MADAME DORVAL
Le nom de Marie Dorval est lié à l'histoire du théâtre romantique. George Sand fut liée avec la grande artiste d'une amitié passionnée. Elle eut d'autres affections dans le monde des artistes dramatiques (madame Viardot, madame Arnould-Plessis, etc.). Mais son amitié pour la Dorval eut toujours un caractère d'exception. C'étaient vraiment deux âmes sœurs, et dignes de se comprendre.
Née sur les tréteaux de province, élevée dans le travail et la misère, Marie Dorval avait grandi à la fois souffreteuse et forte, jolie et fanée, gaie comme une enfant, triste et bonne comme un ange condamné à marcher sur les plus durs chemins de la vie. Sa mère était de ces natures exaltées qui excitent de trop bonne heure la sensibilité de leurs enfants. A la moindre faute de Marie, elle lui disait : Vous me tuez, vous me faites mourir de chagrin! Et la pauvre petite, prenant au sérieux ces reproches exagérés, passait des nuits entières dans les larmes, priant avec ardeur, et demandant à Dieu, avec des repentirs et des remords navrants, de lui rendre sa mère, qu'elle s'accusait d'avoir assassinée; et le tout pour une robe déchirée ou un mouchoir perdu.
Ébranlée ainsi dès l'enfance, la vie d'émotions
se développa en elle, intense, inépuisable, et en quelque sorte nécessaire. Comme ces plantes délicates et charmantes que l'on voit pousser, fleurir, mourir et renaître sans cesse, fortement attachées au roc, sous la foudre des catar&ctes, cette âme exquise, toujours pliée sous le poids des violentes douleurs, s'épanouissait au moindre rayon de soleil, et cherchait avec avidité le souffle de la vie autour d'elle, quelque fugitif, quelque empoisonné parfois qu'il pût être. Ennemie de toute prévoyance, elle trouvait dans la force de son imagination et dans l'ardeur de son âme les joies d'un jour, les illusions d'une heure, que devaient suivre les étonnements naïfs ou les regrets amers. Généreuse, elle oubliait ou pardonnait ; et, se heurtant sans cesse à des chagrins renaissants, à des déceptions nouvelles, elle vivait, elle aimait, elle soulfrait toujours.
Tout était passion chez elle, la maternité, l'art, l'amitié, le dévouement, l'indignation, l'aspiration religieuse; et comme elle ne savait et ne voulait rien modérer, rien refouler, son existence était d'une plénitude effrayante, d'une agitation au-dessus des forces humaines.
Madame Dorval était le résumé de l'inquiétude féminine arrivée à sa plus haute puissance. Mais c'en était aussi l'expression la plus intéressante et la plus sincère. Ne dissimulant rien d'elle-même, elle n'arrangeait et n'affectait rien. Elle avait un abandon d'une rare éloquence; éloquence parfois sauvage, jamais triviale, toujours chaste dans sa crudité et trahissant partout la recherche de l'idéal insaisissable, le rêve du bonheur pur, le ciel sur la terre.
Cette intelligence supérieure, inouïe de science psychologique et riche d'observations fines et profondes, passait du sévère au plaisant avec une mobilité stupéfiante. Quand elle racontait sa vie, c'est-à-dire son déboire de la veille et sa croyance au lendemain, c'était au milieu de larmes amères, de rires entraînants qui dramatisaient ou éclairaient son visage, sa pantomime, tout son être, de lueurs tour à tour terribles et brillantes. Tout le monde a connu à demi cette femme impétueuse, car quiconque l'a vue aux prises avec les fictions de l'art peut, jusqu'à un certain point, se la représenter telle qu'elle était dans la réalité : mais ce n'était là qu'un côté d'elle-même. On ne lui a jamais fait, on n'aurait, je crois, jamais pu lui faire le rôle où elle se fût manifestée et révélée tout entière, avec sa verve sans fiel, sa tendresse immense, ses colères enfantines, son audace splendide, sa poésie sans art, ses rugissements, ses sanglots et ses rires naïfs et sympathiques, soulagement momentané qu'elle semblait vouloir donner à l'émotion de son auditeur accablé.
Parfois, cependant, c'était une gaieté désespérée; mais bientôt le rire vrai s'emparait d'elle et lui donnait de nouvelles puissances. C'était la balle élastique qui touchait la terre pour rebondir sans cesse. Ceux qui l'écoutaient une heure en étaient éblouis. Ceux qui l'écoutaient des jours entiers la quittaient brisés, mais attachés à cette destinée fatale par un invincible attrait, celui qui attire la souffrance vers la souffrance et la tendresse du cœur vers l'abîme des cœurs navrés.
