ORLANDO
Fixez-vous là, mes vers, témoins de mon amour!
Et toi, Reine des nuits à la triple couronne 1,
Contemple de ton pur et céleste séjour
Le nom de ta prètresse à qui mon cœur se donne.
Ces arbres me seront cahiers et parchemins,
Et je veux sur l'écorce écrire mes pensées,
Afin que tous les yeux errants dans ces chemins,
Ma Rosalinde, y voient tes vertus encensées.
Va, cours, Orlando, fais chanter par les rameaux
Cette nymphe trop belle et chaste pour les mots
(Il sort. Entrent Corin et Pierre de Touche.)
CoRiN. Et comment trouvez-vous cette vie de berger, maître Pierre, de Touche?
PIERRE DE TOUCHE. Mon dieu! berger, à la considérer en soi, c'est une bonne vie; mais, considérée comme vie de berger, c'est moins que rien. En tant qu'elle est solitaire, elle est fort de mon goût, mais en tant qu'elle est retirée, c'est une vie détestable. En tant qu'elle se passe dans les champs, elle me plaît fort; mais en tant qu'elle ne se passe pas à la cour, elle m'assomme. Comme c'est une vie frugale, elle convient bien à mon humeur, mais comme elle n'admet guère l'abondance,
1. La divinité au triple empire qui est la Lune dans les cieux, Diane sur la terre et Hécate dans les enfers. elle est très contraire à mon estomac.... As-tu en toi quelque philosophie, berger?
CORIN. Juste ce qu'il en faut pour savoir que plus on est malade, moins on est à son aise ; que si l'on manque d'argent, de moyens et de contentement, on est privé de trois bons amis ; que le propre de la pluie est de mouiller, et le propre du feu de brûler ; que les bons pâturages font les moutons gras, et qu'une des grandes raisons pourquoi il fait nuit, c'est l'absence du soleil; que celui qui n'a pas reçu d'esprit de la nature ni de l'éducation a le droit de se plaindre de ses maîtres... à moins qu'il ne sorte de parents stupides.
PIERRE DE TOUCHE. - Voilà un philosophe naturel.
CORIN. Mais je vois venir le jeune monsieur Ganymède, le frère de ma nouvelle maîtresse.
(Entre Rosalinde toujours déguisée; elle prend sur l'arbre le papier d'Orlando et se met à lire.)
ROSALINDE, lisant.
De l'est à l'occident de l'Inde
Nul joyau ne vaut Rosalinde.
Hélène, Vénus et Clorinde
Pâlissent près de Rosalinde.
En vain le poète se guinde
Pour l'éloge de Rosalinde ;
Ni le Parnasse ni le Pinde
N'arrive aux pieds de Rosalinde.
PIERRE DE TOUCHE. Je vous ferais des vers comme ceux-là pendant huit ans de suite, les heures de dîner, de souper et de dormir exceptées ; ils s'en vont à la queue-leu-leu comme les marchandes de beurre les jours de marché.
ROSALINDE. Tais-toi, fou.
PIERRE DE TOUCHE. Oyez cet échantillon :
Mouton manquant de brebiette
N'a qu'à venir vers ma Jeannette.
Après le chat court la minette,
Ainsi l'amoureuse Jeannette.
Écorce dure à la noisette
Et dure écorce ma Jeannette.
Veux-tu cueillir rose coquette?
Gare aux piquants de ma Jeannette.
Voilà tout juste le faux galop du vers. Pourquoi vous empoisonner de pareilles sottises?
ROSALINDE. Paix, fou stupide! Je les ai trouvés sur un arbre.
PIERRE DE TOUCIIE. Ah! vraiment, cet arbre-là porte de mauvais fruits.
HOSALINDE. Paix, te dis-je. (Entre Célia lisant un papier.) Voici ma sœur qui vient en lisant; retirons-nous un peu.
CÉLIA, lisant.
Ce bois, parce qu'il est sauvage,
Restera-t-il silencieux?
Non. Je veux donner un langage
A tous les arbres de ces lieux :
Les uns diront la vie, où l'homme
Erre à tâtons sur le chemin,
Et que de tous nos ans la somme
Tiendrait dans le creux de la main ;
D'autres, les larmes éternelles
. Des pauvres cœurs qu'Amour sonda ;
Mais sur les branches les plus belles
Je veux graver Rosalinda ;
A la fin de chaque sentence
Je veux que son nom soit écrit,
Son nom précieux, quintessence
De toute grâce et tout esprit.
Le Ciel un jour dit à Nature
De ses dons épars jusque-Hl
Qu'elle pétrît la beauté pure :
Nature en son creuset mêla
Les blonds cheveux de la déesse,
D'Atalante le pied vainqueur,
Le chaste regard de Lucrèce,
Le teint d'Hélène, et non son cœur.
Rosalinde ainsi fut formée,
Symphonie aux divins accords
Où revit la musique aimée
.Des yeux les plus beaux et des corps.
Alors Amour que nul ne brave
Me dit : Vis et meurs son esclave!
ROSALINDE, s'avançant vers Célia. 0 doux Jupiter! de quelle ennuyeuse homélie d'amour vous venez d'assommer vos paroissiens, sans leur crier une seule fois : « Prenez patience, bonnes gens ! »
CÉLIA. Qu'est-ce donc? des espions à mes trousses!... (A Corin.) Berger, retire-toi un peu. (A Pierre de Touche.) Va-t'en avec lui, drôle.
