‹ Lectures littérairesChapitre 44 sur 106 · J.-J. ROUSSEAU SE RÉVÈLE A GEORGE SANÎ · texte numérisé non relu

J.-J. ROUSSEAU SE RÉVÈLE A GEORGE SANÎ

C'est après le retour du couvent, entre la seizième et la dix-huitième année, que George Sand lit, étudie, médite et se forme elle-même. C'est son moment le plus heureux ; c'est aussi l'époque décisive où son esprit encore endormi reçoit et absorbe la nourriture variée qu'il transformera plus tard en sa propre substance. Alors se révèle à George Sand son grand éducateur intellectuel, le premier en date, J.-J. Rousseau. George Sand devait, beaucoup plus tard, en trouver d'autres parmi les vivants.

Voilà dans quelle situation j'étais quand je lus VÉmile, la Profession de foi du vicaire savoyard^ les Lettres de la montagne, le Contrat social et les Discours.

La langue de Jean-Jacques et la forme de ses déductions s'emparèrent de moi comme une musique superbe éclairée d'un grand soleii. Je le comparais à Mozart; je comprenais tout! Quelle jouissance pour un écolier malhabile et tenace d'arriver enfin à ouvrir les yeux tout à fait et à ne plus trouver de nuages devant lui! Je devins, en politique, le disciple ardent de ce maître, et je le fus bien longtemps sans restrictions. Quant à la religion, il me parut le plus chrétien de tous les écrivains de son

temps, et, faisant la part du siècle de croisade philosophique où il avait vécu, je lui pardonnai d'autant plus facilement d'avoir abjuré le catholicisme, qu'on lui en avait octroyé les sacrements et le titre d'une manière irréligieuse bien faite pour l'en dégoûter Protestant-né, redevenu protestant par le fait de circonstances justifiables, peut être inévitables, sa nationalité dans l'hérésie ne me gênait pas plus que n'avait fait celle de Leibnitz. Il y a plus, j'aimais fort les protestants, parce que, n'étant pas forcée de les admettre à la discussion du dogme catholique, et me souvenant que l'abbé de Prémord ne damnait personne et me permettait cette hérésie dans le silence de mon cœur, je voyais en eux des gens sincères, qui ne différaient de moi que par des formes sans importance absolue devant Dieu.

Jean-Jacques fut le point d'arrêt de mes travaux d'esprit. A partir de cette lecture enivrante, je m'abandonnai aux poètes et aux moralistes éloquents, sans plus de souci de la philosophie transcendante. Je ne lus pas Voltaire. Ma grand'mère m'avait fait promettre de ne le lire qu'à l'âge de trente ans. Je lui ai tenu parole. Gomme il était pour elle ce que Jean-Jacques a été si longtemps pour moi, l'apogée de son admiration, elle pensait que je devais être dans toute la force de ma raison pour en goûter les conclusions. Quand je l'ai lu, je l'ai beaucoup goûté, en effet, mais sans en être modifiée en quoi que ce soit. Il y a des natures qui ne s'emparent jamais de certaines autres natures, quelque supérieures qu'elles soient. Et cela ne tient pas, comme on pourrait se l'imaginer, à des antipa-

thies de caractère, pas plus que l'influence entraînante de certains génies ne tient à des similitudes d'organisation chez ceux qui la subissent. Je n'aime pas le caractère privé de Jean-Jacques Rousseau; je ne pardonne à son injustice, à son ingratitude, à son amour-propre malade et à mille autres choses bizarres, que par la compassion que ses douleurs me causent. Ma grand'mère n'aimait pas les rancunes et les cruautés d'esprit de Voltaire et faisait fort bien la part des égarements de sa dignité personnelle.

D'ailleurs, je ne tiens pas trop à voir les hommes à travers leurs livres, les hommes du passé surtout. Dans ma jeunesse, je les cherchais encore moins sous l'arche sainte de leurs écrits. J'avais un grand enthousiasme pour Chateaubriand, le seul vivant de mes maîtres d'alors. Je ne désirais pas du tout le voir et ne l'ai vu dans la suite qu'à regret.

(Hist. de ma vie, III, 313-314.)

De longues années se sont déjà écoulées. George Sand s'est mariée ou s'est laissé marier. Elle est mère de deux enfants. Mais un profond dissentiment moral la sépare de son mari. Le divorce existe de fait à son foyer. Bientôt la vie commune est intolérable. L'idée d'une séparation amiable se présente d'abord à elle. Elle y médite le soir, quand, retirée dans le boudoir de sa grand'mère, elle vit sa vie à elle, contemplative, silencieuse. Un grillon familier lui tient seul compagnie. Elle le trouve un jour écrasé. « Cette mort du grillon marqua, d'une manière symbolique, la fin de mon séjour à Nohant ».

Nous sommes en 1831.

J'habitais alors l'ancien boudoir de ma grand'mère. Mes deux enfants occupaient la grande chambre attenante. Je les entendais respirer, et je pouvais veiller sans troubler leur sommeil. Ce boudoir était si petit, qu'avec mes livres, mes herbiers, mes papillons et mes cailloux (j'allais toujours m'amusant à l'histoire naturelle sans rien apprendre), il n'y avait pas de place pour un lit. J'y suppléais par un hamac. Je faisais mon bureau d'une armoire qui s'ouvrait en manière de secrétaire et qu'un cricri, que l'habitude de me voir avait apprivoisé, occupa longtemps avec moi. Il y vivait de

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mes pains à cacheter, que j'avais soin de choisir blancs, dans la crainte qu'il ne s'empoisonnât. Il venait manger sur mon papier pendant que j'écrivais, après quoi il allait chanter dans un certain tiroir de prédilection. Quelquefois il marchait sur mon écriture, et j'étais obligée de le chasser pour qu'il ne s'avisât pas de goûter à l'encre fraîche. Un soir, ne l'entendant plus remuer et ne le voyant pas venir, je le cherchai partout. Je ne trouvai de mon ami que les deux pattes de derrière entre la croisée et la boiserie. Il ne m'avait pas dit qu'il avait l'habitude de sortir, la servante l'avait écrasé en fermant la fenêtre.

J'ensevelis ses tristes restes dans une fleur de datura, que je gardai longtemps comme une relique; mais je ne saurais dire quelle impression me fit ce puéril incident. J'essayai bien de faire là-dessus de la poésie, j'avais ouï dire que le bel esprit console de tout, mais, tout en écrivant la Vie et la Mort d'un esprit familier, ouvrage inédit et bien fait pour l'être toujours, je me surpris plus d'une fois toute en larmes. Je songeais malgré moi que ce petit cri du grillon, qui est comme la voix même du foyer domestique, aurait pu chanter mon bonheur réel, qu'il avait bercé au moins les derniers épanchements d'une illusion douce, et qu'il venait de s'envoler pour toujours avec elle.

(Hist. de yna vie, IV, 59-60.)

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