DUEL RUSTIQUE
Au temps jadis, les paysans du centre, — muletiers du Bourbonnais, bûcheux et fendeux du Berry, — avaient leurs mœurs et leur juridiction particulières. Ils vidaient entre eux leurs affaires d'honneur, un peu comme les rustres épiques des romans de Walter Scott. 11 y avait de l'Ajax ou de Thersite dans ces cœurs de charbonniers. La scène suivante, empreinte d'une grandeur primitive, nous montre une fête de cornemuseux qui finit en dispute, puis en combat singulier. Parmi les principaux personnages figurent les héros du récent pugilat, devenus inséparables quoique rivaux auprès de Brulette, depuis qu'ils ont éprouvé l'un sur l'autre la vigueur de leurs poings.
Plusieurs de ceux qui étaient là savaient cornemuser, non pas comme le Grand-Bûcheux, qui n'avait pas son pareil dans le monde, et qui eût fait sauter les pierres et batifoler les chênes de la forêt, s'il l'eût souhaité, mais beaucoup mieux que Carnat et son garçon; si bien que la musette changea de mains et arriva en celles du muletier-chef que je vous ai nommé Archignat, tandis que le Grand- Bûcheux, qui avait le cœur et le corps encore jeunes, prit le plaisir de faire danser sa fille, dont à bon droit il était aussi fier que, chez nous, le père Brulet de la sienne.
Mais comme il criait à Brulette de venir lui faire vis-à-vis, un vilain diable, sortant de je ne sais d'où, se présenta et la voulut prendre par la main. Encore qu'il commençât de faire nuit, Brulette le reconnut tout d'abord pour celui qui, au bois de la Roche, avait menacé le plus, et même proposé d'assassiner ses deux défenseurs et de les enterrer sous quelque arbre qui n'en dirait mot.
La peur et l'aversion lui firent refuser bien vite et se serrer contre moi, qui, ayant épuisé mes provisions, me rendais à la danse avec elle.
— Cette fille m'a promis la danse, dis-je au muletier qui s'y entêtait. Laissez- nous et cherchez-en une autre.
— C'est bien, dit-il; mais quand elle aura balle cette bourrée avec vous, ce sera mon tour.
— Non, dit Brulette vivement. J'aimerais mieux ne baller de ma vie.
— C'est ce que nous verrons, fit-il.
Et il nous suivit à la danse, où il se tint derrière nous, nous critiquant, je pense, en son langage, et lâchant chaque fois que Brulette passait devant lui, des paroles que ses mauvais yeux me faisaient juger insolentes.
— Attends que j'aie fini, lui dis-je en le heurtant au passage; je te baillerai ton compte en un langage que ton dos saura bien entendre.
Mais quand la bourrée fut finie, j'eus beau le chercher, il s'était si bien caché que je ne pus mettre la main dessus. Brulette, voyant comme il était lâche, cessa de le craindre et dansa avec d'autres, qui, tous, bien joliment, lui faisaient hom-
mage; mais, en un moment où je n'avais plus les yeux sur elle, ce coquin la vint prendre au milieu d'une bande d'autres fillettes, l'attira de force au milieu du bal, et, profitant de la nuit, qui empêchait de voir la résistance de Brulette, il la voulut embrasser. En ce moment, j'accourais, ne voyant pas bien et m'imaginant d'entendre Brulette m'appeler; mais je n'eus point le temps de lui faire justice moi-même, car, devant que cette laide figure encharbonnée eût touché la sienne, l'homme reçut au châgnon du cou une si jolie empoignade, que les yeux durent lui en grossir comme ceux d'un rat pris au pilon.
Brulette, croyant que ce secours lui venait de moi, se jeta vitement aux bras de son défenseur, et fut bien étonnée de se trouver dans ceux d'Huriel.
Je voulus profiter de ce que notre ami était embarrassé de ses mains pour empoigner, à mon tour, le méchant coquin, et je lui aurais payé tout ce que je lui devais, si le monde ne se fût mis entre nous. Et comme cet homme nous accâgnait de sottises, nous traitant de lâches, pour nous être mis deux contre lui, la musique s'arrêta : on se rassembla sur le lieu de la querelle, et le Grand- Bûcheux vint avec le Grand-Archignat, l'un défendant aux muletiers, l'autre aux bûcheux et fendeux, de prendre parti avant que l'affaire fût éclaircie.
Malzac, c'était le nom de notre ennemi (et il avait une langue aussi mauvaise que celle d'un aspic), porta sa plainte le premier, prétendit qu'il avait honnêtement invité la Berrichonne, qu'en l'embrassant il n'avait fait qu'user du droit et de la coutume
de la bourrée, et que deux galants de cette fille, à savoir Huriel et moi, l'avions pris en traître et mauvaisement frappé.
— Le fait est faux, répondis-je, et c'est à mon grand regret que je n'ai point roué de coups celui qui vous parle, mais la vérité est que je suis arrivé trop tard pour le prendre soit en franchise, soit en trahison, et qu'on m'a retenu la main au moment où j'allais cogner. Je vous dis la chose comme elle est; mais lâchez-moi, et je ne le ferai point mentir!
