FLORENCE
Si un paysage parle à l'esprit, une ville a aussi son langage. Rome, Venise, Naples ont une physionomie, vivante ou morte; elles ont chacune, si l'on peut ainsi dire, une langue et une voix. Les poètes ne leur ont pas manqué, non plus que les romanciers. Faut-il rappeler le Voyage en Italie de Goethe, et madaime de Staël avec Corinne, et Stendhal, et George Sand elle-même avec les célèbres lettres sur Venise des premières Lettres d'un Voyageuri Nous citons sur Florence une courte page, qui nous paraît moins connue.
Quand on arrive de Rome, au milieu d'une chaîne de montagnes dont, pendant cinq ou six journées de marche, on a suivi de près l'échiné formidable, escaladant et redescendant sans cesse les groupes moins escarpés qui se rattachent comme des côtes à une colonne vertébrale gigantesque, on découvre tout à coup, sous ses pieds, une vallée à la lois imposante et délicieuse, où l'Arno caresse une ville à la fois belle et charmante. C'est Florence, la ville des fleurs et des bronzes, des sombres laves et des brillants émaux.
Si, avant que j'eusse vu Rome, on m'eût tait apparaître dans un rêve la ville des Césars et des papes, la capitale de l'ancien monde et le sanctuaire
des arts, tristement accroupie dans un cloaque immense, morne, stupide, navrant; désert fétide où l'homme ne peut venir faucher l'herbe sans que la mort le fauche à son tour, j'aurais cru être la dupe d'un cauchemar. Mais, si l'on m'eût montré la ville des Médicis dressant ses flèches sarrasines et ses dômes brillants dans une poussière d'or et de parfums, reposant ses membres robustes dans les prairies humides, au pied des molles collines que surmontent les crêtes neigeuses de l'Apennin, j'aurais dit :
— Certes, voilà Florence telle que je l'imaginais, Florence petite et puissante, entourée de riants bosquets et couronnée de cimes austères. C'est bien ici que l'on doit trouver les chefs-d'œuvre de la statuaire sublime et les mignonnes élégances de la ciselure; les terribles divinités dont Michel-Ange a fait palpiter les flancs de marbre, et les petites vierges blanches dont Lucca délia Robbia a fixé le naïf sourire sous une couche d'émail; et les immenses cathédrales découpées à jour, de la base au faîte, comme de précieux reliquaires; et, dans leurs tabernacles, les joyaux d'or et d'ivoire, d'ambre et de pierreries, élancés et fiers sur leurs petits socles de lapis, comme la basilique sur son vaste parvis de marbre blanc. C'est ici le pays des colosses et des bijoux, des belles proportions et des patients détails, des lourds palais dont les blocs abrupts semblent avoir été dressés et rangés par les cyclopes, et des petits angelots que les fées semblent avoir taillés avec amour dans une perle. Ici, la nature a dû inspirer l'artiste dans tous les sens et féconder
chacun selon ses aptitudes. Elle a dû en compléter quelques-uns outre mesure, faisant de Michel-Ange un statuaire, un architecte, un peintre, un poète; et de Benvenuto Cellini, un statuaire, un ciseleur et un bijoutier. Ici, les hommes ont dû sentir l'harmonie qui, dans le beau, préside aux contrastes; ils ont pu marier le riche et le simple, la vigueur et la grâce, le large et le fmi dans toutes les créations de l'art, depuis la coupole du temple jusqu'à la coupe du festin.
[Les majoliques florentines, dans Flavie, 181-184.)