ARTISTE ET VAGABOND
George Sand ne s'est pas contentée d'admirer l'Italie en touriste et de la décrire en artiste. Elle a vraiment aimé son peuple; elle a profondément senti cette Italie qu'on ne voit pas, deviné ses aspirations secrètes, apprécié sa souple intelligence, souhaité ardemment son réveil, son unité, sa grandeur. C'est cette Italie d'avant 1S59, mendiante et reine, déchue et noble, qu'elle semble avoir voulu incarner dans ce loqueteux superbe, dont la peinture ouvre si magistralement le roman inégal de Téverino.
Léonce avait tourné plusieurs rochers, et il se trouvait au bord d'un lac microscopique, ou plutôt d'une flaque d'eau cristalline enfoncée et comme cachée dans un entonnoir de granit. Cette eau, profonde et brillante comme le ciel, dont elle reflétait l'azur embrasé et les nuages d'or, ofl'rait l'image du bonheur dans le repos. Léonce s'assit au rivage dans une anfractuosité du roc, qui formait des degrés naturels comme pour inviter le voyageur à descendre au bord de l'onde tranquille. Il regarda longtemps les insectes au corsage de turquoise et de rubis qui effleuraient les plantes fontinales; puis il vit passer dans le miroir du lac, une bande de ramiers qui traversait les airs et qui disparut
comme une vision, avec la rapidité de la pensée. Léonce se dit que les joies de la vie passaient aussi insaisissables, et que, comme cette réflexion de l'image voyageuse, elles n'étaient que des ombres. Puis il se trouva ridicule de faire ainsi des métaphores germaniques, et envia la tranquillité d'âme du curé, qui, dans ce beau lac, n'eût vu qu'un beau réservoir à truites.
Un léger bruit se fit entendre au-dessus de lui. Un instant il crut que Sabina venait le rejoindre; mais le battement de son cœur s'apaisa bien vite à la vue du personnage qui descendait les degrés du roc, dont il occupait le dernier degré.
C'était un grand gaillard, plus que pauvrement vêtu, qui portait au bout d'un bâton passé sur son épaule, un mince paquet serré dans un mouchoir rouge et bleu. Ses haillons, ses longs cheveux tombant sur un visage pâle et fortement dessiné, son épaisse barbe noire comme de l'encre, sa démarche nonchalante, et ce je ne sais quoi de railleur qui caractérise le regard du vagabond lorsqu'il rencontre le riche seul et face à face, tout lui donnait l'aspect d'un franc vaurien.
Léonce pensa qu'il était dans un endroit très désert et que le quidam avait sur lui tout l'avantage de la position, car le sentier était trop étroit pour deux, et il ne fallait pas se le disputer longtemps pour que le lac reçut dans son onde muette et mystérieuse celui qui n'aurait pas les meilleurs poings, et la meilleure place pour combattre.
Dans cette éventualité, qui ne troubla pourtant pas beaucoup Léonce, il prit un air d'indilîércnce
et attendit la rencontre de l'inconnu dans un calme philosophique. Cependant il put compter avec une légère impatience le nombre de pas qui retentit sur le rocher, jusqu'à ce que le vagabond eût atteint le dernier degré et se trouvât juste à ses côtés.
— Pardon, monsieur, si je vous dérange, dit alors l'inconnu d'une voix sonore et avec un accent méridional très prononcé; mais si c'était un effet de votre courtoisie. Votre Seigneurie se rangerait un peu pour me laisser boire.
— Rien de plus juste, répondit Léonce en le laissant passer et en remontant un degré, de manière à se trouver immédiatement derrière lui.
L'inconnu ôta son chapeau de paille déchiré, et s'agenouillant sur le roc, il plongea avidement dans l'eau sa sauvage barbe et la moitié de son visage, puis on l'entendit humer comme un cheval, ce qui donna à Léonce l'envie facétieuse de siffler en cadence comme on fait pour occuper ces animaux impatients et ombrageux pendant qu'ils se désaltèrent.
Mais il s'abstint de cette plaisanterie, et il envia la confiance superbe avec laquelle ce misérable se plaçait ainsi sous ses pieds, la tète en avant, le corps abandonné, dans un tète-à-tête qui eût pu devenir funeste à l'un des deux en cas de mésintelligence.
