VI. — DÉNOUEMENT 32J
Mais, Pénélope, silencieuse, restait toujours sur son
siège, car une surprise muette avait envahi son
âme; et tantôt, du regard, elle le considérait en face,
tantôt, observant ses haillons, elle cessait de lerecon--
naître. Enfin, Télémaque s'impatienta et lui dit :
« Mère, méchante mère, cœur sans affection, pour--
quoi donc te tiens-tu ainsi, loin démon père, au lieu
de venir t'asseoir à son côté pour l'interroger? Ton
cœur reste encore plus dur que la pierre. » La sage
Pénélope lui répondit : « Mon enfant, une surprise
muette a envahi mon âme; je ne peux ni lui adresser
la parole ni le questionner, ni même le regarder en
face. Mais s'il est vraiment Ulysse, de retour en sa
maison, seuls l'un avec l'autre nous nous recon--
naîtrons plus sûrement. Car nous avons des signes
à nous, qui ont été cachés à tous et que nous „ sommes seuls à connaître. » Elle dit. Le glorieux
Ulysse durement éprouvé sourit, et aussitôt il
adressa à Télémaque ces paroles rapides : « Télé--
maque, laisse ta mère dans la grande salle me mettre
à l'épreuve; elle ne tardera pas à mieux juger. A
présent, parce que je suis mal tenu et couvert de
mauvais vêtements, elle me dédaigne et ne croit pas
que je,sois celui qu'elle attendait. »
Ulysse convient alors avec Télémaque de ce qu'il faut
faire pour tromper les parents des prétendants, qui ne
manqueraient pas de les venger, s'ils savaient leur mort.
On simule une fête. Les femmes .se parent, l'aède joue. de la phorminx, et bientôt le palais retentit des sons de la
musique et du bruit des danses. Les passants supposent
que Pénélope s'est décidée à épouser un des prétendants
et qu'on est en train de célébrer ses noces. Pendant ce temps, Ulysse se baigne et met de beaux vêtements. Athèné lui verse la beauté et le rend semblable aux immortels. Il revient alors s'asseoir en face de sa femme dans la grande
salle et lui dit : 324 L'ODYSSÉE [CH. XXIII]
« Femme trop défiante, les dieux qui habitent -l'l-Olympe t'ont donné plus qu'à aucune de t es pareilles un cœur inflexible. Nulle autre femme ne persiste-rait ainsi à se tenir à distance de son mari, qui, après tant d'épreuves, reviendrait au bout de vingt ans dans sa patrie. Allons, nourrice, prépare-moi mon lit, afin que je repose seul;- car celle ci a dans la poitrine un cœur de fer. » La sage Pénélope lui répondit : « C'est toi qui te défies à tort : je n'ai ni orgueil ni dédain, je ne suis plus-troublée par.la surprise; je vois bien maintenant que tu es en' tout ce que tu étais quand tu quittas Ithaque sur un navire aux longues rames. Allons, Euryclée, prépare-lui sa couche hors de la chàmbre au* fermes mu-railles, dans ce lit bien jointé qu'il avait fabriqué lui-même. Portez le lit là où j'ai dit, et mettez-y la. literie, les coussins, les couvertures de laine et les,, étoffes brillantes, »
Elle parlait ainsi pour éprouver son mari. Mais Ulysse, protestant vivement, dit à sa prudente femme : « Femme, ce que tu viens de dire me fait grand'peine. Qui donc a déplacé mon lit? Ce serait une tâche bien difficile pour le plils habile, à moins qu'un dieu ne vînt lui-même le mettre en un autre endroit ; ce qu'il ferait aisément, s'il le voulait. Mais parmi les hommes, aucun de ceux qui vivent, même dans toute la force de la jeunesse, ne le remuerait aisément avec un levier; car ce lit a quelque chose de bien particulier en sa structure. C'est moi qui l'ai fait, sans l'aide de personne. Il y avait dans l'en-ceinte du palais un épais olivier aux longues feuilles, qui végétait en pleine vigueur, massif comme un pilier. Je construisis tout autourune chambre jusqu'à entier achèvement, avec des pierres jointées, et je la couvris soigneusement par en haut, puis j'y
