‹ Lectures littérairesChapitre 46 sur 106 · GOMMENT S'ËGRIT UN ROMAN · texte numérisé non relu

GOMMENT S'ËGRIT UN ROMAN

Dès 1832 paraissaient les premiers romans de George Sand. Ils furent écrits pour la plupart dans les conditions les plus singulières. On en jugera par l'épisode suivant.

Je vécus à Paris tout à fait cachée pendant quelque temps. J'avais un roman à faire, et comme je mourais de chaud dans ma mansarde du quai Malaquais *, je trouvai moyen de m'installer dans un ateher de travail assez singulier. L'appartement du rez-de-chaussée était en réparation, et les réparations se trouvaient suspendues, je ne sais plus pour quel motif. Les vastes pièces de ce beau local étaient encombrées de pierres et de bois de travail; les portes donnant sur le jardin avaient été enlevées, et le jardin lui-même fermé, désert et abandonné, attendait une métamorphose. J'eus donc là une solitude complète, de l'ombrage, de l'air et de la fraîcheur. Je fis de l'établi d'un menuisier un bureau bien suffisant pour mon petit attirail, et j'y passai

1. G. Sand quitta en 1832 le quai Saint-Michel pour le quai Malaquais.

les journées les plus tranquilles que j'aie peut-être jamais pu saisir, car personne au monde ne me savait là, que le portier, qui m'avait confié la clef, et ma femme de chambre, qui m'y apportait mes lettres et mon déjeuner. Je ne sortais de ma tanière que pour aller voir mes enfants à leurs pensions respectives.

Je pense que tout le monde est, comme moi, friand de ces rares et courts instants où les choses extérieures daignent s'arranger de manière à nous laisser un calme absolu relativement à elles. Le moindre coin nous devient alors une prison volontaire, et, quel qu'il soit, il se pare à nos yeux de ce je ne sais quoi de délicieux qui est comme le sentiment de la conquête et de la possession du temps, du silence et de nous-mêmes. Tout m'appartenait dans ces murs vides et dévastés, qui bientôt allaient se couvrir de dorures et de soie, mais dont jamais personne ne devait jouir à ma manière. Du moins je me disais que les futurs occupants n'y retrouveraient peut-être jamais une heure de loisir assuré et de la rêverie complète que j'y goûtais chaque jour du matin à la nuit. Tout était mien en ce lieu, les tas de planches qui me servaient de sièges et de lits de repos, les araignées diligentes qui établissaient leurs grandes toiles avec tant de science et de prévision d'une corniche à l'autre; les souris mystérieusement occupées à je ne sais quelles recherches actives et minutieuses dans les copeaux; les merles du jardin qui, venus insolemment sur le seuil, me regardaient, immobiles et méfiants tout à coup, et terminaient leur chant insoucieux et

moqueur sur une modulation bizarre, écourtée par la crainte. J'y descendais quelquefois le soir, non plus pour écrire, mais pour respirer et songer sur les marches du perron. Le chardon et le bouillon blanc avaient poussé dans les pierres disjointes; les moineaux, réveillés par ma présence, frôlaient le feuillage des buissons dans un silence agité, et les bruits des voitures, les cris du dehors arrivant jusqu'à moi, me faisaient sentir davantage le prix de ma liberté et la douceur de mon repos. Quand mon roman fut lini, je rouvris ma porte à mon petit groupe d'amis.

CHist. de ma vie, IV, 354-355.)

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