LA NATURE
George Sand n'a pas seulement excellé à se peindre et à peindre ses contemporains, suivant l'occasion. Elle a été un peintre admirable de la Nature, et les pages qu'elle lui a consacrées comptent parmi les plus durables de son œuvre. Tel est le service que rend ce doux et éternel sujet à ceux qui savent le comprendre et le rendre. George Sand ne lui a jamais fait d'infidélités. Même dans ses échappées romanesques, ou dans ses élans vers la politique, si son esj)rit semble perdre de vue la terre, son cœur s'en souvient. 11 semble qu'elle porte en elle une voix intérieure qui lui dise, à elle aussi :
Mais la nature est là, qui t'invite et qui t'aime,
et elle cède vite à ses appels persuasifs. Klle lui doit des beautés qui fascinent moins par l'éclat qu'elles ne s'insinuent par le charme; elle lui doit des découvertes, même après Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand. C'est qu'ici, autant et plus qu'ailleurs, peut-être, la sincérité est ouvrière d'invention. Ayez en face de la nature une émotion vraie, et c'est votre âme que vous peindrez en la peignant : vous aurez autant de tableaux que d'artistes. Quoi abîme ne sépare pas un La Fontaine d'un Lucrèce, et cela dans la description des mêmes phénomènes naturels! Ce n'est point tant leur œil qui voit autrement, que leur âme qui ne sent pas de même : ici, jouissance attendrie; là, allégresse funèbre. A un moindre degré, on marquerait des différences profondes entre
G. Sand et celui qu'elle appelle à bon droit son initiateur, Rousseau. Rousseau cherche dans la nature l'enivrement, G. Sand y trouve l'apaisement. L'un ne peut la concevoir sans trouble, ni la célébrer sans une sorte de délire; l'autre semble l'absorber avec sérénité, et la refléter avec quiétude. L'un nous enfièvre et nous soulève par élans; l'autre nous rafraîchit en nous élevant sans secousse. Chateaubriand, esprit dominateur et magicien, avait transfiguré la nature pour le plaisir d'éblouir nos regards; ou encore, artiste plutôt qu'homme, il l'avait asservie à l'expression romanesque de certaines passions humaines, il en faisait le décor et le support de l'émotion : G. Sand n'a pas tout à fait ignoré cet art, surtout dans les œuvres de sa première période. Mais, ce faisant, elle imitait. Revenue à ses seuls instincts, n'interrogeant plus qu'elle-même, elle a raconté la nature comme elle la sentait, et dès lors elle a été inimitable.
C'est qu'elle ne sépare pas la nature de l'homme, et que son amour pour la terre, nourrice des vivants et conservatrice des morts, est comme le prolongement de son amour pour l'humanité qui souffre, qui travaille et qui espère. C'est que le champ lui parle du laboureur, la forêt du bonheur rustique, le ciel pur d'un Dieu bon et paternel. C'est enfin qu'entre tant d'écrivains qui allèrent chercher la nature au loin, en Italie, aux Alpes, en Amérique, elle seule, avec Lamartine, sut la découvrir dans sa province, parmi les horizons familiers. Elle a vraiment révélé la France aux Français. La même femme, qui, à trente ans, s'enthousiasmait de la merveilleuse Venise, s'attachait à quarante, et toujours plus profondément, à ses chères traînes du Berry, aux âpres laves de l'Auvergne, à la sèche et fine Provence, à tant de recoins pittoresques ignorés jusqu'à elle et réputés depuis. Gargilesse lui appartient, comme à Horace l'Anio. N'eût-elle que ce litre à la gloire, George Sand serait assurée de vivre pour avoir dévoilé et fait goûter davantage la poésie du beau pays de France.