PAGES CHOISIES D'HOMÈRE. 9g adaptai des portes en planches bien assemblées, qui fermaient exactement. Alors je coupai la tête de l'olivier aux rameaux allongés, et ensuite, équarris-sant le tronc depuis la racine jusqu'en haut, je le rabottai avec l'airain très exactement. J'en rectifiai les faces à l'aide du fil à plomb pour en faire un montant de lit, et j'y perçai des trous dans toute la hauteur avec la tarière. Alors, à partir de ce mon-tant, j'adaptai les pièces en les polissant jusqu'à ce que tout fût achevé, incrustant dans le bois de l'or, de l'argent et de l'ivoire. Puis, en dedans, je tendis un lacis de lanières en cuir rouge brillant. Voilà ce qui distinguait ce lit. J'ignore, femme, s'il est encore en place, ou si quelque homme l'a mis ailleurs, en coupant à la base le tronc de l'olivier. »
Il parlait, et elle, à l'instant même, sentit défaillir ses genoux et son cœur, car elle reconnaissait pour vrais les détails qu'Ulysse lui donnait exactement. Fondant en larmes, elle courut droit à lui, jetait ses bras à son cou, baisa sa tête, et elle lui disait : « Ne te fâche pas contre moi, Ulysse, car tu es le plus sage des hommes. Néanmoins les dieux t'ont. donné en partage la souffrance : ils n'ont pas voulu que, demeurant l'un auprès de l'autre, nous goÙ-tions ensemble la jeunesse ni que nous vinssions au seuil de la vieillesse. A présent, ne t'irrite pas contre moi, ne sois pas indigné de ce que je ne t'ai pas tout d'abord accueilli tendrement, dès que je t'ai vu. C'est que mon cœur était toujours en crainte dans ma poitrine, de peur qu'un homme ne vînt me trom-per par ses paroles ; car bien des gens forment de mauvais desseins... Mais maintenant, puisque tu as énuméré les particularités si notables de notre lit, qu'aucun autre être humain n'a jamais vu, — seuls nous les connaissions, toi et moi, avec une servante 326 ~ .. L'ODYSSÉE [CH. XXIII] unique, Actoris, que mon père m'avait donnée quand je vins. ici; c'était elle qui gardait les portes de notre chambre bien close, — maintenant donc tu per-suades mon âme, si défiante qu'elle soit. »
Ces paroles donnaient à Ulysse encore plus envie de pleurer; il sanglotait en tenant sa femme chérie, si pleine de sens. Douce est l'apparition de la terre aux yeux d'hommes qui nagent vers elle, après que Poséidon a brisé au large leur vaisseau bien- fait, sous les coups du vent et des flots gonflés; bien peu des marins ont pu échapper à la mer blanchissante en nageant vers le rivage, et leur corps est couvert de l'écume salée; joyeux, ils mettent le pied sur la terre ferme, échappés au danger. Aussi douce était pour elle la vue de son mari, et elle ne pouvait déta-cher de son cou ses bras blancs.
Ils auraient ainsi pleuré jusqu'au lever d'Éos aux doigts de rose, si la déesse aux yeux bleus, Athèné, ne se fût avisée d'un moyen. Elle suspendit le cours de la nuit pour en allonger la durée, et elle retint Éos au trône d'or sur l'Océan, sans lui permettre d'àtteler ses chevaux rapides qui portent la lumière aux hommes, Lampos et Phaéton, les coursiers qui traînent son char.
