LES BESSONS DU PERE BARBEAU
Le gracieux roman de la Pelile Fadette traite d'abord de l'amitié presque maladive de deux jumeaux ou « bessons », puis de l'amour de l'un d'eux, Landry, pour une sorte de petite mendiante qui le conquiert par son intelligence, sa malice et sa bonté. La note aimable et rustique de ce petit poème en prose s'accuse dès la première page, dans la scène de la naissance des petits bessons, et dans la conversation qui s'engage entre le père Barbeau, la mère Barbeau, et Sagette la sage-femme.
Le père Barbeau de la Cosse n'était pas mal dans ses affaires, à preuve qu'il était du conseil municipal de sa commune. Il avait deux champs qui lui donnaient la nourriture de sa famille, et du profit par-dessus le marché. Il cueillait dans ses prés du foin à pleins charrois, et, sauf celui qui était au bord du ruisseau, et qui était un peu ennuyé par le jonc, c'était du fourrage connu dans l'endroit pour être de première qualité.
La maison du père Barbeau était bien bâtie, couverte en tuile, établie en bon air sur la côte, avec un jardin de bon rapport et une vigne de six journaux. Enfin il avait, derrière sa grange, un beau verger, que nous appelons chez nous une ouche, où le fruit abondait tant en prunes, qu'en guignes,
en poires et en cormes. Mêmement les noyers de ses bordures étaient les plus vieux et les plus gros de deux lieues aux entours.
Le père Barbeau était un homme de bon courage, pas méchant, et très porté pour sa famille, sans être injuste à ses voisins et paroissiens.
Il avait déjà trois enfants, quand la mère Barbeau, voyant sans doute qu'elle avait assez de bien pour cinq, et qu'il fallait se dépêcher, parce que l'âge lui venait, s'avisa de lui en donner deux à la fois, deux beaux garçons; et, comme ils étaient si pareils qu'on ne pouvait presque pas les distinguer l'un de l'autre, on reconnut bien vite que c'étaient deux bessons, c'est-à-dire deux jumeaux d'une parfaite ressemblance.
La mère Sagette, qui les reçut dans son tablier comme ils venaient au monde, n'oublia pas de faire au premier-né une petite croix sur le bras avec son aiguille, parce que, disait-elle, un bout de ruban ou un collier peut se confondre et faire perdre le droit d'aînesse. Quand l'enfant sera plus fort, dit-elle, il faudra lui faire une marque qui ne puisse jamais s'effacer; à quoi l'on ne manqua pas. L'aîné fut nommé Sylvain, dont on fit bientôt Sylvinet pour le distinguer de son frère aîné qui lui avait servi de parrain ; et le cadet fut appelé Landry, nom qu'il garda comme il l'avait reçu au baptême, parce que son oncle, qui était son parrain, avait gardé de son jeune âge la coutume d'être appelé Landriche.
Le père Barbeau fut un peu étonné, quand il revint du marché, de voir deux petites têtes dans le berceau.
— Oh! oh! fit-il, voilà un berceau qui est trop étroit. Demain matin, il me faudra l'agrandir.
Il était un peu menuisier de ses mains, sans avoir appris, et il avait fait la moitié de ses meubles. Il ne s'étonna pas autrement et alla soigner sa femme, qui but un arand verre de vin chaud, et ne s'en porta que mieux.
Tu travailles si bien, ma femme, lui dit-il, que ça doit me donner du courage. Voilà deux enfants de plus à nourrir, dont nous n'avions pas absolument besoin; ça veut dire qu'il ne faut pas que je me repose de cultiver nos terres et d'élever nos bestiaux. Sois tranquille, on travaillera; mais ne m'en donne pas trois la prochaine fois, car ça serait de trop.
La mère Barbeau se prit à pleurer, dont le père Barbeau se mit fort en peine.
— Bellement, bellement, dit-il, il ne faut te chagriner, ma bonne femme. Ce n'est pas par manière de reproche que je t'ai dit cela, mais par manière de remerciement, bien au contraire. Ces deux enfantslà sont beaux et bien faits; ils n'ont point de défauts sur le corps, et j'en suis content.
— Alas! mon Dieu, dit la femme, je sais bien que vous ne me les reprochez pas, notre maître; mais moi j'ai du souci, parce qu'on m'a dit qu'il n'y avait rien de plus chanceux et de plus malaisé à élever que des bessons. Ils se font tort l'un à l'autre, et, presque toujours, il faut qu'un des deux périsse pour que l'autre se porte bien.