— Voilà le seul bonheur du pauvre, pensa encore Léonce; il a la sécurité en de semblables rencontres. Nous voici deux hommes, peut-être d'égale force : l'un ne saurait pourtant boire sous l'œil de l'autre sans regarder un peu derrière lui, et celui qui peut
se désaltérer gratis avec cette volupté, ce n'est pas le riche.
Quand le vagabond eut assez bu, il redressa son corps, et, restant assis sur ses talons :
— Voilà, dit-il, de l'eau bien tiède à boire, et qui doit désaltérer en entrant par les pores plus qu'en passant par le gosier. Qu'en pense Votre Seigneurie?
— Auriez- vous la fantaisie de prendre un bain? dit Léonce, incertain si ce n'était pas une menace.
— Oui, monsieur, j'ai cette fantaisie, répondit l'autre.
Et il commença tranquillement à se déshabiller, ce qui ne prit guère de temps, car il n'était point surchargé de toilette, et à peine avait-il sur lui une seule boutonnière qui ne fût rompue.
— Savez-vous nager, au moins? lui demanda Léonce. Ceci est un large puits; il n'y a point de rivage du côté où nous sommes, le rocher tombe à pic à une grande profondeur vraisemblablement.
— Oh ! monsieur, fiez- vous à un ex-professeur de natation dans le golfe de Baja, répondit l'étranger.
Et, enlevant lestement le lambeau qui lui servait de chemise, il s'élança dans le lac avec l'aisance d'un oiseau amphibie.
Léonce prit plaisir à le voir plonger, disparaître pendant quelques instants, puis revenir à la surface sur un point plus éloigné, traverser la nappe étroite du petit lac en un clin d'œil, se laisser porter sur le dos, se placer debout comme s'il eût trouvé pied, puis folâtrer en lançant autour de lui des flots d'écume, le tout avec une grâce naturelle et une vigueur admirable.
Bientôt, pourtant, il revint au pied du roc; et, comme le bord était en effet très escarpé, il pria Léonce de lui tendre la main pour l'aider à remonter. Le jeune homme s'y prêta de bonne grâce, tout en se tenant sur ses gardes, pour n'être pas entraîné par surprise, et, le voyant assis sur la pierre échauffée par le soleil, il ne put s'empêcher d'admirer la force et la beauté de son corps, dont la blancheur contrastait avec sa figure et ses mains un peu hâlées.
— Cette eau est plus froide que je ne pensais, dit le nageur; elle n'est échauffée qu'à la surface, et je n'aurai de plaisir qu'en m'y plongeant pour la seconde fois. D'ailleurs, voici l'occasion de faire un peu de toilette.
Et il tira de son maigre paquet une grande coquille qui lui servait de tasse, mais dont il avait dédaigné de se servir pour boire. Il la remplit d'eau à diverses reprises et s'en arrosa la tête et la barbe, lavant et frottant avec un soin extrême et une volupté minutieuse cette riche toison noire qui, toute ruisselante, le faisait ressembler à une sauvage divinité des fleurs. Puis, comme le soleil, tombant d'aplomb sur sa nuque et sur son front, commençait à l'incommoder, il arracha des touffes de joncs et d'iris qu'il roula ensemble, et dont il fit un chapeau ou plutôt une couronne de verdure et de fleurs. Le hasard ou un certain goût naturel voulut que cette coiffure se trouvât disposée d'une façon si artiste qu'elle complétât l'idée qu'on pouvait se faire, en le regardant, d'un Neptune antique.
Il bondit une seconde fois dans le lac, atteignit la
rive opposée, et courant sur la pente qui était adoucie et couverte de végétation de ce côté-là, il cueillit de superbes fleurs de nymphéa blanc qu'il plaça dans sa couronne. Enfin, comme s'il eût deviné l'admiration réelle qu'il causait à Léonce, il se fit une sorte de vêtement avec une ceinture de roseaux et de feuilles aquatiques; et alors, libre, fier et beau comme le premier homme, il s'étendit sur un coin de sable fin et parut rêver ou s'endormir au soleil, dans une attitude majestueuse.
Léonce, frappé de la perfection d'un semblable modèle, ouvrit son album et essaya de faire un croquis de cet être bizarre, qui, reflété dans l'eau limpide, à demi nu et à demi vêtu d'herbes et de fleurs, offrait le plus beau type qu'un artiste ait jamais eu le bonheur de contempler, dans un cadre naturel de rochers sombres, de feuillages éclatants et de sables argentés, merveilleusement appropriés au sujet. Les flots de la lumière coupée des fortes ombres du rocher, le reflet que l'eau projetait sur ce corps humide d'un ton titianesque, tout se réunissait pour donner à Léonce une des plus complètes jouissances d'art et un des plus vifs sentiments poétiques qu'il eût jamais éprouvés; car bien que statuaire, il était aussi sensible à la beauté de la couleur qu'à celle de la forme.
