‹ Lectures littérairesChapitre 101 sur 106 · WERTHER, RENÉ ET OBERMANN · texte numérisé non relu

WERTHER, RENÉ ET OBERMANN

Ce morceau permet d'étudier sur le vif ce qu'on a appelle le « mal du siècle ».

Si le récit des guerres, des entreprises et des passions des hommes a de tout temps possédé le privilège de captiver l'attention du plus grand nombre, si le côté épique de toute littérature est encore aujourd'hui le côté le plus populaire, il n'en est pas moins avéré, pour les âmes profondes et rêveuses, ou pour les intelligences délicates et attentives, que les poèmes les plus importants et les plus précieux sont ceux qui nous révèlent les intimes souffrances de l'âme humaine dégagées de l'éclat et de la variété des événements extérieurs. Ces rares et austères productions ont peut-être une importance plus grande que les faits mêmes de l'histoire pour l'étude de la psychologie au travers du mouvement des siècles; car elles pourraient, en nous éclairant sur l'état moral et intellectuel des peuples aux divers âges de la civilisation, donner la clef des grands événements qui sont encore proposés pour énigmes aux érudits de notre temps.

Quoique la souffrance morale puisse être divisée en d'innombrables ordres, quoique les Ilots amers de cette inépuisable source se répandent en une multitude de canaux pour embrasser et submerger

I humanité entière, il y a plusieurs ordres princi» paux dont toutes les autres douleurs dérivent plu* ou moins immédiatement. Il y a : 1° la passion contrariée dans son développement, c'est-à-dire la lutte de l'homme contre les choses; 2° le sentiment des facultés supérieures, sans volonté qui les puisse réaliser; 3"^ le sentiment des facultés incomplètes, clair, évident, irrécusable, assidu, avoué : ces trois ordres de souffrance peuvent être expliqués et résumés par ces trois noms : Werther, René, Obermann.

Le premier tient à la vie active de l'âme et par conséquent rentre dans la classe des simples romans.

II relève de l'amour, et, comme mal, a pu être observé dès les premiers siècles de l'histoire humaine. La colère d'Achille perdant Briséis et le suicide de l'enthousiaste Allemand s'expliquent tous deux par i exaltation de facultés éminentes, gênées, irritées ou blessées. La différence des génies grec et allemand et des deux civilisations placées à tant de siècles de distance ne trouble en rien la parenté psychologique de ces deux données. Les éclatantes douleurs, les tragiques infortunes ont dû exciter de plus nombreuses et de plus précoces sympathies que les deux autres ordres de souifrance aperçus et signalés plus tard. Celles-ci n'ont pu naître que dans une civilisation très avancée.

Et pour parler d'abord de la mieux connue de ces

deux maladies sourdes et desséchantes, il faut nommer René, type d'une rêverie douloureuse, mais non pas sans volupté; car à l'amertume de son inaction sociale se mêle la satisfaction orgueilleuse et secrète du dédain. C'est le dédain qui établit la supériorité de cette âme sur tous les hommes, sur toutes les choses au milieu desquelles elle se consume hautaine et solitaire.

A côté de cette destinée à la fois brillante et sombre se traîne en silence la destinée d'Obermann, majestueuse dans sa misère, sublime dans son infirmité. A voir la mélancolie profonde de leur démarche, on croirait qu'Obermann et René vont suivre la même voie et s'enfoncer dans les mêmes solitudes pour y vivre calmes et repliés sur eux-mêmes. Il n'en sera pas ainsi. Une immense différence établit l'individualité complète de ces deux solennelles figures. René signifie le génie sans volonté; Obermann signifie l'élévation morale sans génie, la sensibilité maladive monstrueusement isolée en l'absence d'une volonté avide d'action. René dit : ce Si je pouvais vouloir, je pourrais faire » ; Obermann dit : (( A quoi bon vouloir? Je ne pourrais pas. »

En voyant passer René si triste mais si beau, si découragé mais si puissant encore, la foule a dû s'arrêter, frappée de surprise et de respect. Cette noble misère, cette volontaire indolence, cette inappétence affectée plutôt que sentie, cette plainte éloquente et magnifique du génie qui s'irrite et se débat dans ses langes, ont excité le sentiment d'une présomptueuse fraternité chez une génération inquiète et jeune. Toutes les existences manquées,

toutes les supériorités avortées se sont redressées fièrement, parce qu'elles se sont crues représentées dans cette poétique création. L'incertitude, la fermentation de René en face de la vie qui commence, ont presque consolé de leur impuissance les hommes déjà brisés sur le seuil. Ils ont oublié que René n'avait fait qu'hésiter à vivre, mais que des cendres de l'ami de Ghactas, enterré aux rives du Meschacébé, était né l'orateur et le poète qui a grandi parmi nous.

Atteint mais non pas saignant de son mal, Obermann marchait par des chemins plus sombres vers des lieux plus arides. Son voyage fut moins long, moins effrayant en apparence; mais René revint de l'exil, et la trace d'Obermann fut effacée et perdue.

Il est impossible de comparer Obermann à des types de souffrance tels que Faust, Manfred, Ghild- Harold, Conrad et Lara. Ces variétés de douleur signifient dans Goethe, le vertige de l'ambition intellectuelle, et dans Ryron, successivement, d'abord un vertige pareil (Manfred); puis la satiété de la débauche (Ghild-Harold); puis le dégoût de la vie sociale et le besoin de l'activité matérielle (Gonrad); puis, enfin, la tristesse du remords dans une grande âme qui a pu espérer un instant trouver dans le crime un développement sublime de la force, et qui, rentrée en elle-même, se demande si elle ne s'est pas misérablement trompée (Lara).

Obermann, au contraire, c'est la rêverie dans l'impuissance, la perpétuité du désir ébauché. Une pareille donnée psychologique ne peut être confondue avec aucune autre. G'est une douleur plus

spéciale, peu éclatante, assez difficile à observer, mais curieuse, et qui ne pouvait être poétisée que par un homme en qui le souvenir vivant de ses épreuves personnelles nourrissait le feu de l'inspiration. C'est un chant triste et incessant sur luimême, sur sa grandeur invisible, irrévélable, sur sa perpétuelle oisiveté. C'est une mâle poitrine avec de faibles bras; c'est une âme ascétique avec un doute rongeur qui trahit sa faiblesse, au lieu de marquer son audace. C'est un philosophe à qui la force a manqué pour devenir un saint. Werther est le captif qui doit mourir étouffé dans sa cage; René, l'aigle blessé qui reprendra son vol ; Obermann est cet oiseau des récifs à qui la nature a refusé des ailes, et qui exhale sa plainte calme et mélancolique sur les grèves d'où partent les navires et où reviennent les débris.

{Questions d'art et de littérature^ 25-29.)

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