— Et quant à moi, dit Huriel, je l'ai pris au collet comme on prend un lièvre, mais sans le frapper, et ce n'est pas ma faute si ses habits n'ont pas garanti sa peau ; mais je lui dois une meilleure leçon et ne suis venu ici, ce soir, que pour en trouver l'occasion. Or donc, je demande à maître Archignat, mon chef, ainsi qu'à maître Bastion, mon père, d'être entendu sur l'heure ou après la fête, et de me faire justice si mon droit est reconnu bon.
Là-dessus arriva le frère capucin, qui voulut prêcher la paix chrétienne; mais il avait trop fêté le vin bourbonnais pour mener bien subtilement sa langue, et il ne put se faire entendre dans le bruit.
— Silence! cria le Grand-Bûcheux d'une voix qui eût couvert le tonnerre du ciel. Écartez- vous tous, et laissez-nous^régler nos affaires; vous pouvez écouter, mais non point prendre voix au chapitre. Ici, tous les muletiers, pour Malzac et Huriel. Ici, moi et les anciens de la forêt, servant de parrains et de juges à ce garçon du Berry, Parle, Tiennet, et porte ta plainte. Quelles raisons avais-tu den vou-
loir à ce muletier? Si c'est pour avoir tenté d'embrasser ta payse, à la danse, je sais que c'est la coutume en ton endroit comme chez nous. Ça ne suffirait donc pas pour avoir eu même l'intention de frapper un homme. Dis-nous le sujet de ton dépit contre lui; c'est par là qu'il faut commencer.
Je ne me fis point prier pour parler, et, malgré que l'assemblée des muletiers et des anciens me causât un peu de trouble, je sus assez bien dérouiller ma langue pour raconter, comme il faut, l'histoire du bois de la Roche, et invoquer le témoignage du chef Archignat lui-même, à qui je rendis justice, peut-être un peu meilleure qu'il ne le méritait; mais je voyais bien que je ne devais point jeter de blâme sur lui pour me l'avoir favorable, et je lui montrai en cela que les Berrichons ne sont pas plus sots que les autres, ni plus aisés à mettre dans leur tort.
Tous les assistants qui, déjà, faisaient bonne estime de Brulette et de moi, réprouvèrent la conduite de Malzac; mais le Grand-Bûcheux réclama encore le silence, et s'adressant à maître Archignat, lui demanda s'il y avait du faux dans mon rapport.
Ce grand compère rouge était un homme fin et prudent. Il avait la figure aussi blanche qu'un linge et, quelque dépit qu'on lui pût causer, il ne paraissait pas avoir une goutte de sang de plus ou de moins dans le corps. Ses yeux vairons étaient assez doux et n'annonçaient point la fausseté; mais sa bouche, qui était à moitié cachée sous sa barbe de renard, souriait de temps en temps d'un air sot qui cachait mal un bon fonds de malice. Il n'aimait
point Huriel, mais il faisait tout comme, et il passait pour se conduire en homme juste. Au fond, c'était le plus grand pillard qu'il y eût, et sa conscience mettait les intérêts de sa confrérie au-dessus de tout. On l'avait pris pour chef à cause de la froideur de son sang, qui lui perm.ettait d'opérer par la ruse, et par là d'éviter à sa bande les querelles, voire les procédures, où il passait pour être aussi clerc qu'un procureur.
Il ne répondit rien à la question du Grand- Bûcheux, et on n'eût su dire si c'était bêtise ou prudence, car tant plus il avait l'esprit éveillé, tant plus il se donnait l'air d'un homme endormi, qui rêvasse en lui-même et n'entend point ce qu'on lui demande.
Il se contenta de faire un signe à Huriel, comme pour lui demander si le témoignage qu'il allait faire serait conforme au sien; mais Huriel qui, sans être sournois, était aussi bien avisé que lui, répondit :
— Maître, vous avez été invoqué comme témoin par ce garçon. S'il vous plaît de lui donner raison, je n'ai pas à vous confirmer dans la vérité de vos paroles, et s'il vous convient de lui donner tort, les coutumes de ma confrérie me défendent de vous porter un démenti. Personne, ici, n'a rien à voir dans nos affaires, et si Malzac a été blâmable, je sais d'avance que vous l'aurez blâmé. Mais il s'agit pour moi d'une autre affaire Dans la question que nous avons eue ensemble devant vous au bois de la Roche, et dont je ne suis point appelé à dire le motif, Malzac, m'a, par trois fois, dit que je mentais, et menacé personnellement Je ne sair. si vous y
avez fait attention, mais je le déclare par serment; et comme je m'en trouve offensé et déshonoré, je réclame le droit de bataille, selon la coutume de notre ordre.
Archignat consulta tous bas les autres muletiers, et il paraît que tous approuvèrent Iluriel, car ils se formèrent en rond, et le chef dit un seul mot :
— Allez!
Sur quoi Malzac et Huriel se mirent en présence.