PIERRE DE TOUCHE. Viens, berger, faisons une retraite honorable, sinon avec armes et bagages, du moins avec houlette et malette. (Corin et Pierre de Touche sortent.)
CÉLIA. As-tu entendu ces vers?
ROSALINDE. Oh oui! je les ai tous entendus, et de reste, car quelques-uns avaient plus de pieds que les vers n'en peuvent porter.
CÉLIA. La belle affaire ! du moment que les pieds pou-vaient porter les vers.
ROSALINDE. Oui, mais les pieds étant boiteux, les vers ne se tenaient pas debout.
CÉLIA. Mais n'es-tu pas étonnée d'apprendre que ton nom est suspendu à ces arbres et gravé sur leur écorce?
ROSALINDE. J'avais déjà usé presque tout mon étonne-ment quand vous êtes venue, car voyez ce que j'ai trouvé sur un palmier... Jamais je ne fus si criblée de rimes depuis le temps de Pythagore où j'étais un rat d'Ir-lande 1... ce dont je me souviens à peine.
CÉLIA. Devinez-vous qui a fait cela?
ROSALINDE. Est-ce un homme?
CÉLIA. Oui, et qui a autour du cou certaine chaîne que vous portiez naguère.... Vous changez de couleur?
1. Les Irlandais prétendaient tuer. les rats par des formules ) magiques rimées.
ROSALINDE. Je t'en prie, qui est-ce?
CÉLIA. 0 Seigneur, Seigneur! il est bien difficile pour des amis de se rejoindre, mais on a vu des montagnes déplacées par des tremblements de terre, et ainsi se rencontrer.
ROSALINDE. Allons! voyons, qui est-ce?
CÉLIA. Est-ce possible?
ROSALINDE. Voyons, je te le demande avec les suppli-cations les plus véhémentes, dis-moi qui c'est.
CÉLIA. 0 merveille, merveille, merveille des merveilles ! et merveille encore, et pour conclure, merveille au-dessus de toutes les exclamations
ROSALINDE. Oh ! le feu me monte au visage... T'imagines-tu que, pour ètre caparaçonnée en homme, j'ai un pour-point et un haut-de-chausses dans le caractère? Un seul pouce de retard, c'est toute la mer du Sud à découvrir. Je t'en prie, dis-moi vite qui c'est et parle au galop... Je te voudrais bègue pour déverser de ta bouche cet homme mystérieux comme le vin sort d'une bouteille à l'étroit goulot, trop à la fois ou rien du tout!... Je t'en prie, débouche tes lèvres que je boive ta nouvelle... Sort-il de la main de Dieu ou de la main de son tailleur? Quelle espèce d'homme est-ce?... Sa tête mérite-t -elle un chapeau, ou son menton une barbe?
CÉLIA. Ma foi, il n'a qu'une toute petit barbe.
ROSALINDE. Eh bien! Dieu lui en enverra davantage, si notre homme veut s'en montrer reconnaissant. Je con-sens à attendre la pousse de sa barbe si tu ne retardes pas trop la description de son menton.
CÉLlA. C'est ce jeune Orlando qui dans le même instant culbuta le lulteur et votre cœur.
ROSALINDE. Le diable emporte les plaisanteries! Parle, le front sérieux et le cœur sincère.
CÉLIA. Sur ma foi, ma cousine, c'est lui.
ROSALINDE. Orlando?
CÉLIA. Orlando.
ROSALINDE. Hélas! que vais-je faire avec mon pourpoint et mon haut-de-chausses?... Que faisait-il quand tu l'as vu? Que disait-il? Quel air avait-il? Quel costume por-tait-il? Que fait-il ici? S'est-il informé -de moi? Où reste-t-il? Comment s'est-il séparé de toi et quand dois-tu le revoir? Réponds-moi d'un seul mot.
CÉLIA. Commencez alors par emprunter pour moi la bouche de Gargantua; ce mot-là est trop volumineux pour une bouche de la taille d'aujourd'hui. Répondre par oui ou par non à tant de questions est plus malaisé que de répondre à tout le catéchisme.
ROSALINDE. Mais sait-il que je suis dans cette forêt, et en costume d'homme?.,. A-t-il aussi bonne mine que le jour de la lutte?
CÉLIA. Il est aussi facile de compter les atomes que de résoudre tous les problèmes des amoureux; pourtant je veux te faire goûter un peu à ma découverte; tâche de savourer ceci religieusement : je l'ai découvert sous un arbre, comme un gland tombé à terre.
ROSALINDE. On peut bien l'appeler l'arbre de Jupiter celui qui laisse tomber de tels fruits.
CÉLIA. Veuillez me prèter l'oreille, bonne madame.
ROSALINDE. Poursuis.
CÉLIA. Il était donc là, étendu de tout son long, comme un chevalier blessé.
ROSALINDE. Triste spectacle !... mais que cela fait bel effet dans le paysage !
CÉLIA. Crie holà ! à ta langue, de grâce ; elle caracole hors de saison... Il était équipé en chasseur.
ROSALINDE. 0 funeste présage! il vient pour me percer le cœur.
CÉLIA. Je voudrais bien chanter ma chanson sans accompagnement; tu me fais sortir du ton.
ROSALINDE. Ne savez-vous pas que je suis femme? Quand je pense, il faut que je parle... Chère, continue.
CÉLIA. Vous me faites perdre le fil... Doucement! n'est-ce pas lui qui vient là-bas?
