XVI INTRODUCTION
tous saisis et sentis avec une rare faculté d'intuition, élargirent son horizon en tous sens. Les moralistes à forme éloquentes agirent surtout sur elles. Cependant elle n'avait pas encore trouvé son maître. Rousseau vint, qui « l'entama ». Jean-Jacques (c fut le point d'arrêt de mes travaux d'esprit ». Quant à Voltaire, elle ne le lut qu'à l'âge de trente ans, suivant la promesse faite à sa grand'mère. Elle le goûta beaucoup, nous dit-elle, mais n'en fut point modifiée en quoique ce soit. Rousseau reste donc son initiateur intellectuel. Désormais, si l'idéalisme est la loi de son cœur, un libéralisme passionné, presque fougueux, est le principe actif de toutes ses idées. En politique, en religion, en morale, elle représentera l'esprit de liberté : élargir et affranchir sera partout sa devise. Un mot la complétera, qui résume la femme tout entière : aimer.
Toute cette élaboration latente était alors un secret pour son entourage, sinon pour elle-même : Elle ne vit clair que plus tard dans ces songeries sans fin que berçaient les longues chevauchées de sa dix-huitième année. Le moment eût été propice pour un mariage heureux, où le cœur se fût engagé; il était désastreux pour un mariage banal, qui devint presque aussitôt douloureux pour la jeune femme. M. Dudevant, fils d'un colonel de l'Empire, était de sa personne un jeune homme assez élégant, et plutôt agréable; mais il se révéla détestable mari. Il ne sut point deviner, sous la timidité rêveuse de sa femme, ce qui se cachait de richesses intellectuelles; et quand il le soupçonna, ce fut pour s'en offenser. Dès lors les humiliations, les propos mépri-
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sants, les procédés grossiers, la violence même, furent le châtiment ordinaire d'une supériorité chaque jour plus apparente. Renfermée dans une sorte de passivité, passant tour à tour de l'exaltation à l'abattement, tentée presque par le suicide, et sans doute blessée au cœur par la vision d'un véritable amour entrevu trop tard, la victime de M. Dudevant traîna ainsi huit longues années, de l'automne de 1822 au printemps de 1831. Deux enfants étaient nés sur ces entrefaites — Maurice en 1823, Solange en 1828, — deux consolations, mais deux obstacles aussi. La mère hésitait à rompre le lien de la famille. La vie commune devenait pourtant intolérable. Alors elle se résolut à une demimesure acceptée par son mari : elle passerait alternativement un trimestre à Paris et un à Nohant; à Paris pour essayer d'y gagner sa vie par son travail, à Nohant pour accomplir ses devoirs d'épouse et de mère.
Cette existence en partie double devenait ellemême de plus en plus menacée dans ses ressources : l'imprévoyance de M. Dudevant ruinait sa femme, son inconduite et sa brutalité passaient à toutes les extrémités. D'ailleurs George Sand était née; son nom était célèbre; elle sentait son génie, il lui fallait sécurité et liberté. Cette fois madame Dudevant eut le courage de s'adresser aux tribunaux. Après un procès retentissant, plaidé et gagné par Michel de Bourges, une séparation était prononcée en faveur de la mère, qui demeurait maîtresse de ses enfants et de ses biens. Elle n'usa jamais des uns ni des autres qu avec la plus grande générosité