A la fin, Ulysse fait connaître à sa femme les épreuves qui lui sont encore réservées selon la prophétie deTirésias. Puis, conduits par Eurynome, qui marche devant eux une torche à la main, ils se rendent à leur chambre ; et là, après cette longue séparation, ils reposent enfin l'un à côté de l'autre. Avant de s'endormir, ils se racontent tout ce qu'ils ont souffert, chacun de leur côté, Ulysse devant Ilios et sur les mers, Pénélope en son palais au milieu des pré-tendants.
Le lendemain matin, quand ils ont réparé leurs forces par le sommeil, Ulysse se lève. Il annonce à Pénélope comment il compte réparer le dommage que les préten-dants lui ont fait subir; puis il lui recommande de tenir le palais fermé; et, se revêtant de ses armes, il s'en va aux champs avec son fils et ses deux serviteurs pour revoir son vieux père Laërte.
CHANT XXIV
Les âmes des prétendants aux Enfers.
Le dieu Hermès, tenant en main sa verge d'or, conduit aux enfers les âmes des prétendants. Le funèbre cortège défile le long de l'Océan, passe près de la roche Leucade, près des portes du Jour et du pays des Songes, et arrive enfin dans la prairie d'asphodèles.
Là se trouvent rassemblées les âmes des morts. Celles d'Achille et d'Agamemnon se rencontrent et s'entretiennent ensemble. Agamemnon décrit à son.ancien compagnon les funérailles magnifiques qui lui furent faites. Il lui raconte comment sa mère Thétis vint elle-même, avec ses compa-gnes, les Néréïdes, assister à cette triste cérémonie; les neuf muses chantèrent le thrène funèbre auprès du corps du jeune guerrier; puis, qu^nd l'armée eut défilé autour du bûcher, quand la flamme eut consumé ses restes, ses os furent recueillis dans un vase d'or, présent de Dionysos et œuvre d'Hèphaistos. On les mêla à ceux de Patrocle, on y joignit, dans un autre vase, les cendres d'Antiloque, et on éleva aux trois jeunes héros tombés devant Ilios un tombeau immense au bord de l'Hellespont. Près de ce tombeau, des jeux magnifiques furent célébrés.
Tandis qu'Agamemnon réjouit l'âme attristée d'Achille par cette description, les prétendants arrivent. Agamemnon reconnaît l'un d'entre eux, Amphimédon, qui avait été autrefois son hôte. Il le questionne; et Amphimédon raconte brièvement les événements qui ont rempli la seconde moitié du poème, la ruse de Pénélope éludant leurs ins-tances, l'arrivée d'Ulysse déguisé en mendiant, la scène du tir de l'arc, enfin le combat et le massacre final. Agamemnon, ému, admire le bonheur d'Ulysse ainsi que la vertu de Pénélope; sa gloire, dit-il, sera chantée pour le plaisir des hommes, tandis que l'opprobre de Clytem-nestre rappelé avec horreur restera un sujet de honte pour les femmes.
Ulysse et Laërte.