Lorsque je la connus, elle était dans tout l'éclat de son talent et de sa gloire. Elle jouait Aniony et Marion Delorme.
Avant de prendre la place qui lui était due, elle avait passé par toutes les vicissitudes de la vie nomade. Elle avait fait partie de troupes ambulantes dont le directeur proposait une partie de dominos sur le théâtre à V amateur le plus fort de la société, pour égayer Ventr'acte. Elle avait chanté dans les chœurs de Joseph, grimpée sur une échelle et couverte d'un parapluie pour quatre, la coulisse du théâtre (c'était une ancienne église) étant tombée en ruine, et les choristes étant obligés de se tenir là sur une brèche masquée de toiles, par une pluie battante. Le chœur avait été interrompu par l'exclamation d'un des coryphées criant à celui qui était sur l'échelon au-dessus de lui : « Animal, tu me crèves l'œil avec ton parapluie! à bas le parapluie! »
A quatorze ans, elle jouait Fanchette dans le Mariage de Figaro, et je ne sais plus qael rôle dans une autre pièce. Elle ne possédait au monde qu'une robe, une petite robe blanche qui servait pour les deux rôles. Seulement, pour donner à Fanchette une tournure espagnole, elle cousait une bande de calicot rouge au bas de sa jupe, et la décousait après la pièce, pour avoir l'air de mettre un autre costume, quand les deux pièces étaient jouées le même soir. Dans le jour, vêtue d'un étroit fourreau d'enfant en tricot de laine, elle lavait et repassait sa précieuse robe blanche.
Mariée jeune, elle chantait l'opéra-comique à
Nancy, je crois, lorsque sa petite fille eut la cuisse cassée dans la coulisse par la chute d'un décor. Il lui fallut courir de son enfant à la scène et de la scène à son enfant sans interrompre la représentation.
Mère de trois enfants et chargée de sa vieille mère infirme, elle travailla avec un courage infatigable pour les entourer de soins. Elle vint à Paris tenter la fortune, et, pour elle, la fortune, c'était l'ambition d'échapper à la misère. Mais, ayant en horreur toute autre ressource que celle du travail, elle végéta plusieurs années dans la fatigue et les privations. Ce ne fut que par le rôle de la Meunière, dans le mélodrame en vogue des Deux Forçats, qu'elle commença à faire remarquer ses éminentes qualités dramatiques.
Dés lors, ses succès furent brillants et rapides. Elle créa la femme du drame nouveau, l'héroïne romantique au théâtre, et si elle dut sa gloire aux maîtres dans cet art, ils lui durent, eux aussi, la conquête d'un public qui voulait en voir et qui en vit la personnification dans trois grands artistes, Frédérick-Lemaître, madame Dorval et Bocage.
Madame Dorval créa, en outre, un type à part dans le rôle de Jeanne Vaubernier (madame du Barri). Il faut l'avoir vue dans ce rôle, où, exquise de grâce et de charme dans la trivialité, elle résolut une difficulté qui semblait insurmontable. Mais il faut l'avoir vue dans Marion Déforme, dans Angclo. dans Chattertouj dans Antony, et plus tard dans le drame de Marie-Jeanne^ pour savoir quelle passion jalouse, quelle cliasteté suave, quelles entrailles de maternité étaient en elle à une égale puissance.
Et pourtant elle avait à lutter contre des défauts naturels. Sa voix était éraillée, sa prononciation grasseyante et son premier abord sans noblesse et même sans grâce. Elle avait le débit de convention maladroit et gêné, et, trop intelligente pour beaucoup de rôles qu'elle eut à jouer, elle disait souvent :
— Je ne sais aucun moyen de dire juste des choses fausses. Il y a au théâtre des locutions convenues qui ne pourront jamais sortir de ma bouche que de travers, parce qu'elles n'en sont jamais sorties dans la réalité. Je n'ai jamais dit dans un moment de surprise : Que vois-je? et dans un moment d'hésitation : Où m'égaré-je? Eh bien! j'ai souvent des tirades entières dont je ne trouve pas un seul mot possible et que je voudrais improviser d'un bout à l'autre, si on me laissait faire.