Tout à coup il ferma son album, et le jetant loin de lui :
— Honte à moi, se dit-il, de vouloire retracer une scène, que Raphaël ou Véronèse, Giorgion, Rubens ou le Poussin eussent été jaloux de contempler! Oui, les grands maîtres de la peinture eussent été
seuls dignes de reproduire ce que moi j'ai surpris et comme dérobé à la bienveillance du hasard. C'est bien assez pour moi, qui ne saurais manier un pinceau, de le voir, de le sentir et de le graver dans ma mémoire.
Le vagabond sembla deviner sa pensée, car, à sa très grande surprise, il lui cria en italien, après lui avoir demandé s'il comprenait cette langue :
— C'est de l'antique, n'est-ce pas, signore? Voulezvous du Michel-Ange? En voici.
Et il prit une attitude plus bizarre, mais belle encore, quoique tourmentée.
— Maintenant Raphaël, reprit-il en changeant de posture; c'est plus gracieux et plus naturel; mais quoi qu'on dise, le muscle y joue encore un peu trop son rôle... Le Jules Romain s'en ressentira encore, mais ce n'est pas à dédaigner.
Et quand il se fut posé à la Jules Romain, il reprit sa première attitude, en ajoutant :
— Celle-ci est la meilleure, c'est du Phidias, et on aura beau chercher on ne trouvera rien de mieux.
— Vous faites donc le métier de modèle? lui dit Léonce un peu désenchanté de ce qui lui avait d'abord semblé naïf et imprévu dans cet homme.
— Oui, monsieur, celui-là et bien d'autres, réponiit le nageur, qui était venu se poser au milieu du lac sur un rocher qui formait îlot, et sur lequel il se dressa comme un piédestal. Si j'avais une vieille cruche, je vous représenterais ici, avec mes roseaux, un groupe dans le goût de Versailles, quoique je n'y sois pas encore allé; mais nous avons à Naples beaucoup de choses dans ce style-là. Si j'avais un tam-
bour de basque, je vous montrerais diverses figures napolitaines qui ont plus de grâce et d'esprit dans leur petit doigt que tout votre grand siècle dans ses blocs de marbre et de bronze. Mais puisque je ne puis plus rien pour charmer vos yeux, je veux au moins charmer vos oreilles. Si vous êtes Apollon, ne me traitez pas comme Marsyas; mais, fussiezvous un maestro renommé, vous conviendrez que ma voix est belle. Je sens que cette eau froide et toutes mes poses vigoureuses m'ont élargi le poumon, et j'ai une envie folle de chanter.
— Chantez, mon camarade, dit Léonce. Si votre ramage répond à votre plumage, vous n'avez pas à craindre mon jugement.
Alors l'Italien chanta dans sa langue harmonieuse trois strophes empreintes du génie hyperbolique de sa nation, et dont nous donnerons ici la traduction libre. Il les adaptait à un de ces airs de l'Italie méridionale, dont on ne saurait dire s'ils sont les chefsd'œuvre de maîtres inconnus, ou les mâles inspirations fortuites de la muse populaire.
« Passez, nobles seigneurs, dans vos gondoles bigarrées; vous presserez en vain l'allure de vos rameurs intrépides; j'irai plus vite que vous avec mes bras souples comme l'onde et blancs comme l'écume. Couvert de mes haillons, je suis un des derniers sur la terre; mais libre et nu, je suis le roi de l'onde et votre maître à tous !
» Fuyez, nobles dames, sur vos barques pavoisées; vous détournerez en vain la tête, en vain vous couvrirez de l'éventail vos front pudiques; le mien attirera toujours vos regards, et vous suivrez de
l'œil, à la dérobée, ma chevelure noire flottante sur les eaux. Avec mes haillons je vous fais reculer de dégoût; mais, libre et nu, je suis le roi du monde et le maître de vos cœurs !