ROSALINDE. Je vais lui parler en page impertinent et le taquiner à la faveur de ce costume... (A Orlando qui s'ap-proche.) Entendez-vous, forestier?
ORLANDO. Très bien. Que voulez-vous?
ROSALINDE. Quelle heure marque l'horloge?
ORLANDO. Vous feriez mieux de me demander l'heure du soleil. Il n'y a pas d'horloge dans la forêt.
ROSALINDE. C'est donc qu'il n'y a pas dans la forèt de véritable amant; sans quoi, à pousser un soupir par minute et un gémissement par heure, il révélerait le pas paresseux du temps aussi bien qu'une horloge.
ORLANDO. Et pourquoi point le pas rapide du temps? Est-ce que le mot n'eût pas été aussi juste.
ROSALINDE. En aucune façon, monsieur. Le temps voyage à diverses allures avec des personnes diverses. Je vais vous dire avec qui le temps va l'amble; avec qui le temps trotte; avec qui le temps galope, et avec qui il ne bouge pas.
ORLANDO. Avec qui va-t-il au trot, je t'en prie?
ROSALINDE. Parbleu ! il a le trot dur avec une jeune fille entre le jour du contrat et le jour des noces. L'intérim ne lut-il que de sept jours, le temps a l'allure si mau-vaise qu'il semble long de sept ans.
ORLANDO. Avec qui le temps va-t il l'amble?
ROSALINDE. Avec un prêtre qui ne sait pas le latin et un riche qui n'a pas la goutte; car le premier dort pai-siblement parce qu'il ne peut pas étudier, et le second vit joyeusement parce qu'il ne ressent pas de souf-frances. L'un est exempt du fardeau d'une science maigre et dévorante; l'autre ignore le fardeau de la lourde et affligeante misère. Avec ceux-là le temps va l'amble.
ORLANDO. Avec qui prend-il le galop?
ROSALINDE. Avec le voleur qu'on mène à la potence; il a beau y aller aussi doucement que le pied peut se poser, il pense qu'il y sera toujours trop tôt.
ORLANDO. Avec qui reste-t-il immobile?
ROSALINDE. Avec les gens de loi pendant les vacations; car ils dorment d'un terme à l'autre et ne s'aperçoivent pas que le temps marche.
ORLANDO. OÙ habitez-vous, joli damoiseau?
ROSALINDE. Avec cette bergère, ma sœur; là, sur la lisière de la forèt, comme la frange au bord d'une jupe.
ORLANDO. Êtes-vous natif de ces lieux?
ROSALINDE. Comme le lapin que vous voyez demeurer où il fut mis bas.
ORLANDO. Il y a dans votre accent je ne sais quoi de raffiné que vous n'auriez pu acquérir dans un séjour si retiré.
ROSALINDE. C'est ce que beaucoup m'ont dit, mais la vérité c est que j'ai appris à parler avec un vieil oncle dévot qui avait passé sa jeunesse dans les villes; il ne connaissait que trop bien la galanterie, car il avait été fort amoureux. Je lui ai entendu débiter bien des sermons contre l amour et je remercie Dieu de n'être pas femme pour échapper ainsi aux mille travers insensés dont il accusait tout le sexe en général.
ORLANDO. Pouvez-vous vous rappeler quelques-uns des principaux défauts qu'il mettait à la charge des femmes?
ROSALINDE. Il n'y en avait pas de principaux; ils se res-semblaient tous comme des sous neufs, et chacun parais-sait monstrueux jusqu'au moment où un second arrivait pour faire la paire.
ORLANDO. Cite-m'en quelques-uns, je t'en prie.
ROSALINDE. Non, je réserve mes remèdes pour ceux qui sont malades... Il y a un homme qui hante cette forêt et qui maltraite nos jeunes arbrisseaux en gravant Rosa-linde sur leur écorce; qui suspend des odes aux aubé-pines et des élégies aux ronces, toutes, ma foU déifiant le nom de Rosalinde; si je pouvais rencontrer ce mar-chand de ballades, je lui donnerais une bonne consul-tation, car il semble avoir la fièvre quotidienne d'amour.
ORLANDO. Je suis cet homme que la fièvre d'amour secoue si fort. De grâce, dites-moi votre remède.
ROSALINDE. Je ne vois sur vous aucun des signes que notait mon oncle. Il m'avait enseigné le moyen de reconnaître un homme vraiment épris, et je suis sûre que l'ampur ne vous tient pas prisonnier dans sa cage de joncs.
ORLANDO. Quels étaient ces signes?
ROSALTNDE. Une joue maigre, ce que vous n'avez pas ; un œil cave et cerclé de bleu, ce que vous n'avez pas; un esprit taciturne, ce que vous n'avez pas ; une barbe négligée, ce que vous n'avez pas (mais cela, je vous le pardonne, car'tout votre avoir en barbe équivaut au revenu d'un cadet); puis, votre haut-de-chausses devrait être sans jarretière, votre chapeau sans ruban, votre manche déboutonnée , votre soulier dénoué, et tout en vous devrait dénoncer la désolation qui s'aban-donne. Mais vous n'en êtes pas là ; vous êtes plutôt tiré à quatre épingles, et l'on voit que vous avez plus d'amour pour vous-même que pour toute autre personne.
ORLANDO. Beau jeune homme, je voudrais te con-vaincre que j'aime.
