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LE PÉDAGOGUE DESCHARTRES

L'histoire de Deschartres ne fait qu'une avec celle de Maurice Dupin, et de sa fille Aurore. Sans doute cette main d'homme a laissé sa marque sur l'esprit de George Sand et fortifié certains côtés virils de son caractère. A tous ces titres, il mérite de n'être pas oublié ici.

Ma grand'mère prit pour faire l'éducation de son fils, un jeune homme que j'ai connu vieux, et qui a été aussi mon précepteur. Ce personnage, à la fois sérieux et comique, a tenu trop de place dans notre vie de famille et dans mes souvenirs pour que je n'en fasse pas une mention particulière.

Il s'appelait François Deschartres, et, comme il avait porté le petit collet en qualité de professeur au collège du Cardinal -Lemoine, il entra chez ma grand'mère avec le costume et le titre d'abbé. Mais, à la Révolution qui vint bientôt chicaner sur toute espèce de titres, l'abbé Deschartres devint prudemment le citoyen Deschartres. Sous l'Empire, il fut M. Deschartres, maire du village de Nohant; sous la Restauration, il eût volontiers repris son titre d'abbé, car il n'avait pas varié dans son amour pour les formes du passé. Mais il n'avait jamais été

dans les ordres, et d'ailleurs il ne put se délivrer d'un sobriquet que j'avais attaché à son omnicompétence et à son grand air important; on ne l'appelait plus dès lors que le grand homme.

11 avait été joli garçon, il l'était encore lorsque ma grand'mère se l'attacha : propret, bien rasé, l'œil vif et le mollet saillant. Enfin, il avait une très bonne tournure de gouverneur. Mais je suis sûre que jamais personne, même dans son meilleur temps, n'avait pu le regarder sans rire, tant le mot cuistre était clairement écrit dans toutes les lignes de son visage et dans tous les mouvements de sa personne.

Pour être complet, il eût dû être ignare, gourmand et lâche. Mais loin de là, il était fort savant, très sobre et follement courageux. Il avait toutes les grandes qualités de l'âme, jointes à un caractère insupportable et à un contentement de lui-même qui allait jusqu'au délire. Il avait les idées les plus absolues, les manières les plus rudes, le langage le plus outrecuidant. Mais quel dévouement, quel zèle, quelle âme généreuse et sensible! Pauvre grand homme/ comme je t'ai pardonné tes persécutions! Pardonne-moi de même, dans l'autre vie, tous les mauvais tours que je t'ai joués, toutes les détestables espiègleries par lesquelles je me suis vengée de ton étouffant despotisme; tu m'as appris fort peu de choses, mais il en est une que je te dois et qui m'a bien servi : c'est de réussir, malgré les bouillonnements de mon indépendance naturelle, à supporter longtemps les caractères les mohis supportables et les idées les plus extravagantes.

Ma grand'mère, en lui confiant l'éducation de son fils, ne pressentait point qu'elle faisait emplette du tyran, du sauveur et de l'ami de toute sa vie.

A ses heures de liberté, Deschartres continuait à suivre des cours de physique , de chimie , de médecine et de chirurgie. Il s'attacha beaucoup à M. Desault, et devint, sous le commandement de cet homme remarquable, un praticien fort habile pour les opérations chirurgicales. Plus tard, lorsqu'il fut le fermier de ma grand'mère et le maire du village, sa science le rendit fort utile au pays, d'autant plus qu'il l'exerçait pour l'amour de Dieu, sans rétribution aucune. Il était de si grand cœur qu'il n'était point de nuit noire et orageuse, point de chaud, de froid ni d'heure indue qui l'empêchassent de courir, souvent fort loin, pas des chemins perdus, pour porter du secours dans les chaumières. Son dévouement et son désintéressement étaient vraiment admirables. Mais comme il fallait qu'il fût ridicule autant que sublime en toutes choses , il poussait l'intégrité de ses fonctions jusqu'à battre ses malades quand ils revenaient guéris lui apporter de l'argent. Il n'entendait pas plus raison sur le chapitre des présents, et je l'ai vu dix fois faire dégringoler l'escalier à de pauvres diables, en les assommant à coups de canards, de dindons et de lièvres apportés par eux en hommage à leur sauveur. Ces braves humiliés et maltraités s'en allaient le cœur gros, disant : a Est-il méchant ce brave cher homme ! » Quelques-uns ajoutaient en colère : « En voilà un que je tuerais, s'il ne m'avait pas sauvé la vie! )) Et Deschartres de vociférer, du haut de l'esca-

lier, d'une voix de stentor : ce Comment, canaille, malappris, butor, misérable! je t'ai rendu service et tu veux me payer! Tu ne veux pas être reconnaissant ! tu veux être quitte envers moi ! Si tu ne te sauves bien vite, je vais te rouer de coups et te mettre pour quinze jours au lit et tu seras bien obligé alors de m'envoyer chercher. »

Malgré ses bienfaits, le pauvre grand homme était aussi haï qu'estimé, et ses vivacités lui attirèrent parfois de mauvaises rencontres dont il ne se vanta pas. Le paysan berrichon est endurant jusqu'à un certain moment où il fait bon d'y prendre garde.

{[list. de ma vie, I, 58-60.)

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