» Nagez, oiseaux de la mer et des fleuves; fendez de vos pieds de corail le flot amer qui vous balance. Avec ma poitrine solide comme la proue d'un navire, avec mes bras souples comme votre cou lustré, je vous suivrai dans vos nids d'algue et de coquillages. Couvert de mes haillons, je vous effraie: mais, libre et nu, je suis le roi de l'onde, et vous me prenez pour l'un d'entre vous! »
La voix du chanteur était magnifique, et aucun artiste en renom n'eût pu surpasser la franchise de son accent, la naïveté de sa manière, la puissance de son sentiment exalté. Léonce se crut transporté dans le golfe de Salerne ou de Tarente, sous le ciel de l'inspiration et de la poésie.
— Par Amphitrite! s'écria-t-il, tu es un grand poète et un grand chanteur, noble jeune homme! et je ne sais comment te récompenser du plaisir que tu viens de me causer. Quel est donc ce chant admirable, quelles sont donc ces paroles étranges?
— Le chant est de quelque dieu égaré sur les cimes de l'Apennin, qui l'aura confié aux échos, lesquels l'auront murmuré à l'oreille des pâtres et des pêcheurs; mais les paroles sont de moi, signor, car, avec votre permission, je suis improvisateur quand il me plaît de l'être. Notre langue mélodique esta la portée de tous; et quand nous avons une idée, nous autres poètes naturels, enfants du soleil, l'expression ne se fait cas désirer longtemps.
— Tu me répéteras ces paroles; je veux les écrire.
— Si je vous les répète, ce sera autrement. Mes chants s'envolent de moi comme la flamme du foyer, je puis les renouveler et non les retenir. Peut-être trouvez-vous celles-ci un peu fanfaronnes ; c'est le privilège du poète. Otez-lui la gloriole, vous lui ôterez son génie.
— Tu as le droit de te vanter, car tu es une nature privilégiée, répondit Léonce, et quelle que soit ta condition, tu mériterais d'être un des premiers sur la terre. Tu m'as charmé; viens ici, et conte-moi ta misère, je veux la faire cesser.
L'inconnu revint au rivage.
— Hélas ! dit-il, vous avez vu le faune antique dans toute sa liberté, l'homme de la nature dans toute sa poésie. A présent, vous allez voir le porteur de haillons dans toute sa misère ; car il faut bien que je reprenne cette triste livrée, en attendant qu'elle me quitte, ou que je trouve l'emploi de mon génie pour renouveler ma garde-robe. Vous paraissez surpris? J'ai bien lu dans vos regards, lorsque je me suis approché de vous pour la première fois, que mon aspect vous causait de la répugnance. Vous m'avez trouvez laid, efl'rayant, peut-être. Mais quand j'ai eu dépouillé ma souquenille de mendiant, quand cette eau lustrale m'a débarrassé de mes souillures, quand vous m'avez vu purifié de la fange et de la poussière des chemins ; ce corps qui a servi quelquefois de modèle aux premiers sculpteurs de ma patrie, ce visage qui n'est point dégradé par la débauche et auquel la fatigue et les privations n'ont pas ôté encore la jeunesse et la beauté, ces membres
OÙ la nature a prodigué son luxe, et ce sentiment du beau que l'homme intelligent porte sur son front et dans toutes ses habitudes; tout ce qui fait enfin, monsieur, que, nu, je suis l'égal et peut-être le supérieur des hommes les mieux vêtus, vous a frappé enfin, et vous avez essayé de me classer dans vos impressions d'artiste. Mais vous n'avez pas réussi, j'en suis certain; les œuvres de l'art ne sont rien quand elles ne peuvent renchérir sur celles de Dieu. Si vous êtes peintre, vous me retrouverez quelque jour dans vos souvenirs, un jour que l'inspiration vous saisira! Aujourd'hui, vous ne me reproduirez pas!... D'autant plus, ajouta- t-il avec un amer sourire, que la pièce est jouée, et que ma divinité va disparaître sous la flétrissure de l'indigence.
Cet homme parlait avec une facilité extraordinaire et avec un accent d'une noblesse inconcevable. Sa figure, éclairée d'un rayon d'enthousiasme, et aussitôt voilée par un profond sentiment de douleur, était d'une beauté inouïe; jamais plus nobles traits, jamais expression plus fine et plus pénétrante n'avaient attiré l'attention de Léonce.
— Monsieur, lui dit-il, dominé par un respect involontaire, vous êtes certainement au-dessus de la misérable condition sous les dehors de laquelle vous m'êtes apparu; vous êtes quelque artiste malheureux : permettez- moi de vous secourir et de vous récompenser ainsi de la jouissance poétique que vous m'avez procurée.