ROSALINDE. Me convaincre, moi ! Vous en convaincriez aussi aisément celle que vous aimez, et, je vous en réponds, elle est plus disposée à se laisser convaincre qu'à s'avouer convaincue. C'est là un des points où les femmes donnent toujours le démenti à leur conscience. Mais, en bonne vérité, êtes-vous celui qui suspend aux arbres les vers où Rosalinde est tant admirée?
ORLANDO. Je te le jure, jeune homme, par la blanche main de Rosalinde, c'est moi qui suis cet infortuné.
ROSALINDE. Mais êtes-vous aussi amoureux que vos rimes le déclarent?
ORLANDO. Ni rime ni raison ne peuvent exprimer à quel point.
ROSALINDE. L'amour est tout simplement une folie et, je vous le dis, les amoureux méritent le cabanon noir et le fouet aussi bien que les fous; et la raison pour laquelle on ne les punit ni ne les traite de cette sorte, c'est que leur démence est d'une espèce si commune que les fouetteurs sont amoureux eux aussi... Pour-tant je me fais fort de guérir ce mal par consultation.
ORLANDO. Avez-vous jamais guéri quelqu'un de cette façon?
ROSALINDE. Oui, j'en ai guéri un et de la manière sui-vante : il devait s'imaginer que j'étais sa bien-aimée, sa maitresse, et je lui imposai de me faire la cour tous les jours. Or, en jeune personne qui a ses lunes, je me montrais tour à tour triste, efféminé, changeant, exi-geant et capricieux, dédaigneux, fantasque, grimacier, frivole, inconstant, tout en larmes, tout en sourires, ayant un peu de toutes les passions et n'ayant beaucoup d'aucune, vu que les jeunes garçons et les femmes sont pour la plupart bétail de cette couleur-là; tantôt je l'aimais, tantôt je le détestais; je lui faisais bon accueil, puis je lui tournais le dos; je pleurais pour l'avoir, puis je crachais sur lui... tant et si bien que je changeai la folle humeur amoureuse de mon galant en véritable humeur de folie, et qu'il finit par s'arracher au torrent du monde pour s'en aller vivre dans un coin, d'une vie toute monastique. C'est ainsi que je l'ai guéri; et c'est de la mème manière que je m'engage à vous rendre le foie 1 net comme le cœur d'un mouton bien sain, sans qu'il y paraisse plus une seule tache d'amour.
ORLANDO. Je ne voudrais pas guérir, jeune homme.
ROSALINDE. Je vous guérirais, si vous vouliez seule-ment m'appeler Rosalinde et venir tous les jours dans ma chaumière me faire la cour.
ORLANDO. Eh bien! foi d'amoureux, j'y consens; dites-moi où elle est?
ROSALINDE. Venez avec moi et je vous la montrerai; chemin faisant vous me direz dans quelle partie de la forèt vous-même habitez. Voulez-vous venir?
ORLANDO. De tout mon cœur, bon jeune homme.
ROSALINDE. Mais non, c'est Rosalinde qu'il faut m'ap-peler. (A Célia.) Allons, ma sœur, venez-vous? (ils sortent.) 1. Le foie était regardé comme le siège des passions.
Bouderie de Rosalinde.
Pour le premier rendez-vous Orlando s'est mis en retard et Rosalinde est partagée entre le dépit et la tristesse. (Devant une chaumière, sur la lisière de la forêt. Rosalinde boude ; Célia s'approche d'elle.)
ROSALINDE. Ne me parle pas, je veux pleurer.
CÉLIA. Fais, je t'en prie; mais pourtant fais-moi la grâce de considérer que les larmes siéent mal à un homme.
ROSALlNDE. Mais n'ai-je pas de bonnes raisons de pleurer?
CÉLIA. Excellentes, on n'en saurait désirer de meil-leures; ainsi, pleure.
ROSALINDE. Ses cheveux mêmes ont la couleur de la trahison.
CÉLIA. Un tantinet plus bruns que ceux de Judas !... et parbleu! ses baisers descendent de celui de Judas en droite ligne.
ROSALINDE. En réalité ses cheveux sont d'une belle couleur.
CÉLIA. D'une couleur parfaite... le châtain a toujours été la couleur par excellence.
ROSALINDE. Mais pourquoi a-t-il juré de venir ce matin et ne vient-il pas?
CÉLIA. Ah! certes, il n'a pas la moindre bonne foi.
ROSALINDE. Le croyez-vous?
CÉLIA. Oui; je crois que ce n'est pas un coupeur de bourses ni un voleur de chevaux, mais pour ce qui est de la bonne foi en amour, je le crois aussi concave qu'un gobelet à couvercle ou qu'une noix mangée des vers.
1. Dans les vieilles tapisseries Judas figure toujours avec des cheveux rouges.
ROSALINDE. Sans foi en amour?
CÉLIA. Si, quand il est amoureux, mais je ne le crois pas amoureux.
ROSALINDE. Vous l'avez entendu jurer ses grands dieux qu'il l'était.
CÉLIA. Il était, n'est pas il est... et puis serment d'amoureux n'a pas plus de valeur que parole de caba-retier; les deux ne font que certifier des comptes faux... Il fait dans cette forêt partie dela suite du duc votre père.
ROSALINDE. J'ai rencontré le duc hier et causé longue-ment avec lui. Il m'a demandé de quelle famille j'étais. « D'aussi bonne que la sienne P, lui ai-je répondu. Là-dessus il a ri et m'a laissée partir... Mais que parlons-nous de pères, quand il existe un homme tel qu'Or-lando?