Il y avait toute une entrée en matière dans les premières scènes de ses rôles, où, quelques vrais ou bien écrits qu'ils fussent, ses défauts ressor talent plus que ses qualités. Ceux qui la connaissaient ne s'en inquiétaient pas, sachant que le premier éclair qui jaillirait d'elle amènerait l'embrasement du public. Ses ennemis (tous les grands artistes en ont beaucoup et de très acharnés) se frottaient les mains au début, et les gens sans préventions qui la voyaient pour la première fois s'étonnaient qu'on la leur eût tant vantée; mais, dès que le mouvement se faisait dans le rôle, la grâce souple et abandonnée se faisait dans la personne; dès que le trouble arrivait dans la situation, l'émotion de l'actrice creusait cette situation jusqu'à l'épouvante, et quand la passion, la terreur et le désespoir éclataient, les plus
froids étaient entraînés, les plus hostiles étaient réduits au silence.
J'avais publié seulement Indiana, je crois, quand, poussée vers madame Dorval par une sympathie profonde, je lui écrivis pour lui demander de me recevoir. Je n'étais nullement célèbre, et je ne sais même si elle avait entendu parler de mon livre. Mais ma lettre la frappa par sa sincérité. Le jour même où elle l'avait reçue, comme je parlais de cette lettre à Jules Sandeau, la porte de ma mansarde s'ouvre brusquement, et une femme vient me sauter au cou avec effusion, en criant tout essoufflée :
— Me voilà, moi !
Je ne l'avais jamais vue que sur les planches; mais sa voix était si bien dans mes oreilles, que je n'hésitai pas à la reconnaître. Elle était mieux que jolie, elle était charmante; et cependant elle était jolie, mais si charmante que cela était inutile. Ce n'était pas une figure, c'était une physionomie, une àme. Elle était encore mince, et sa taille était un souple roseau qui semblait toujours balancé par quelque souffle mystérieux, sensible pour lui seul. Jules Sandeau la compara, ce jour-là, à la plume brisée qui ornait son chapeau.
— Je suis sûr, disait-il, qu'on chercherait dans l'univers entier une plume aussi légère et aussi molle que celle qu'elle a trouvée. Cette plume unique et merveilleuse a volé vers elle par la loi des affinités, ou elle est tombée sur elle de l'aile de quelque fée en voyage.
Wist. de ma vie, IV, 205-213.)
GALAMATTA
Louis Calamatta, le très habile graveur du Vœu de Louis XIII, de la Joconde et de la Vierge à la Chaise, était Italien (né c. Civita-Vecchia, 1802, mort en 1869), mais travailla et résida longtemps en France. Nous avons de lui un portrait de George Sand. Il avait épousé la fille du savant Raoul- Rochette. Sa fille épousa Maurice Sand, et devint la bellefille du grand écrivain. C'est à elle qu'est dédié le roman de Laura. D'autres œuvres de la vieillesse de George Sand sont dédiées aux enfants de madame Maurice Sand, ses petitesfilles Aurore et Gabrielle. Houdon, le sculpteur du fameux Voltaire de la Comédie-Française, était le grand-père de madame Louis Calamatta.
Le hasard d'un portrait que Buloz fit graver pour mettre en tête d'une de mes éditions me fit connaître Calamatta, graveur habile et déjà estimé, qui vivait pauvrement et dignement avec un autre graveur italien, Mercuri, à qui l'on doit, entre autres, la précieuse petite gravure des Moissonneurs de Léopold Robert. Ces deux artistes étaient liés par une noble et fraternelle amitié. Je ne fis que voir et saluer Mercuri, dont le caractère timide ne pouvait guère se communiquer à ma propre timidité. Calamatta, plus Italien dans ses manières, c'est-à-dire plus confiant et plus expansif, ne fut vite sympathique.
et peu à peu notre mutuelle amitié s'établit pour toute la vie.
J'ai rencontré en vérité peu d'amis aussi fidèles, aussi délicats dans leur sollicitude et aussi soutenus dans l'agréable et saine durée des relations. Quand on peut dire d'un homme qu'il est un ami sûr, on dit de lui une grande chose, car il est rare de ne rencontrer chez une personne aimable et enjouée aucune légèreté, et chez une personne sérieuse aucune pédanterie. Galamatta, aimable compagnon dans le rire et dans le mouvement de la vie d'artiste, est un esprit sérieux, recueilli et juste que l'on trouve toujours dans une bonne et sage voie d'appréciation des choses de sentiment. Beaucoup de caractères charmants comme le sien, inspirent la confiance, mais peu la méritent et la justifient comme lui.