Cependant Ulysse et les siens, sortis de la ville, arrivèrent bientôt au beau domaine bien cultivé de Laërte, que le vieillard avait autrefois acquis lui-même par 'de pénibles labeurs. C'est là qu'était son habitation, entourée d'un hangar où mangeaient, se reposaient et dormaient ses rares serviteurs, auxquels il faisait faire ce qui lui plaisait. Parmi eux était une vieille Sicilienne qui soignait le vieillard dans cette campagne éloignée. En arrivant, Ulysse dit à ses serviteurs et à son fils : « Entrez tous les trois dans la maison bien bâtie, et, pour le dîner, immolez sur l'autel le plus beau porc de l'étable. Moi, j'irai éprouver mon père, je veux voir s'il me reconnaîtra, si ses yeux lui diront qui je suis, ou s'il me mécon-naîtra par suite de ma longue absence. »
En- parlant ainsi, il remit à ses serviteurs ses armes de combat. Ceux-ci se hâtèrent de gagner la maison; Ulysse alla vers le jardin riche en fruits pour éprouver son père. Quand il descendit dans le grand verger, il n'y rencontra ni Dolios, ni ses fils, ni aucun des serviteurs : tous étaient allés chercher des pierres pour les murs de l'enclos, et le vieillard les conduisait. Ulysse trouva donc son père tout seul dans le beau jardin, en train de bêcher le pied d'un arbre. Couvert d'un habit sordide, fait de-pièces d'une étoffe grossière, il portait autour des jambes des guêtres de cuir cousues, pour ne pas s'écorcher, et aux mains des gants, à cause des ronces f sur la tète, il avait un bonnet en poils de chèvre; et il nourrissait sa douleur. Dès que le puissant Ulysse, durement éprouvé, l'aperçut accablé de vieillesse et si grandement affligé, il s'arrêta sous un poirier élevé et il pleurait. En même temps, il se demandait en lui-même s'il embrasserait son père en le couvrant de baisers et s'il lui dirait tout, son arrivée, -sa ren-trée au pays natal, ou s'il commencerait par l'inter-roger et par éprouver son cœur en le questionnant. De ces deux partis, le meilleur lui parut être dé l'éprouver d'abord par des propos piquants. Ainsi décidé, le puissant Ulysse alla droit à lui. Le vieil-lard, la tête baissée, bêchait tout autour de l'arbre; son glorieux fils s'approcha et lui dit : « Vieillard, tu n'es pas sans expérience dans l'art d'entretenir un verger ; le tien est fort bien tenu : et il n'y a pas un seul arbre ici, ni figuier, ni pied de vigne, ni oli-vier, ni poirier, pas une plate-bande qui soit négligée dans tout ton jardin. Toutefois, j'ai un avis à te don-ner; ne te fâche pas pour cela. C'est toi-même que tu ne soignes pas bien : tu es accablé par la triste vieil-lesse, et en outre tu ne te rafraîchis pas le corps et tu portes des vêtements grossiers. Pourtant, tu n'es pas un serviteur paresseux que son maître néglige ; ou plutôt tu n'as rien de l'esclave, ni dans l'aspect ni dans la stature; tout en toi est d'un roi. Tu as l'air d'un homme qui pourrait, après le bain et le repas, dormir sur un lit moelleux, comme il convient aux vieillards. Dis-moi donc sans rien dissimuler : de qui es-tu le serviteur? à qui appartient ce verger que tu cultives? Apprends-moi aussi vraiment, pour me mieux renseigner, si c'est bien Ithaque où nous sommes arrivés, ainsi que me l'a dit cet homme que j'ai rencontré tout à l'heure en venant ici; il était peu intelligent, car il n'a pas su me répondre en détail. ni écouter mes questions, quand je l'interrogeais sur mon hôte, pour savoir s'il vit encore ou si, déjà mort, il est descendu dans les demeures d'Hadès. Eh bien, c'est à toi que j'en parlerai : prête-moi ton, attention, écoute. Autrefois, j'ai reçu en hôte dans ma patrie un homme qui vint dans ma maison; jamais encore aucun autre mortel, parmi ceux qui habitent au foin, n'y était ainsi venu en ami. Il se disait né à Ithaque, et il nommait son père Laërte fils d'Arkeisios. Je le menai dans ma demeure et lui offris l'hospitalité, le traitant de mon mieux, car ma maison abondait en biens, et je lui donnai des pré-sents comme il convenait : sept talents d'or bien tra-vaillé, un cratère d'argent orné de fleurs ciselées, douze pièces de laine simples, autant de tapis, autant de beaux voiles, autant de vêtements de dessous, et encore quatre belles femmes habiles à travailler, que je lui laissai le soin de éhoisir lui-même. »