CÉLIA. Oh! celui-là c'est un fier homme! Il écrit de fiers poèmes, dit de fières paroles, jure de fiers serments et vous les brise de fière façon, tout en travers ', sur le cœur de sa maîtresse, pareil au jouteur novice qui n'éperonne son cheval que d'un côté et rompt sa lance comme un noble oison... Mais tout a fière mine quand c'est la jeunesse qui est en selle et la folie qui tient les guides.
Rosalinde amoureuse plaisante l'amour.
(Dans la forêt. Rosalinde et Célia voient venir Orlando.)
ROSALINDE. Eh bien, Orlando , où avez-vous été tout ce temps? Vous, amoureux! Si vous me jouez encore un tour pareil, ne vous représentez jamais devant mes yeux.
ORLANDO. Ma belle Rosalinde, je suis en retard d'une heure à peine sur ma promesse.
1. Selon la règle des tournois, il fallait rompre sa lance en frappant de pointe, et non en travers.
ROSALINDE. Manquer d'une heure à sa promesse en amour Celui qui diviserait une minute en mille parties et qui se mettrait en retard d'une seule partie de la millième partie d'une minute dans une affaire d'amour, prétende qui voudra que Cupidon lui a mis la main au collet, mais moi je garantis son cœur intact.
ORLANDO. Pardonnez-moi, chère Rosalinde.
ROSALINDE. Non, si vous êtes aussi lambin, ne vous présentez plus devant moi; j'aimerais mieux ètre cour-tisée par un colimaçon.
ORLANDO. Par un colimaçon?
ROSALINDE. Eh oui, par un colimaçon, car s'il vient lentement, il porte sa maison sur sa tète; et c'est là un meilleur douaire, je pense, que vous ne pourriez en assurer à une femme... Allons! faites-moi la cour; car je suis en ce moment dans mon humeur des diman-ches et assez disposée à consentir. Que me diriez-vous maintenant si j'étais tout de bon, mais là, tout de bon, votre Rosalinde?
ORLANDO. Je l'embrasserais avant de parler.
ROSALINDE. Non, vous feriez mieux de parler d'abord et puis, quand vous vous sentiriez ensablé faute de matière, vous saisiriez cette occasion pour embrasser. De très bons orateurs, quand ils sont à court, ils cra-chent; et pour les amants, quand (ce dont Dieu nous garde!) la matière leur manque, le moyen le plus propre de s'en tirer, c'est d'embrasser.
ORLANDO. Mais si le baiser est refusé?
ROSALINDE. Vous voilà alors mis en demeure de sup-plier, et c'est du coup une nouvelle matière qui com-mence.
ORLANDO. Qui pourrait rester court devant sa bien-aimée maîtresse?
ROSALINDE. Est-ce que je ne suis pas votre Rosalinde ?
ORLANDO. J'éprouve quelque joie à dire oui, tant je voudrais parler d'elle !
ROSALINDE. Eh bien ! en sa personne, je dis que je ne veux pas de vous.
ORLANDO. Alors, en ma propre personne, je meurs.
ROSALINDE. Non, croyez-moi, mourez par procuration. Ce pauvre monde est vieux de près de six mille ans, et dans tout ce temps-là il n'est pas un homme qui soit mort en sa propre personne, à savoir pour cause d'amour. Troïle eut le crâne fracassé par une massue grecque; et pourtant il avait fait tout ce qu'il pouvait pour mourir auparavant et c'est un des parfaits modèles de l 'amour. Léandre, lui, aurait vécu heureux bien des années, Héro se fût-elle faite nonne, n'eût été certaine nuit étouffante de la mi-juin, car le bon jeune homme étant entré dans l 'Hellespont tout simplement pour se baigner fut pris d'une crampe et se noya : et les naïfs chroniqueurs de ce temps-là découvrirent que c'était à cause d'Héro de Sestos... Mais ce sont là autant de men-songes : des hommes sont morts de temps en temps et les vers les ont mangés, mais ce n'était pas par amour.
ORLANDO. Je ne voudrais pas que ma vraie Rosalinde pensât ainsi, car, je le déclare, un froncement de son sourcil me tuerait.
ROSALINDE, levant la main. Par la main que voici, ce froncement ne tuerait pas une mouche... Mais allons, je veux maintenant être une Rosalinde d'humeur plus ave-nante; demandez-moi ce que vous voulez, je vous l'ac-corderai.
ORLANDO. Eh bien! aime-moi, Rosalinde.
ROSALINDE. Oui, ma foi, je vous aimerai, les vendredis et les samedis et tous les jours de la semaine.
ORLANDO. Et veux-tu de moi?
ROSALINDE. Oui, et de vingt autres pareils!
ORLANDO. Que dis-tu?
ROSALINDE. N'êtes-vous pas bon?
ORLANDO. J'espère que si.
ROSALINDE. Eh bien alors, peut-on désirer trop d'une bonne chose? (A Célia.) Venez, ma sœur, vous serez le prêtre qui nous mariera... Donnez-moi votre main, Orlando (Orlando et Rosalinde se prennent la main)... Que dites-vous, ma sœur? ORLANDO, À Célia. Mariez-nous, de grâce.
CÉLIA. Je ne sais pas les paroles.
ROSALINDE. Commencez par : Consentez-vous,Orlando...? CÉLIA. Allons-y : Consentez-vous, Orlando, à prendre pour femme cette Rosalinde?
