apprit de son époux qu'il venait (era al-
lora) d'arriver avec une nombreuse escorte pour la chercher; qu'il avait laissé sa suite à quelque dislance à cause de la difficulté des chemins; qu'il avait pris les dcvans (era andato avantî) à pied et s'était revêtu d'un habit de pèlerin (usage fort commun dans ces temps-là aux chevaliers qui voulaient voyager sans se faire connaître) pour être plus tôt auprès d'elle, et aussi afin de s'assurer, sous ce déguisement (travestimento), de sa santé, de celle de ses enfans, et préparer Rosalinde à son retour. Celle-ci lui demanda comment il était parvenu (giunto) à découvrir sa retraite.
"0 ma Rosalinde, lui répondit-il, notre réunion est le fruit de ta bienfaisance envers les pauvres, et surtout envers les enfans de cette vallée : c'est pour la récompenser que le Ciel a rendu à les enfans le père qu'ils lui redemandaient. Sans tes sentimens généreux nous n'aurions pas encore le bonheur (fortuna) de nous revoir. Peu s'en est fallu (poco è mancato) même que ce bonheur ne fût pas réalisé, car lu étais environnée (circondatà) d'ennemis, et tu pouvais à chaque instant tomber [veniré] en leur pouvoir. Hannon te poursuivait [l'inseguiva) avec sa troupe, et il n'a quitté (abbandonato) ces montagnes qu'après avoir appris (saputo) mon arrivée. Vois, ajouta-t-il, en lui montrant un œuf avec la devise (motto): Espère en Dieu, il aide au besoin; c'est de cet œuf que Dieu s'est servi pour nous réunir. Depuis longtemps j'avais envoyé nombre de mes gens à ta recherche, et toujours en vain. Un jour je vis revenir Egbert, l'un de mes écuyers; il avait tant lardé que je désespérais de le revoir. Il était tombé dans un précipice et s'attendait à mourir de faim, lorsqu'il fut secouru par un pauvre jeune homme appelé Fridolin. Celui-ci avait assisté à la dernière fête que tu as donnée aux
l'SO LES (EOF S DE PAQUES.
enfans de la vallée; il avait reçu de toi, ainsi que [corne pure) de Blanche et d'Edmond, quelques œufs en présent : trouvant Egbert dans cet affreux (spaventevole) état, il apaisa (calmô) sa faim avec une couple d'œufs, et lui laissa, en mémoire de son heureuse délivrance [libérazione) cet œuf avec cette belle devise. Egbert me fit voir l'œuf, et, grand Dieu, quelle fut ma surprise! au premier aspect je reconnus ta main [il tuo scritto). Nous montâmes aussitôt à cheval et volâmes à toute bride [briglia sciolta) dans la direction où nous espérions rencontrer le jeune Fridolin. C'est lui qui m'a guidé ici. Si ton bon cœur ne t'avait pas inspiré l'idée de donner une petite fête aux enfans avec les œufs de Pâques; si tu n'avais pas songé [pensato] à l'instruction de ces enfans en même temps qu'à leur plaisir, au moyen des belles maximes que tu écrivis sur ces œufs; et si vous deux, ajouta-t-il en se tournant (volgendosi) vers ses enfans, vous aviez été moins charitables envers un pauvre jeune étranger, ce beau jour n'aurait jamais lui pour nous. Vous le voyez, le moindre bienfait nous attire la bénédiction du Ciel, lorsqu'il part (viene) d'un cœur pur et désintéressé: c'est une semence qui porte des fruits abondans. Dieu récompense la charité même ici-bas (quaggiù). Songez-y bien, mes enfans: donnez aux pauvres, donnez-leur volontiers: ressemblez en tout à votre bonne mère. Je ferai enchâsser [incastrare) cet œuf dans des perles et de l'or, et je le suspendrai audessus de l'autel de notre chapelle, en mémoire de notre bienheureuse réunion."
Cependant la nuit approchait, et l'on voyait déjà briller (scintillare) quelques étoiles à la voûte des cieux. Le comte se rendit avec son épouse à sa demeure champêtre. Un nouveau plaisir les y attendait. Ils y trou-
vèrent Egbert et Fridolin, qui s'étaient hâtés (affrettati) d'aller apprendre à (in for mare) Kuno l'heureux retour de son maître chéri (diletto). Cette nouvelle avait presque rendu la santé au bon vieillard. Fridolin accourut le premier et salua gaiement la comtesse et ses enfans comme d'anciennes connaissances (conoscenzé) . Après lui vint Egbert, à qui les œufs avaient sauvé la vie; il salua la comtesse, et dit: "Permettez-moi, noble comtesse, de couvrir de mes baisers cette main bienfaisante qui , avec l'aide de Dieu , m'a sauvé la vie. " Le comte embrassa tendrement Kuno, son vieux serviteur, et serra (strinse) avec émotion la main au brave meunier, qui s'était revêtu de son bel habit des dimanches. Ils soupèrent tous ensemble, et il ne manqua rien à la joie.
Le lendemain fut un jour de fête pour toute la vallée. La nouvelle (notizia) qu'un grand seigneur venait [era ora) d'arriver, que ce grand seigneur était le mari de la bonne dame, mit tout en mouvement. Grands et petits accoururent en foule pour le voir, au point que la chaumière ne pouvait contenir tout ce monde (questa génie). Le comte sortit donc au-devant de ces bonnes gens, les salua avec amitié, et ies remercia de tout ce qu'ils avaient fait pour sa femme et pour ses enfans. "Oh! nous n'avons rien fait pour elle, dirent-ils les larmes aux yeux; c'est elle, c'est elle qui nous a comblés de biens ! " Le comte s'entretint (si tratlenne) longtemps avec eux en particulier; il leur parla à chacun, et tous furent touchés (commossi) de sa bienveillance et de son affabilité.
Dans l'intervalle, quelques charbonniers avaient montré le chemin de la vallée à la suite du comte. Bientôt on entendit le son de la trompette, et l'on vit une foule de cavaliers, d'écuyers à pied et à cheval, débou-
cher entre les deux montagnes couvertes de forêts. Tous saluèrent la comtesse avec des transports de joie, et leurs cris d'allégresse , répétés par les rochers, retentirent (risuonarono) au loin.
Le comte s'arrêta [si fermé) encore quelques jours dans la vallée. La veille du jour où il se disposait à partir avec son épouse, ses enfans, Kuno et le reste de sa suite, il donna un grand repas à tous les habitans de la vallée. On voyait réunis à la même table le meunier, les charbonniers, les écuyers, le comte et sa famille. A la fin du repas, le comte fit de riches présens (dont) à tous ses hôtes, et particulièrement au meunier. Marthe demeura au service de la comtesse. Il comprit dans ses largesses le bon Fridolin et sa famille, et il assura leur existence. Puis, s'adressant aux enfans des charbonniers: *Je veux, dit-il, mes petits amis, à cause du séjour de ma femme parmi vos bons parens, je veux que tous les ans, aux fêtes de Pâques, on distribue aux enfans des œufs teints de toutes sortes de couleurs." — "Et moi, dit la bonne comtesse, je veux, en mémoire de ma délivrance, en faire autant dans notre comté: ce jour-là chaque enfant recevra son œuf." Les ordres des époux furent suivis; et l'on appela ces œufs: Les œufs de Pâques.
Peu-à-peu cet usage se répandit dans tout le pays.