PORTRAITS CONTEMPORAINS
George Saiid fut en rapport avec tous les hommes de talent qui firent figure dans la littérature, l'art, ou la politique de son temps. Elle vécut dans la familiarité de plusieurs, dans l'intimité de quelques-uns. De là les portraits que nous avons cru intéressant de rassembler ici. L'auteur les avait écrits non pas pour le plaisir de composer une galerie, mais parce que leurs noms et leurs personnes se trouvaient naturellement mêlés à ses récits. Elle avait, semble-t-il, l'intention de présenter plus tard, en un tableau ordonné et complet, le spectacle de la vie littéraire tel qu'elle avait pu l'observer entre 1830 et 1860. C'eût été l'histoire des autres après la sienne. Elle renonça à son projet, ou ne trouva jamais le temps de l'exécuter.
Les pages que l'on va lire sont tout autrement conçues. Ce n'est pas pour le plaisir de l'observation qu'elles ont été écrites, mais pour la clarté de la narration autobiographique; ce n'est pas le critique, ou le moraliste détaché qui parle, c'est la femme, souvent même l'amie. Aussi ne faut-il pas demander à ces portraits cet apprêt littéraire, ce calculé, ce piquant qui sont les qualités, et parfois aussi les défauts du genre. La manière de G. Sand est bien plus libre, plus molle si l'on veut, mais plus large aussi et plus naturelle. Elle ne dissèque pas, elle peint. Et elle peint les êtres vivants comme les personnages de ses romans; sans changer d'allure ni de style, avec cette
abondance de traits assortis et cette faculté de vraisemblance qui communique la vie à tout ce qu'elle touche. Elle ne burine pas, n'étant pas de ceux qui « incrustent un plomb brûlant sur la réalité »; elle anime, elle fait sentir, elle fait aimer ses modèles. Sa peinture est plus morale que littéraire : elle ne veut ni plaire, ni briller, mais faire connaître, mais instruire. Où il faut aux autres de la virtuosité, l'ingénuité lui suffit. Jamais on n'en usa plus candidement avec un modèle, ni plus modestement avec le lecteur. C'est pourtant grâce à cette absence d'amour-propre que G. Sand saisit le vrai, ou qu'elle en donne l'illusion. Et ses portraits nous prouvent une fois de plus que l'art suprême consiste parfois à dédaigner l'art. Une autre leçon s'en dégage encore, c'est à savoir que la bienveillance est en critique le guide le plus clairvoyant, l'instrument le plus pénétrant. Pour bien juger les hommes, le plus sûr est encore de les juger avec bonté. D'instinct, G. Sand suivait cette règle, qui partout lui a porté bonheur. Non contente de demander à son propre cœur d'éclairer sa critique, c'est au cœur d'un grand i'^omme qu'elle demandait le secret de son intelligence; et le cœur livrait ce secret. Elle interrogeait la sensibilité, en démêlait l'influence sur le caractère, cherchant toujours l'homme derrière l'auteur, et le jugeant toujours avec une généreuse indulgence. De là vient qu'elle a si bien compris, si équitablement apprécié des génies qui étaient à l'antipode du sien, comme celui de Balzac; qu'elle a si bien senti et traduit, parmi ceux de sa trempe, un Delacroix et une Dorval; qu'elle a enfin si délicatement et si profondément jugé un autre génie en critique, pour lequel on oublie volontiers d'être juste aujourd'hui, Sainte-Beuve. Une femme seule a pu tracer sur lui cette ligne éloquente et si vraie : « Il avait trop de cœur pour son esprit, et trop d'esprit pour son cœur ».