ORLANDO. Oui.
ROSALINDE. C'est bien, mais quand?
ORLANDO. Mais tout de suite, le plus tôt qu'elle pourra nous marier?
ROSALINDE, à Orlando. Alors il vous faut dire : Je te prends pour femme, Rosalinde.
ORLANDO. Je te prends pour femme, Rosalinde.
ROSALINDE, à Célia. Je pourrais vous demander vos pouvoirs, mais allons! « Je te prends pour mari, Orlando ».... Bon! voilà une fille qui marche devant le prètre, aussi vrai que la pensée d'une femme court devant ses actes.
ORLANDO. Il en est de même de toutes les pensées; elles ont des ailes.
ROSALINDE. Maintenant dites-moi combien de temps vous voudrez d'elle après l'avoir faite vôtre?
ORLANDO. Toujours et tous les jours.
ROSALINDE. Dites plutôt tout un jour... Non, non, Orlando, les hommes sont avril quand ils font leur cour et décembre quand ils sont mariés; les jeunes filles sont mai tant qu'elles sont filles, mais le ciel change dès qu'elles sont femmes. Je serai plus jalouse de toi qu'un pigeon de Barbarie n'est jaloux de sa compagne, plus criarde qu'un perroquet qui sent venir la pluie, plus capricieuse dans mes goûts, plus folle dans mes désirs qu'un singe. Je pleurerai pour rien comme une Diane de borne-fontaine, et cela quand tu seras en humeur de gaieté: je rirai comme une hyène, et cela quand tu auras envie de dormir.
ORLANDO. Mais ma Rosalinde ne fera pas cela?
ROSALINDE. Sur ma vie, elle fera comme je ferai.
ORLANDO. Oh! elle a trop d'esprit!
ROSALINDE. Justement. Sans esprit elle ne pourrait jamais faire ce que j'ai dit. Plus la femme a d'esprit, plus elle a de caprices. Tirez le verrou sur l'esprit d'une femme et il sortira par la fenêtre ; fermez la fenètre et il s'échappera par le trou de la serrure ; bouchez le frou de la serrure et il s'envolera avec la fumée par le troi\ de la cheminée.
ORLANDO. Il faut que je te quitte pour deux heures, Rosalinde.
ROSALINDE. Hélas! cher amour, je ne puis me passer de toi deux heures.
ORLANDO. Il faut que je sois au dîner du duc, A deux heures je serai de retour près de toi.
ROSALINDE. Oui, allez votre chemin, allez votre chemin ! Je savais bien à quoi je devais m'attendre avec vous; mes amis m'avaient prévenue et je m'en doutais aussi. C'est votre langue flatteuse qui m'a séduite... Ah! ce n'est qu'une pauvre délaissée de plus, et maintenant, vienne la mort!... Ainsi deux heures est votre heure?
ORLANDO. Oui, ma douce Rosalinde.
ROSALINDE. Sur ma foi! et ma parole l et vertu de ma vie! et par tous les gentils jurons qui sont sans danger, si vous manquez d'un iota à votre promesse, ou si vous arrivez d'une seule minute après l'heure, je vous tiens pour le plus barbare parjure, l'amant le plus creux -et le plus indigne de votre Rosalinde, que l'on puisse trouver dans toute l'énorme troupe des infidèles! Crai-gnez donc ma censure et tenez votre promesse.
ORLANDO. Non moins religieusement que si vous étiez vraiment ma Rosalinde. Et maintenant adieu !
ROSALINDE. Allons ! le temps est le vieux magistrat qui juge tous les coupables de ton espèce. Au temps donc de juger. Adieu! (Orlando sort.)
CÉLIA. Vous avez joliment malmené notre sexe dans votre babillage d'amoureuse...
ROSALINDE. 0 cousine, cousine, cousine, ma jolie petite cousine, si tu savais à combien de brasses je suis enfoncée dans l'amour! Mais cela ne peut pas se sonder; mon cœur a unfond inconnu, comme la baie de Portugal.
KOSALIN'DË 209
)'AUES CHOISIES DE SIIAKESI'EAHE. » 14
CÉLIA. Dites plutôt qu'il n'a pas de fond; plus vous y versez d'affection, plus il en coule au travers.
ROSALINDE. Non! ce méchant bâtard de Vénus, engendré par le souci, conçu dans le dépit et né de la folie, ce petit polisson aveugle qui abuse les yeux de tout le monde parce qu'il a perdu les siens, c'est lui que je fais juge de la profondeur de mon amour. Je vais te dire, Aliéna je ne puis me passer de la vue d'Orlando. Je vais chercher un ombrage pour y soupirer jusqu'à son retour.
CÉLIA. Et moi, je vais dormir.
Rosalinde apprend qu'Orlando a été blessé.
Dans la foret. Un plateau dominant une vallée au bas de laquelle on aperçoit une chaumière. Rosalinde et Célia causent ensemble.
ROSALlNDE. Eh bien! qu'en dites-vous? N'est-il pas deux heures passées? et pas plus d'Orlando que sur ma main.
CÉLIA. Je vous garantis qu'avec son amour pur et sa cervelle trouble, il aura pris son arc et ses flèches et s'en sera allé... dormir. (Entre Olivier, frère aine d'Orlando, un linge ensanglanté à la main.)