La gravure est un art sérieux en même temps qu'un métier dur et assujettissant, où le procédé, ennemi de l'inspiration, peut s'appeler réellement le génie de la patience. Le graveur doit être habile artisan avant de songer à être artiste. Certes, la partie du métier est immense aussi dans la peinture, et dans la peinture murale particulièrement elle se complique de difficultés formidables. Mais les émotions de la création libre, du génie, qui ne relève que de lui-même, sont si puissantes, que le peintre a des jouissances infinies. Le graveur n'en connaît que de craintives, car ses joies sont troublées justement par l'appréhension de se laisser prendre à l'envie de devenir créateur lui-même.
C'est donc un peu tant pis pour les graveurs très artistes. Toute leur science, en tant que graveurs, doit consister à chercher des procédés pour rendre agréablement et clairement les procédés de la peinture; mais s'ils veulent inventer, on est en droit de leur dire (et quelquefois c'est grand dommage) :
— Inventez pour vous-mêmes et par vous-mêmes, comme ont fait certains maîtres, à la fois peintres et graveurs, qui ont répandu par la gravure leurs propres idées.
Remarquons pourtant que ces maîtres (Rembrandt, par exemple) n'ont jamais ou presque jamais gravé leurs tableaux, et que c'est toujours sur des dessins ad hoc qu'ils ont travaillé en qualité de graveurs. Ils ont donc entrevu et rencontré devant cette traduction une difficulté immense, insurmontable peut-être pour le génie créateur, et ils ont dû laisser à des graveurs proprements dits, c'est-à-dire à des hommes qui avaient consacré la moitié de leur vie à l'étude des procédés, le soin de répandre leurs œuvres capitales.
Galamatta, après avoir soulevé et retourné ces considérations dans sa pensée, se renferma dans une idée où il trouva au moins une certitude absolue : c'est qu'il faut savoir très bien dessiner pour savoir bien copier, et que qui ne le sait pas ne comprend pas ce qu'il voit et ne peut pas le rendre, quelque effort d'attention et de volonté qu'il y apporte. Il fit donc des études sérieuses en s'essayant à dessiner des portraits d'après nature, en même temps qu'il poursuivait ces travaux de burin qui prennent des années. Galamatta a travaillé
sept ans de suite au Vœu de Louis XlJIde M. Ingres.
On lui doit quelques portraits remarquables qu'il a répandus par la gravure après les avoir dessinés lui-même, entre autre celui de M. Lamennais, dont la ressemblance est fidèle et dont l'expression est saisissante.
Mais le talent vraiment supérieur de Calamatta est dans la copie passionnément minutieuse et consciencieuse des maîtres anciens. Il a consacré le meilleur de sa volonté à reproduire la Joconde de Léonard de Vinci, dont il termine la gravure peut-être au moment où j'écris, et dont le dessin m'a paru un chef-d'œuvre. Ce type, réputé si difficile à reproduire, cette figure de femme d'une beauté si mystérieuse, même pour ses contemporains, et que le peintre estima miraculeuse à saisir dans son expression, méritait de rester à jamais dans les arts. Le fugitif sourire de la Joconde, ce rayonnement divin d'une émotion inconnue, un grand génie a su le fixer sur la toile, arrachant ainsi à l'empire de la mort un éclair de cette vie exquise qui fait la beauté exquise; mais le temps détruit les belles toiles aussi fatalement (quoique plus tardivement) qu'il détruit les beaux corps. La gravure conserve et immortalise. Un jour elle seule restera pour attester que les maîtres et les femmes ont vécu, et tandis que les ossements des générations ne seront plus que poussière, la triomphante Joconde sourira encore, de son vrai et intraduisible sourire, à de jeunes cœurs amoureux d'elle.
Parmi ceux de mes amis qui m'ont enseigné par l'exemple soutenu (la meilleure des leçons) qu'il
faut étudier, chercher et vouloir toujours aimer le travail plus que soi-même, et n'avoir pour but dans la vie que de laisser après soi le meilleur de sa propre vie, Calamatta est aux premiers rangs, et, à ce titre, il garde dans mon âme une bonne part de ce respect qui est la base essentielle de toute amitié durable.
{Hist. de ma vie, IV, 270-215.)