‹ Lectures littéraires. Pages choisies des grands écrivainsChapitre 46 sur 52 · LA CLOCHE · texte numérisé non relu

LA CLOCHE

Dine-don-vole !

FERDINAND. Cette chanson est à la mémoire de mon père noyé. Ce n'est pas chose mortelle; non, de tels accords ne sont pas de la terre. Je l'entends maintenant au-dessus de moi.

PROSPÉRO, à Miranda endormie. Relève les rideaux frangés de tes yeux et dis ce que tu vois là-bas.

MIRANDA, apercevant Ferdinand. Qu'est-ce? un Esprit? Dieu ! comme il regarde autour de lui! Sur ma foi, mon sei-gneur, cela porte une noble forme; mais c est un Esprit.

PROSPÉRO. Non, fillette; cela mange et dort et a les mêmes sens que nous, les mêmes. Ce galant que tu vois se trouvait dans le naufrage, et s *il n était quelque peu rongé par le chagrin qui est le ver de la beauté, tu pourrais l'appeler beau. Il a perdu ses compagnons et il erre à l'aventure pour les retrouver.

MIRANDA. Je pourrais l'appeler un être divin, car parmi ceux de la nature je n'en vis jamais d'aussi noble.

PROSPÉRO. (11 s'écarte et dit à part :) Le charme opère, je le vois, selon les désirs de mon âme. Ariel, mon subtil Esprit, je t'affranchirai pour cela dans deux jours.

FERDINAND, contemplant Miranda. Sûrement, voici la déesse à qui cette musique fait cortège! Daignez apprendre à un suppliant si vous demeurez sur cette île et lui donner quelque utile conseil sur la manière dont il y pourrait vivre; ma première requête, bien que je l'exprime la dernière, est celle-ci : 0 merveille! êtes-vous, oui ou non, une jeune fille?

MIRANDA. Une merveille, non, seigneur; mais une jeune fille, assurément.

FERDINAND. 0 ciel! mon langage! Je serais le premier de tous ceux qui parlent cette langue, si j étais là où elle est parlée.

PROSPÉRO, s'avancant vers lui. Comment? le premier! Que serais-tu, si le roi de Naples t'entendait?

FERDINAND. Aussi seul que je le suis maintenant, pauvre être qui s'étonne de t'entendre parler du roi de Naples. Il m'entend et c'est pour cela que je pleure; c'est moi qui suis le roi de Naples, car de mes propres yeux, où les larmes n'ont pas reflué depuis, j'ai vu le naufrage du roi mon père.

MIRANDA. Hélas! miséricorde!

FERDINAND. Oui, son naufrage et celui de tous ses gentilshommes, le duc de Milan et son noble fils étant du nombre.

PROSPÉRO, à part. Le duc de Milan et sa fille plus noble encore pourraient te démentir si le moment en était venu... Dès la première vue, ils ont échangé leurs yeux... Mon délicat Ariel, je te donnerai la liberté pour cela! (A Ferdinand.) Un mot, mon bon monsieur, je crains que vous n'ayez commis une légère erreur; un mot!

MIRANDA. Pourquoi mon père parle-t-il si durement? C'est le troisième homme que j'aie jamais vu1, le premier pour qui j'aie jamais soupiré; puisse la pitié incliner mon père vers le même penchant que moi !

FERDINAND. Oh! si vous êtes une jeune fille et que vos affections ne soient pas engagées encore, je vous ferai reine de Naples.

PROSPÉRO. Doucement, monsieur! encore un mot! (A part.) Ils sont au pouvoir l'un de l'autre, mais cette rapide marche des choses il faut que je la rende malaisée, de peur qu'une victoire trop prompte ne fasse paraître le prix trop léger. (A Ferdinand.) Encore un mot; je te somme de m'écouter : tu usurpes ici un nom qui n'est pas le tien, et tu t'es introduit dans cette île en espion pour me la ravir à moi, son souverain.

FERDINAND, Non, aussi vrai que je suis un homme!

MIRANDA. Rien de mal ne peut habiter dans un pareil 1. Miranda n'a encore vu que son père et Caliban, lequel est. moitié homme, moitié monstre. temple. Si l'Esprit mauvais avait une maison si belle, le bien s'efforcerait d'y habiter avec lui.

PROSPÉRO, à Ferdinand. Suis-moi. (A Miranda.) VOUS, ne parlez pas pour lui, c'est un traître. (A Ferdinand.) Allons! je vais river à une même chaîne ton cou et tes pieds; l'eau de mer sera ton breuvage, et ta nourriture les fades coquillages des ruisseaux, des racines séchées et les cosses qui furent le berèeau du gland. Suis-moi !

FERDINAND. Non; avant de subir ce traitement j 'atten-drai que mon ennemi ait plus de puissance, (n tire son épée et devient immobile par enchantement.)

MIRANDA. 0 mon cher père, ne le mettez pas à trop rude épreuve, car il est noble et n'a pas peur.

PROSPÉRO. Quoi! Qu'est-ce à dire? Mon pied fait la leçon à ma tète! (A Ferdinand.) Rengaine ton épée, traître, qui fais mine de frapper mais qui n'oses pas, tant ta conscience est accablée par le remords. Cesse de te mettre en garde, car je puis te désarmer avec cette baguette et faire tomber ton arme.

MIRANDA. Je vous en supplie, mon père...

PROSPÉRO. Arrière! ne te pends pas à mes vêtements.

MmANDA. Mon père, ayez pitié! Je serai sa caution.

PnosPÉRo. Silence! un mot de plus t'attire ma colère, sinon ma haine. Quoi ! tu te fais l avocat d *un imposteur ! assez! Tu crois qu'il n'y a pas d autres figures comme la sienne parce que tu n'as vu que lui et Caliban; sotte fillette! auprès de la plupart des hommes celui-ci n'est qu'un Caliban, et eux auprès de lui sont des anges.