OLIVIER. Bonjour, beaux jeunes gens; savez-vous, je vous prie, en quel endroit de la lisière de cette forêt se trouve une bergerie environnée d'oliviers?
CÉLIA, lui montrant du doigt le chemin. A l'ouest d'ici, aU fond du vallon voisin ; la rangée d'osiers qui borde le ruisseau murmurant, si vous la laissez à main droite, vous y mènera sûrement. Mais à cette heure-ci la maison se garde elle-même ; il n'y a personne.
OLIVIER, Si l'œil peut proIitcr d'une description, je crois vous reconnaître à celle qui m'a été faite... Ce sont bien les costumes et les âges indiqués : « Le garçon est blond; il a des traits féminins et tout l'air d'une sœur
aînée; la jeune fille est petite et plus brune que son
frère »... N'est-ce pas vous qui possédez la maison que je cherche?
CÉLIA. Puisque vous le demandez, il n'y a nulle vanité à répondre que oui:
OLIVIER. Orlando se recommande à vous deux, et au jeune homme, qu'il appelle sa Rosalinde, il envoie ce mouchoir sanglant... Est-ce vous?
ROSALINDE, pâlissant. C'est moi... que devons-nous en-tendre par là?
OLIVIER. Quelque chose qui est à ma honte, .si vous voulez savoir qui je suis et pourquoi et où ce mouchoir a été taché de sang.
CÉLIA Dites, de grâce.
OLIVIER. La dernière fois que le jeune Orlando se sépara de vous, il vous fit promesse de revenir dans une heure. Il allait donc par la forêt, ruminant des pensées d'amour ensemble douces et amères, lorsque tout à coup il jette les yeux à ses côtés et remarquez l'objet qui se présente à ses regards : sous un chêne, dont l'âge avait couvert les branches de mousse et dont l'antiquité desséchante avait rendu chauve la haute cime, un misérable tout en haillons, les cheveux et la barbe incultes, dormait couché sur le dos. Autour de son cou s'était enroulé un serpent vert et or dont la souple tète menaçante s'approchait de la bouche ouverte du dormeur. Mais soudain, en apercevant Orlando, le reptile a détaché ses anneaux et son corps sinueux s'est glissé sous un buisson. A l'ombre de ce buisson une lionne aux mamelles taries était tapie, la tète contre le sol, épiant comme une chatte le moment où bougerait le dormeur; car c'est la royale nature de cette bête de ne jamais faire sa proie de ce qui a l'air d'être mort. A cette vue, Orlando s'est approché de. l'homme et a reconnu en lui son frère, son frère aîné.
CÉLIA. Oh! je l'ai entendu parler de ce même frère, et il le représentait comme -le plus dénaturé qui fût parmi les vivants.
OLIVIER. Et il avait bien le droit de parler ainsi, car je sais mieux que personne comme il était dénaturé.
ROSALINDE. Mais revenons à Orlando; a-t-il laissé là son frère en pâture à la lionne épuisée et vorace?
OLIVIER. Deux fois il a tourné le dos avec l'envie de le faire, mais la bonté, toujours plus noble. que la ven-geance, et la nature plus forte que sa juste haine lui ont fait livrer bataille à la lionne qui tomba bientôt sous ses coups; au bruit du combat, tiré d'un misérable sommeil, je m'éveillai.
CÉLIA. Vous êtes son frère?
ROSALINDE. C'est donc vous qu'il a sauvé?
CÉLIA. C'était donc vous qui aviez si souvent comploté de le tuer?
OLIVIER. C'était moi, mais ce n'est plus moi. Je n'ai pas honte de vous dire ce que je fus, si douce est la saveur de ma conversion et d'être ce que Je suis maintenant,
ROSALINDE. Mais ce mouchoir sanglant? ^
OLIVIER. Tout à l'heure... Quand, de la première à la dernière aventure, nous eûmes baigné de tendres larmes le récit de nos deux histoires, quand je lui eus dit com-m-ent j'étais venu dans ce lieu désert... bref, il me con-duisit devant le bon duc qui me donna des aliments et des vêtements neufs, et me confia à l'affection de mon frère. Celui-ci me mena aussitôt dans sa grotte; là, il se déshabilla et je vis alors que la lionne avait arraché un morceau de chair de son bras qui avait saigné tout le temps; il s'évanouit et en s'évanouissant appela Rosalinde. Enfin je le ranimai; je bandai sa blessure; et au bout de quelques instants, ayant repris cœur, il m'envoya ici, tout étranger que je sois, pour vous raconter cette histoire, afin que vous l'excusiez d'avoir failli à sa promesse, et pour donner ce mouchoir teint de son sang au jeune berger que par plaisanterie il appelle sa Rosalinde. (Olivier tend le mouchoir sanglant à Rosa-linde qui s'évanouit.)
CÉLIA. Eh bien! qu'est-ce donc, Ganymède, cher Gany-mède ?
OLIVIER. Beaucoup s'évanouissent à la vue du sang.
CÉLIA. Il y a autre chose que cela. Cousine !... (se repre-nant) Ganymède!
OLIVIER. Voyez, il revient à lui.
ROSALINDE. Je voudrais ètre à la maison.
CÉLIA. Nous allons vous y conduire. (A Olivier.) Voulez-vous, je vous en prie, le prendre par le bras?
OLIVIER. Remettez-vous, mon ami. Vous, un homme! vous n'avez pas le cœur d'un homme.
