‹ Lectures littérairesChapitre 103 sur 106 · ÉGAYONS L'ÉCOLE · texte numérisé non relu

ÉGAYONS L'ÉCOLE

Avec un peu de bonne volonté, on trouverait dans George Sand une pédagogie. Elle avait un faible pour les questions d'éducation, pour s'être beaucoup occupée de ses enfants, puis de ses petits-enfants. Les écoles, et surtout les lycées de son temps, lui paraissaient à bon droit tristes et répugnants. Au couvent, elle avait déjà soulTert d'un enseignement morose. Aussi souhaite-t-elle pour la jeunesse l'air et la gaieté. Son vœu s'est réalisé depuis.

Je ne trouve rien de plus maussade que cette coutume des maisons d'éducation de faire de la salle des études l'endroit le plus triste et le plus navrant; sous prétexte que les enfants gâteraient les meubles et dégraderaient les ornements, on ôte de leur vue tout ce qui serait un stimulant à la pensée ou un charme pour l'imagination. On prétend que les gravures et les enjolivements, même les dessins d'un papier sur la muraille, leur donneraient des distractions. Pourquoi orne-t-on de tableaux et de statues les églises et les oratoires, si ce n'est pour élever l'âme et la ranimer dans ses langueurs par le spectacle d'objets vénérés? Les enfants, dit-on, ont des habitudes de malpropreté ou de maladresse. Ils jettent l'encre partout, ils

aiment à détruire. Ces goûts et ces habitudes ne leur viennent pourtant pas de la maison paternelle, où on leur apprend à respecter ce qui est beau ou utile et où, dès qu'ils ont l'âge de raison, ils ne pensent pointa commettre tous ces dégâts qui n'ont tant d'attraits pour eux, dans les pensions et dans les collèges, que parce que c'est une sorte de vengeance contre la négligence ou la parcimonie dont ils sont l'objet. Mieux vous les logeriez, plus ils seraient soigneux. Ils regarderaient à deux fois avant de salir un tapis ou de briser un cadre. Ces vilaines murailles nues où vous les enfermez leur deviennent bientôt un objet d'horreur, et ils les renverseraient s'ils le pouvaient. Vous voulez qu'ils travaillent comme des machines, que leur esprit, détaché de toute préoccupation, fonctionne à l'heure et soit inaccessible à tout ce qui fait la vie et le renouvellement de la vie intellectuelle. C'est faux et impossible. L'enfant qui étudie a déjà tous les besoins de l'artiste qui crée. Il faut qu'il respire un air pur, qu'il ait un peu les aises de son corps, qu'il soit frappé par les images extérieures et qu'il renouvelle à son gré la nature de ses pensées par l'appréciation de la couleur et de la forme. La nature lui est un spectacle continuel. En l'enfermant dans une chambre nue, malsaine et triste, vous étouffez son cœur et son esprit aussi bien que son corps. Je voudrais que tout fût riant dès le berceau autour de l'enfant des villes. Celui des campagnes a le ciel et les arbres, les plantes et le soleil. L'autre s'étiole trop souvent, au moral et au physique, dans la saleté chez le pauvre, dans le

mauvais goût chez le riche, dans l'absence du goût chez la classe moyenne.

Pourquoi les Italiens naissent-ils en quelque sorte avec le sentiment du beau? Pourquoi un maçon de Vérone, un petit marchand de Venise, un paysan de la campagne de Rome aiment-ils à contempler les beaux monuments? Pourquoi comprennent-ils les beaux tableaux, la bonne musique, tandis que nos prolétaires, plus intelligents sous d'autres rapports, et nos bourgeois, élevés avecplus de soin, aiment le faux, le vulgaire, le laid même dans les arts, si une éducation spéciale ne vient redresser leur instinct? C'est que nous vivons dans le laid et dans le vulgaire; c'est que nos parents n'ont pas de goût et que nous passons le mauvais goût traditionnel à nos enfants.

Entourer l'enfance d'objets agréables et noble en même temps qu'instructifs ne serait qu'un détail. Il faudrait, avant tout, ne la confier qu'à des êtres distingués soit par le cœur soit par l'esprit.

(Hist. de ma vie, III, 90-92.)

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