— Oui-dà! dit le père : est-ce la vérité? Tant qu'à moi, ce sont les premiers bessons que je vois. Le
cas n'est point fréquent. Mais voici la mère Sagette qui a de la connaissance là-dessus, et qui va nous dire ce qui en est. La mère Sagette étant appelé<^> répondit :
— Fiez-vous à moi : ces deux bessons-là vivront bel et bien, et ne seront pas plus malades que d'autres enfants. Il y a cinquante ans que je fais le métier de sage-femme, et que je vois naître, vivre ou mourir tous les enfants du canton. Ce n'est donc pas la première fois que je reçois des jumeaux. D'abord, la ressemblance ne fait rien à leur santé. Il y en a qui ne se ressemblent pas plus que vous et moi, et souvent il arrive que l'un est fort et l'autre faible; ce qui fait que l'un vit et que l'autre meurt; mais regardez les vôtres, ils sont chacun aussi beau et aussi bien corporé que s'il était fils unique. Ils ne se sont donc pas fait dommage l'un à l'autre dans le sein de leur mère; ils sont venus à bien tous les deux sans trop la faire souffrir et sans souffrir euxmêmes. Ils sont jolis à merveille et ne demandent qu'à vivre. Consolez-vous donc, mère Barbeau, ça vous fera un plaisir de les voir grandir; et, s'ils continuent, il n'y aura guère que vous et ceux qui les verront tous les jours qui pourrez faire entre eux une différence; car je n'ai jamais vu deux bessons si pareils. On dirait deux petits perdreaux sortant de l'œuf; c'est si gentil et si semblable, qu'il n'y a que la mère-perdrix qui les reconnaisse.
— A la bonne heure ! fit le père Barbeau en se grattant la tète; mais j'ai ouï dire que les bessons prenaient tant d'amitié l'un pour l'autre, que quand ils se quittaient ils ne pouvaient plus vivre, et qu'un
des deux, tout ou moins, se laissait consumer par le chagrin, jusqu'à en mourir.
— C'est la vraie vérité, dit la mère Sagette; mais écoutez ce qu'une femme d'expérience va vous dire : Ne le mettez pas en oubliance ; car, dans le temps où vos enfants seront en âge de vous quitter, je ne serai peut-être plus de ce monde pour vous conseiller. Faites attention, dès que vos bessons commenceront à se reconnaître, de ne pas les laisser toujours ensemble. Emmenez l'un au travail pendant que l'autre gardera la maison. Quand l'un ira pêcher, envoyez l'autre à la chasse; quand l'un gardera les moutons, que l'autre aille voir les bœufs au pacage; quand vous donnerez à l'un du vin à boire, donnez à l'autre un verre d'eau, et réciproquement. Ne les grondez point ou ne les corrigez point tous les deux en même temps ; ne les habillez pas de même; quand l'un aura un chapeau, que l'autre ait une casquette, et que surtout leurs blouses ne soient pas du même bleu. Enfin, par tous les moyens que vous pourrez imaginer, empêchez-les de se confondre l'un avec l'autre et de s'accoutumer à ne pas se passer l'un de l'autre. Ce que je vous dis là, j'ai grand'peur que vous ne le mettiez dans l'oreille du chat; mais si vous ne le faites pas, vous vous en repentirez grandement un jour.
La mère Sagette parlait d'or et on la crut. On lui promit de faire comme elle disait, et on lui fi/ un beau présent avant de la renvoyer.
{La petite Fadette, 5-11.)
LE GORNEMUSEUX INSPIRÉ
George Sand a vu dans le paysan un enfant et un artiste. Un enfant pour la pureté et la naïveté des émotions; un artiste parfois pour la façon poétique de les rendre. La faculté musicale l'a surtout frappée chez eux. Il est certain que le paysan a sa musique; son harmonie et sa mélodie ne sont qu'à lui. Le paysan compositeur est pourtant rare, à supposer même qu'il existe : car la musique rustique semble anonyme et collective comme les légendes des peuples primitifs. George Sand n'en a pas moins inventé avec beaucoup de bonheur le type d'un pastour grand artiste, dont tout le caractère et tout l'esprit est dans le rêve musical qu'il poursuit. Ghétif de corps et faible d'intelligence, Joseph ou Joset est à vrai dire une sorte de symbole. C'est le génie sous la bure, une sorte d'Orphée aux champs, mais sans Eurydice. Sa cornemuse est son unique amour.