Je voulais m'y opposer, disant que c'était à moi de venger ma cousine, et que la plainte que j'avais portée était d'une plus grande conséquence que celle d'Huriel; mais Archignat me repoussa, en disant :
— Si Huriel est battu, tu te présenteras après lui; mais si c'est Malzac qui a le dessous, il faudra bien que tu te contentes de ce que tu auras vu faire.
— Que les femmes se retirent! cria le Grand- Bûcheux; elles sont de trop ici.
Et, en disant cela, il était pâle, mais il ne reculait pas devant le danger que son lils pouvait courir.
— Qu'elles se retirent si elles veulent, dit Thérence, qui était aussi pâle, mais aussi ferme que lui; moi, je dois être là pour mon frère, s'il y a du sang à arrêter.
Brulette, plus morte que vive, suppliait Huriel et moi de ne pas donner suite à la querelle; mais il était trop tard pour l'écouter. Je la confiai à Joseph, qui l'emmena à distance, et, posant ma veste, je me tins prêt à venger Huriel, s'il avait le dessous.
Je ne savais point quel serait le combat et je
regardai bien, pour n'être pas pris au dépourvu quand mon tour viendrait. On avait allumé deux torchères de résine et mesuré, avec des pas, la place dont les deux combattants ne devaient point sortir. On leur donna à chacun un bâton de courza noueux et court, et le Grand-Bûcheux assista maître Archignat dans toutes ses préparations avec une tranquillité qu'il n'avait guère dans le cœur et qui faisait de la peine à voir.
Malzac, petit et maigre, n'était pas aussi fort qu'Huriel, mais il était plus vif de ses mouvements et connaissait mieux la bataille; car Huriel, encore qu'adroit au bâton, était d'un naturel si bon, qu'il avait eu bien peu souvent l'occasion de s'en servir. Voilà ce qu'il me fut dit pendant qu'ils commençaient à se tâter, et j'avoue que le cœur me battait fort, autant de crainte pour Huriel que de colère contre son ennemi.
Pendant deux ou trois minutes, qui me parurent des heures d'horloge, aucun coup ne porta, étant bien paré de part et d'autre; enfin, on commença à entendre que le bois ne frappait plus toujours le bois, et le bruit sourd que faisaient ces bâtons sur les corps qu'ils rencontraient me donnait, chaque fois, une sueur froide. Dans notre pays, on ne se bat jamais comme cela, dans les régies, avec d'autres armes que les poignets, et je confesse que je n'avais pas l'esprit endurci à l'idée des têtes fendues et des mâchoires brisées. Jamais temps ne m'a paru plus long et souffrance pire que dans cette occasion-là. A voir Malzac si adroit, je tremblais de peur pour moi aussi peut-être; mais en même
temps, j'avais tant de rage de ne pouvoir m'en mêler, que, si on ne m'eût retenu, je me serais jeté au milieu.
La chose me faisait dégoût, malice et pitié, et pourtant, j'ouvrais la bouche et les yeux pour n'en rien perdre, car le vent secouait les torches, et, par moments, on ne voyait quasi plus rien qu'un moulinet blanchâtre autour des batailleurs; mais, voilà que l'un des deux fit entendre un soupir comme celui d'un arbre cassé en deux par un coup de vent, et roula dans la poussière.
Lequel était-ce? Je ne voyais plus, j'avais des orblutes dans les yeux; mais j'entendis la voix de Thérence qui disait :
— Dieu soit béni, mon frère a gagné!
Je recommençai à voir clair, Huriel était debout et attendait, en franc compagnon, que l'autre se relevât, sans pourtant l'approcher, dans la crainte d'une trahison dont il le savait bien capable.
Mais Malzac ne se releva point et Archignat, faisant défense à personne de bouger, l'appela par trois fois. Il n'en eut point de réponse et s'avança jusqu'à lui, disant :
— Malzac, c'est moi, ne touchez point!
Malzac ne parut pas en avoir grande envie, car il ne se mut non plus qu'une pierre; et le chef, se penchant sur lui, le toucha, le regarda, et, appelant par leurs noms deux muletiers, leur dit :
— C'est partie perdue pour lui; faites ce qui est à faire.
Aussitôt ils le prirent par les pieds et la tête, et s'en allèrent toujours courant, suivis des autres
muletiers, qui s'enfoncèrent dans la forêt^ défendant à tout ce qui n'était pas de leur bande de s'enquérir du résultat de l'affaire. Maître Archignat les suivit le dernier, après avoir parlé dans l'oreille du Grand-Bûcheux qui lui répondit seulement :
— Ça suffit, adieu !
Thérence s'était attachée à son frère et lui essuyait la sueur de la figure avec son mouchoir, lui demandant s'il était blessé et le voulant retenir pour l'examiner; mais il lui parla aussi dans l'oreille, et, au premier mot, elle lui répondit :
— Oui, oui..., adieu!
Alors Huriel prit le bras de maître Archignat^ et tous deux disparurent aussitôt dans l'ombre : car, du pied, en se sauvant, ils renversèrent les torches, et je me sentis comme quand, d'un mauvais rêve tout plein de bruits et de clartés, 06 s'éveille dans le silence et l'épaisseur de la nuit.
(Les maîtres sonneurs^ n5-i82.j