ROSALINDE. C'est vrai, je l'avoue. (Elle éclate d'un rire forcé. ^ Eh! l'ami, on peut dire que voilà qui est bien joué! Je vous en prie, dites à votre frère comme j'ai bien. joué l'évanouissement! Oh! la la!
OLIVIER. Ce n'était pas joué : votre pâleur témoigne trop que cette défaillance était pour tout de bon.
ROSALINDÉ. C'était joué, je vous l'assure.
OLIVIER. Soit! mais alors prenez du cœur, et jouez A l'homme.
ROSALINDE. C'est ce que je fais... mais, ma foi! j'aurais dû être femme, en bonne justice.
CÉLIA. Allons, vous pâlissez de plus en plus : je vous en prie, rentrons. Mon bon monsieur, venez avec nous.
OLIVIER. Volontiers, car il faut que je rapporte à mon frère en quels termes vous l'excusez, Rosalinde.
ROSALINDE. J'y songerai; mais n'oubliez pas de lui dire comme j'ai bien joué l'évanouissement... Venez-- VoUS? (ils sortent.)
Rosalinde promet à Orlando la main
de celle qu'il aime.
(Auprès de la grotte d'Orlalldo. Entrent Orlando, lo bras en écharpe, et Olivier, qui s'est subitement épris de Célia,)
ORLANDO. Est-il possible que la connaissant si peu elle vous ait plu? que, l'ayant à peine vue, vous l'ayez aimée? qu'à peine aimée; vous le lui ayez déclaré? et que sur
60SAL INDE 213 cette déclaration elle ait consenti? Et vous persévérez à la vouloir épouser?
■OLIVIER. Ne m'objectez ni la vertigineuse rapidité de la chose, ni sa pauvreté, ni notre connaissance si récente, ni la soudaineté de ma déclaration, ni celle de son con-sentement; mais dites avec moi que j'aime Aliéna; dites avec elle qu'elle m'aime; consentez avec nous deux à ce que nous nous donnions l'un à l'autre. Ce sera pour votre bien, car je vous transférerai la maison de mon père et tout le revenu qui appartenait au vieux seigneur Roland, et moi je vivrai et mourrai berger en ces lieux.
ORLANDO. Vous avez mon consentement. Que votre noce soit pour demain ; j'y inviterai le duc et tous ses compagnons ravis. Allez-y préparer Aliéna, car, regardez! voici venir ma Rosalinde. (Entre Rosalinde.)
ROSALINDE, à Olivier. Dieu vous garde, mon frère!
OLIVIER. Et vous, ma jolie sœur. (Olivier sort.)
ROSALINDE. Oh! mon cher Orlando, que j'ai de chagrin à te voir porter ton cœur en écharpe.
ORLANDO, Ce n'est que mon bras.
ROSALINDE. Je croyais ton cœur blessé par les griffes d'une lionne.
ORLANDO, Il est blessé, mais c'est par les yeux d'une dame.
ROSALINDE. Votre frère vous a-t-il dit comme j'ai bien joué l'évanouissement quand il m'a montré votre PlOij-choir?
ORLANDO. Oui, et de plus grandes merveilles encore.
ROSALINDE. Oh! je sais ce que vous voulez dire... Oui, c'est vrai... On n'a jamais vu chose si soudaine, sauf le choc de deux béliers et la vanterie matamores que de César : je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu... car votre frère et ma sœur ne se sont pas plus tôt rencontrés qu'ils se sont regardés ; pas plus tôt regardés qu'ils se sont aimés ; pas plus tôt aimés qu'ils ont soupiré; ils n'ont pas plus tôt soupiré qu'ils s'en sont demandé la raison; n'ont pas plus tôt su la raison qu'ils ont cherché le remède; et de degré en degré, ils ont fait tout un escalier menant au mariage, qu'ils veulent gravir incontinent...
ORLANDO. Ils seront mariés demain et je vais inviter le duc à la noce... Mais, hélas ! que c'est chose amère de ne voir le bonheur que par les yeux d'un autre!... Demain je serai d'autant plus au faîte de la tristesse que je jugerai mon frère plus heureux de posséder ce qu'il désire.
ROSALINDE. Comment donc! Je ne pourrai pas vous tenir lieu de Rosalinde demain?
ORLANDO. Je ne puis plus vivre d'imagination.
ROSALINDE. Et moi je ne veux plus vous ennuyer de vains propos. Apprenez donc de moi (et maintenant je parle sérieusement), que je vous sais gentilhomme de bonne famille. Je ne dis pas cela pour vous donner haute opinion de mon savoir, en vous prouvant que je sais qui vous êtes. Tout ce que j'ambitionne c'est de vous inspirer juste assez d'estime pour que vous met-tiez en moi un peu de confiance; confiance que je recherche en vue de vous faire du bien et non de me donner du prestige à moi-même. Croyez donc, s'il vous plaît, que je puis faire d'étranges choses. Depuis l'âge de trois ans je suis lié avec un magicien très profond dans son art, sans èlre pour cela damnable. Si vous avez autant à cœur l'amour de Rosalinde que le crie chacun de vos gestes, quand votre frère sera marié avec Aliéna vous serez marié avec elle.
ORLANDO. Parles-tu sérieusement?
ROSALINDE. Oui, sur ma vie, que j'aime chèrement, bien que je m'avoue magicien1. Donc, revêtez vos plus beaux atours ; invitez vos amis ; car si vous voulez être marié demain, vous le serez, et à Rosalinde, si vous le voulez.