Un mois environ après ce jour-là, Joseph vint me trouver à la maison.
— Le temps est arrivé, me dit-il avec un regard net et une parole sûre, où je veux que les deux seules personnes en qui j'ai confiance connaissent mon flûter. Je veux donc que Brulette vienne ici demain soir, parce que nous y serons tranquilles tous les trois. Je sais que tes parents partent le matin pour aller en pèlerinage, rapport à la fièvre
de ton frère cadet; tu seras donc seul dans ta maison, qui est si bien éloignée dans la campagne que nous ne risquons pas d'être entendus. J'ai averti Brulette, elle est consentante à sortir du bourg à la nuit; je l'attendrai dans le petit chemin, et nous viendrons ici te trouver sans que personne s'en avise. Brulette compte sur toi pour ne jamais parler de ça, et ton grand-père, qui veut tout ce qu'elle souhaite, y est consentant aussi, moyennant ta parole, que j'ai donnée d'avance.
A l'heure dite, j'étais devant ma porte, ayant poussé toutes les huisseries pour que les passants (s'il en passait) me crussent couché ou absent, et j'attendais l'arrivée de Brulette et de Joseph. On était alors au printemps, et, comme il avait tonné dans le jour, le ciel était encore chargé de nuages très épais. Il faisait de bons coups de vent tiède qui apportaient toutes les jolies senteurs du mois de mai. J'écoutais les rossignols qui se répondaient dans la campagne aussi loin que l'ouïe pouvait s'étendre, et je me disais que Joseph aurait grand'peine à flûter aussi finement. Je regardais au loin toutes les petites clartés des maisons s'éteindre une à une dans le bourg; et environ dix minutes après que la dernière fut soufflée je vis arriver devant moi le jeune couple que j'attendais. Ils avaient marché si doucement sur les herbes nouvelles, et si bien côtoyé les grands buissons du chemin, que je ne les avais ni vus ni entendus approcher. Je les fis entrer chez nous, où j'avais allumé la lampe, et quand je les vis tous deux, elle toujours si coquettement coiffée et si quiètement fière, lui toujours si
froid et si pensif, je me représentai mal mes deux amoureux enflammés de tendresse.
Pendant que je causai un peu avec Brulette pour lui faire les honneurs de ma demeurance, qui était ass©* gentille et dont j'aurais souhaité qu'elle prit envie, Joseph, sans me rien dire, s'était mis en devoir d'accommoder sa flûte. Il trouva que le temps humide l'avait enrhumée, et jeta une poignée de chènevottes dans l'âtre pour l'y réchauffer. Quand les chènevottes s'enflammèrent, elles envoyèrent une grande clarté à son visage penché vers le foyer, et je lui trouvai un air si étrange que j'en fis tout bas l'observation à Brulette.
— Vous aurez beau penser, lui dis-je, qu'il ne se cache le jour et ne court la nuit que pour flûter tout son soûl, je sais, m.oi, qu'il a en lui et autour de lui quelque secret qu'il ne nous dit pas.
— Bah ! fit-elle en riant, parce que Véret le sabotier s'imagine de l'avoir vu avec un grand homme noir à l'orme Bateau?
— Possible qu'il ait rêvé ça, répondis-je; mais moi je sais bien ce que j'ai vu et entendu à la forêt.
— Qu'est-ce que tu as vu, Tiennet? dit tout d'un coup Joset, qui ne perdait rien de notre discours, encore que nous eussions parlé bien bas. Qu'est-ce que tu as entendu? Tu as vu celui qui est mon ami, et que je ne peux te montrer : mais ce que tu as entendu, tu vas l'entendre encore, si la chose te plaît.
Là-dessus il souffla dans sa flûte, l'œil tout en feu, et la figure embrasée par une flèvre.