Mais l'inconnu ne parut pas avoir entendu les paroles de Léonce. Courbé sur le rivage, il dépliait, avec une répugnance visible, les bardes ignobles
qu'il était obligé de reprendre pour cacher sa nudité.
— Voilà, dit-il en laissant retomber ses guenilles par terre, un supplice que je vous souhaite de ne pas connaître. L'Italien aime la parure, l'artiste aime le bien-être, le luxe, les parfums, la propreté; cette mollesse exquise qui renouvelle l'âme et le corps après des exercices mâles et salutaires. Personne ne peut comprendre ce qu'il m'en coûte de me montrer aux hommes, aux femmes surtout! avec une blouse déchirée et un pantalon qui montre la corde.
— Oh! je vous comprends et je vous plains, répondit Léonce; mais je puis faire cesser aujourd'hui votre peine, Dieu merci! Il fait assez chaud pour que vous restiez ici à m'attendre au soleil un quart d'heure; je vous promets que, dans un quart d'heure, je serai de retour avec des vêtements capables de contenter votre honnête et légitime fantaisie. Attendez-moi.
Et, avant que l'Italien eût répondu, Léonce s'élança sur le sentier, courut à sa voiture et en retira une valise élégante et légère, qu'il rapporta au bord du lac. Il retrouva son Italien dans l'eau, occupé à faire une gerbe des plus belles fleurs aquatiques, qu'il lui rapporta d'un air de triomphe naif, et qu'il lui présenta avec une grâce affectueuse.
— Je ne puis vous donner autre chose en échange de ce que vous m'apportez, dit-il, je n'ai rien au monde; mais, grâce à mon adresse et à mon courage, je puis m'approprier les plus rares trésors dt la nature, les plus belles fleurs, les plus précieux
échantillons minéralogiques, les cristaux, les pétrifications, les plantes des montagnes; je puis vous donner tout cela si vous voulez que je vous suive dans vos promenades; et même, si vous avez ici un fusil, je puis abattre l'aigle et le chamois et les déposer aux pieds de votre maîtresse; car je suis le plus adroit chasseur que vous ayez rencontré, comme le plus hardi piéton et le plus agile nageur. Malgré cette naïveté de vanterie italienne, l'effusion du jeune homme ne déplut point à Léonce. Sa figure éclairée par la joie et la reconnaissance avait un éclat, une franchise sympathique, qui gagnaient l'affection. En dix minutes, il transforma le vagabond en un jeune élégant du meilleur ton en tenue de voyage. Il n'y avait dans la valise de Léonce que des habits du matin, de quoi suffire à une charmante toilette de campagne, vestes légères et bien coupées, cravates de couleurs fines et d'un ton frais, linge magnifique, pantalons d'été en étoffes de caprice, souliers vernis, guêtres de Casimir clair à boutons de nacre. L'Italien choisit sans façon tout ce qu'il y avait de mieux. Il était à peu prés de la même taille que Léonce, et tout lui allait à merveille; il n'oublia pas de prendre une paire de gants. dont il respira le parfum avec délices. Et quand il se vit ainsi rafraîchi et paré de la tête aux pieds, il se jeta dans les bras de son nouvel ami, en s'écriant qu'il lui devait la plus grande jouissance qu'il eût éprouvée de sa vie. Puis il poussa du bout du pied dans le lac ses haillons, qui lui faisaient horreur, et, dénouant son petit paquet, dont il noya aussi l'enveloppe grossière, il en tira, à la grande sur-
prise de Léonce, un portrait de femme entouré de brillants, une chaîne d'or assez lourde, et deux mouchoirs de batiste garnis de dentelle. C'était là tout ce que contenait son havresac de voyage.
— Vous êtes surpris de voir qu'une espèce de mendiant eût conservé ces objets de luxe, dit-il en se parant de sa chaîne d'or, qu'il étala de son mieux sur gilet blanc; c'était tout ce qui me restait de ma splendeur passée, et je ne m'en serais défait qu'à la dernière extrémité. Ghe voleté, Signor mio? pazzia!
— Vous avez donc été riche? lui demanda Léonce, frappé de l'aisance avec laquelle il portait son nouveau costume.
— Riche pendant huit jours, je l'ai été cent fois. Vous voulez savoir mon histoire? Je vais vous la dire...
ijéverino^ 62-74.)