Son père lui répondit en pleurant : « Étranger, cette terre où tu es arrivé est bien celle dont tu demandes -le nom. Mais des hommes violents, des esprits déréglés y sont les maîtres. C'est en pure perte .que tu as fait ces présents, en comblant ton hôte. Ah! si tu l'avais trouvé vivant à Ithaque, à coup sûr il ne t'aurait pas laissé aller sans te rendre l'équivalent de tes dons et de ta bonne hospitalité : c'est ce qu'on doit faire pour qui a commencé. Mais, je te prie, dis-moi bien exactement tout ce que tu sais de lui. Combien d'années y a-t-il que tu as reçu. cet homme, ton malheureux hôte, mon fils, si jamais il le fut, infortuné, qui loin des siens et de sa terre natale a été dévoré en mer par les poissons ou est devenu sur terre la proie des bêtes et des oiseaux. Ainsi, ni sa mère n'a pu le pleurer et l'ensevelir, ni moi, qui lui donnai le jour avec elle; ni sa femme chèrement achetée 1, la sage Pénélope, ne s'est lamentée sur le lit de son époux, comme il convenait, en lui fermant les yeux : hommage suprème dû aux morts. Dis-moi aussi sans détour, pour me mieux renseigner : qui es-tu ? de quel pays ? où. est ta ville ? où sont tes parents? en quel lieu stationne le navire rapide qui t'a conduit ici avec tes compagnons égaux à des dieux? es-tu venu ici en qualité de mar-chand sur un vaisseau étranger, qui t'a débarqué et. a repris la mer? »
A cette question, Ulysse, plein d'idées, répondit : « Volontiers, je te dirai tout sans ambages. Je suis d'Alybas, où j'habite une belle maison, fils du roi Aphidas, qui eut pour père Polypèmon. Mon nom est Épèritos. La divinité m'a écarté de la Sicile et m'a poussé en ces lieux malgré moi.. Mon navire sta-tionne ici près, sur le rivage de cette campagne, en dehors de la ville. Quant à Ulysse, voici plus de quatre ans qu'il m'a quitté et s'est éloigné de mon pays. Infortuné ! il eut pourtant à son départ des augures favorables, un vol d'oiseaux sur la droite; je m'en réjouissais en le congédiant et il s'en réjouissait, lui aussi, au départ. Tous deux, nous-nous promettions bien de nous retrouver comme hôtes et de nous donner encore de beaux présents. »
En l'entendant, un sombre nuage de douleur enve-loppa Laërte; de ses deux mains, il prit à poignée la poussière noire et la versa sur sa tête blanche en sanglotant. Aussitôt, le cœur d'Ulysse s'émut, et, regardant son père, il sentit les larmes lui monter aux yeux. Il se jeta sur lui, le serra dans ses bras en le baisant, et il lui disait : « Ce fils que tu pleures, c'est moi, mon père, moi dont tu t'informes. Me 1. Voyez, pour l'explication de ces mots, la note de la page 79. voici revenu après vingt ans dans ma terre natale. Ne pleure plus, cesse de gémir et de sangloter. -Ecoute; il faut que je te dise tout en peu de mots : j'ai tué les prétendants dans notre palais, j'ai vengé le dommage et l'offense qu'ils m'ont faits ainsi que leurs mauvaises, actions. » Alors Laërte reprit la parole et lui. répondit : « Si tu es vraiment Ulysse, mon enfant, de retour en ce palais, donne-moi quelque signe manifeste, afin que je n'aie plus de doute. » Ulysse, plein d'idées, reprit à l'instant : « Tiens, regarde d'abord cette blessure que me fit - autrefois sur le Parnasse un sanglier aux blanches défenses, quand j'allai en ce pays; c'était toi et ma mère vénérée qui m'aviéz