Ce qu'il flûta, ne me le demandez point. Je ne sais si le diable y eût connu quelque chose; tant qu'à
moi. je n'y connus rien, sinon qu'il me parut bien que c'était le même air que j'avais ouï cornemuser dans la fougeraie. Mais j'avais eu si belle peur dans ce moment-là, que je ne m'étais point embarrassé d'écouter le tout; et, soit que la musique en fût longue, soit que Joseph y mit du sien, il ne décota de flûter d'un gros quart d'heure, mettant ses doigts bien finement, ne désoufflant mie, et tirant si grande sonnerie de son méchant roseau, que dans des moments on eût dit trois cornemuses jouant ensemble. Par d'autres fois, il faisait si doux qu'on entendait le grelet au dedans de la maison et le rossignol au dehors; et quand Joseph faisait doux, je confesse que j'y prenais plaisir, bien que le tout ensemble fût si mal ressemblant à ce que nous avons coutume d'entendre que ça me représentait un sabbat de fous.
— Oh! oh! que je lui dis quand il eut fini, voilà bien une musique enragée! Où diantre prends-tu tout ça? à quoi que ça peut servir, et qu'est-ce que tu veux signifier par là?
Il ne me fit point réponse, et sembla même qu'il ne m'entendait point. Il regardait Brulette qui s'était appuyée contre une chaise et qui avait la figure tournée du côté du mur.
Gomme elle ne disait mot, Joset fut pris d'une flambée de colère, soit contre elle, soit contre luimême, et je le vis faire comme s'il voulait briser sa flûte entre ses mains; mais au moment même, la belle fille regarda de son côté, et je fus bien étonné de voir qu'elle avait de grosses larmes au long des joues.
Alors Joseph courut auprès d'elle, et, lui prenant vivement les mains :
— Explique-toi, ma mignonne, dit-il, et fais-moi connaître si c'est de compassion pour moi que tu pleures, ou si c'est de contentement?
— Je ne sache point, répondit-elle, que le contentement d'une chose comme ça puisse faire pleurer. Ne me demande donc point si c'est que j'ai de l'aise ou du mal; ce que je sais^ c'est que je ne m'en puis empêcher, voilà tout.
— Mais à quoi est-ce que tu as pensé, pendant ma flûterie? dit Joseph en la fixant beaucoup.
— A tant de choses, que je ne saurais point t'en rendre compte, répliqua Brulette.
— Mais enfin, dis-en une, reprit-il sur un ton qui signifiait de l'impatience et du commandement.
— Je n'ai pensé à rien, dit Bruiette; mais j'ai eu mille ressouvenances du temps passé. Il ne me semblait point te voir flûter, encore que je t'ouïsse bien clairement; mais tu me paraissais comme dans l'âge où nous demeurions ensemble, et je me sentais comme portée avec toi par un grand vent qui nous promenait tantôt sur les blés mûrs, tantôt sur des herbes folles, tantôt sur des eaux courantes; et je voyais des prés, des bois, des fontaines, des pleins champs de fleurs et des pleins ciels d'oiseaux qui passaient dans les nuées. J'ai vu aussi, dans ma songerie, ta mère et mon grand-père assis devant le feu, et causant de choses que je n'entendais point, tandis que je te voyais à genoux dans un coin, disant ta prière, et que je me sentais comme endormie dans mon petit lit. J'ai vu encore la terre
couverte de neige, et des saulaies remplies d'alouettes, et puis des nuits remplies d'étoiles filantes, et nous les regardions, assis tous deux sur un tertre, pendant que nos bêtes faisaient le petit bruit de tondre l'herbe; enfin, j'ai vu tant do rêves que c'est déjà embrouillé dans ma tête; et si ça m'a donné l'envie de pleurer, ce n'est point par chagrin, mais par une secousse de mes esprits que je ne veux point l'expliquer du tout.
— C'est bien! dit Joset. Ce que j'ai songé, ce que j'ai vu en Autant, tu l'as vu aussi! Merci, Brulette! Par toi, je sais que je ne suis point fou et qu'il y a une vérité dans ce qu'on entend comme dans ce qu'on voit. Oui, oui! fit-il encore en se promenant dans la chambre à grandes enjambées et en élevant sa flûte au-dessus de sa tête; ça parle, ce méchant bout de roseau; ça dit ce qu'on pense; ça montre comme avec les yeux; ça raconte comme avec les mots; ça aime comme avec le cœur; ça vit, ça existe! Et à présent, Joset le fou, Joset l'innocent, Joset l'ébervigé, tu peux bien retomber dans ton imbécillité; tu es aussi fort, aussi savant, aussi heureux qu'un autre!
Disant cela, il s'assit, sans plus faire attention à aucune chose autour de lui.
LLes maîtres sonneurs^ 52-56.)