envoyé chez Autolycos, père de ma mère, pour y recevoir les présents qu'il m'avait promis....lorsqu'il était venu ici. Veux-tu encore que je t'énumère, à travers ton jardin bien planté, les arbres que tu me donnas autrefois, quand je te les demandais un à un, tout enfant, te suivant dans le verger? Nous allions de l'un à l'autre, et, toi, tu me les nommais chacun par son nom. Tu me donnais treize poiriers, dix pommiers, quatorze figuiers. Tu me promis aussi-cinquante rangées de ceps; chacune se vendangeait à part (car elles pro-duisent des raisins de toute sorte), lorsque se faisait sentir d'en haut l'influence des saisons de Zeus. »
Il dit, et Laërte sentit défaillir son cœur et ses genoux, car il reconnaissait les signes qu'Ulysse lui disait si exactement. Il jeta ses bras au cou de soit cher enfant ; et le divin Ulysse durement éprouvé le reçut sur sa poitrine, prêt à s'évanouir. Enfin, quand il eut repris haleine et recouvré sa connaissance, il put parler de nouveau et il dit : « 0 Zeus, notre père, ô dieux, oui, vous régnez encore sur le lointain Olympe, si vraiment les prétendants ont payé leur folle insolence. Mais à présent, j'ai grand'peur en mon âme que bientôt tous les gens d'Ithaque ne viennent ici nous attaquer, et qu'ils n'envoient des messagers de tous èôtés dans les villes des Képhal-léniens. » Ulysse, plein d'idées, lui répondit : « Ras-sure-toi, ne t'inquiète pas de cela. Allons à ta maison, près du verger. J'y ai envoyé en avant Télémaque avec le bouvier et le porcher, afin qu'ils nous pré-parent le repas au plus tôt. »
Ulysse et Laërte entrent dans la maison. Par une faveur d'Athèné, le vieillard, après s'être baigné, semble rajeuni, et, lui-même, dans le sentiment de sa force, se souvient de ses anciens exploits. Ulysse est reconnu et salué par Dolios, le vieux serviteur de Laërte. On sacrifie aux dieux, puis tous, maîtres et serviteurs, s'assoient à la table commune.
L'arrangement final.
Cependant le bruit de la mort des prétendants s'est répandu en ville. Leurs parents se rassemblent devant le palais d'Ulysse et ensevelissent chacun leurs fils ou leurs frères. Après les funérailles, une asssemblée est réunie. Là, Eupeithès, père d'Antinoos, cherche à exciter ses concitoyens à la vengeance. Au contraire, le héraut Médon les retient, en attestant qu'il a vu un dieu combattre avec Ulysse. D'accord avec lui, le vieil Halithersès, le même qui a déjà figuré dans l'assemblée du second livre, leur re-montre que les prétendants ont été victimes de leur propre folie. L'assemblée se partage. Une faible majorité se lève, décidée à la vengeance; l'autre partie demeure immobile. Ceux qui veulent combattre s'arment et sortent de la ville sous la conduite d'Eupeithès.
La guerre civile est donc engagée, lorsque Athèné, émue du danger d'Ulysse, obtient de Zeus la permission de ramener la paix dans les esprits, et, dans cette intention, descend à Ithaque. Cependant, la troupe d'Eupeithès est arrivée en armes à peu de distance de la maison de Laërte. Ulysse sort au-devant d'eux avec les siens. Athèné, sous les traits de Mentor, vient leur prêter l'appui de sa présence. Tous rivalisent d'ardeur. Le vieux Laërte lance le premier sa javeline, qui perce Eupeithès. Alors Ulysse et son fils s'élancent sur la troupe, en frappant tout devant eux. En même temps, Athèné crie de sa forte voix : « Cessez de combattre, gens d'Ithaque, et séparez-vous sans verser le sang. » La terreur saisit les ennemis d'Ulysse; ils laissent tomber leurs armes et s'enfuient en déroute vers la viUe. Ulysse pousse un cri de victoire et s'élance à leur poursuite. En même temps, Zeus lance la foudre qui tombe aux pieds d'Athèné. Celle-ci aussitôt arrête Ulysse. Le combat est terminé. Un pacte est conclu sous l'arbitrage souverain de la déesse.