MIRANDA. Mes affections sont alors bien humbles; je n'ai pas l'ambition de voir un homme plus beau.

PROSPÉRO, à Ferdinand. Marchons, obéis. Tes nerfs sont retombés en enfance et n'ont plus de vigueur.

FERDINAND. C'est bien vrai. Mes esprits, comme dans un rêve, sont tout enchaînés. La perte de mon père, la faiblesse que je sens, le naufrage de tous mes amis, même les menaces de cet homme auquel je suis assu-jetti, ce ne sont là pour moi que peines légères, si je puis seulement de ma prison contempler une fois par jour cette jeune fille. La liberté peut disposer de tous les autres coins de la terre: j'ai assez d'espace dans une telle prison.

PROSPÉRO, à part. Cela opère. (A Ferdinand.) Marche, suis-moi.

MIRANDA, bas, à Ferdinand. Ayez courage. Mon père a meilleur cœur que ne le donnent à croire ses paroles. C'est chose inaccoutumée que ce qu'il vient de faire.

PROSPÉRO, à part, à Ariel. Tu seras libre comme les vents des montagnes.

(Même lieu. Entre Ferdinand, portant une bûche.)

FERDINAND, seul. Il est certains jeux qui sont pénibles, et la fatigue en rehausse les délices; il est certaines sortes d'abaissement qui sont noblement supportées, et de très misérables moyens qui mènent à des fins magni-fiques. Cette vile tâche me serait aussi lourde qu'odieuse si la maîtresse que je sers ne vivifiait ce qui est mort et ne faisait de mon labeur un plaisir. Oh! elle est dix fois plus aimable que son père n'est bourru, et il est la dureté en personne. Il me faut transporter des milliers de ces bûches et les empiler, sur une injonction sévère; ma douce maîtresse pleure quand elle me voit travailler et dit que si basse besogne n'eut jamais ouvrier pareil. Je m'oublie, mais ces douces pensées reposent mes durs labeurs. (Entrent Miranda, puis Prospéro, lequel reste caché à quelque distance.)

MIRANDA. Hélas'... Voyons, je vous en prie, ne tra-vaillez pas si dur ; je voudrais que la foudre eût consumé ces bûches qu'il vous est enjoint d'empiler!... Je vous en prie, déposez ceci et reposez-vous. Quand ce bois brûlera, il pleurera de vous avoir fatigué!... Mon père est absorbé par l'étude; voyons, je vous en prie, reposez-vous! Il en a pour trois heures avant de sortir.

FERDINAND. 0 très chère maîtresse, le soleil se cou-chera avant que j'achève la tâche que j'ai à faire. MIRANDA. Si vous voulez vous asseoir, je porterai vos bûches pendant ce temps-là; je vous en prie, donnez-moi celle-ci ; je vais la joindre à la pile.

FERDINAND. Non, précieuse créature ; j'aimerais mieux faire craquer mes muscles et me rompre les reins que de vous voir subir un tel déshonneur, tandis que je reste-rais paresseusement assis.

MIRANDA. Cela me conviendrait aussi bien qu'à vous et je le ferais bien plus aisément, car mon cœur incline à cette tâche et le vôtre y répugne.

PROSPÉRO, à part. Pauvre vermisseau, tu as pris le poison !

MIRANDA. Vous semblez las.

FERDINAND. Non, ma noble maîtresse. C'est une fraîche matinée pour moi que votre présence aux heures du soir. Je vous en conjure — c'est surtout afin de le pouvoir mettre dans mes prières - : quel est votre nom?

MIRANDA. Miranda... 0 mon père, j'ai enfreint votre commandement en le disant!

FERDINAND. Admirable Miranda! cime suprème de l'admiration égale à ce qui est le plus précieux au monde! Pour mainte dame mes yeux ont eu les regards les plus passionnés, et maintes fois la musique de leur langue a réduit en esclavage ma trop complaisante oreille ; pour des vertus diverses j'ai aimé diverses femmes, jamais aucune de toute mon âme, car toujours quelque défaut se querellait en elles avec leur plus noble qualité et la tenait en échec; mais vous, ô vous, si parfaite et si incomparable, vous êtes formée de ce qu'il y a de meilleur dans chaque créature!

MIRANDA. Je ne connais personne de mon sexe; je n'ai souvenance d'aucun visage de femme, sauf, dans mon miroir, le mien; et je n'ai vu personne à qui donner le nom d'homme que vous, cher ami, et mon bien-aimé père; comment sont faites les figures dans le reste du monde, je l'ignore; mais, par ma pureté qui est le joyau de ma dot, je ne saurais souhaiter au monde autre com-pagnon que vous, et mon imagination ne peut pas créer une forme, en dehors de la vôtre, que je puisse aimer... Mais je babille un peu trop follement et, en cela, j'oublie les préceptes de mon père.

FERDINAND. Par le rang je suis prince, Miranda, et, je le crois même, roi (plût à Dieu que non !) ; et je ne serais pas plus d'humeur à endurer cet esclavage de porteur de bois qu'à souffrir que la mouche à viande vînt m'en-fler la lèvre. Écoutez parler mon âme : dès l'instant où je vous vis, mon cœur vola à votre service ; il est resté depuis votre esclave, et c'est pour l'amour de vous que je suis ce patient bûcheron.

MIRANDA. M'aimez-vous?

FERDINAND. 0 ciel! ô terre! soyez témoins de mes paroles et couronnez d'un heureux événement ce que je déclare, si je dis vrai ! Si c'est un son creux, conver-tissez en malheur le plus grand bien qui m'est destiné! Au delà de toute limite, et par-dessus tout le reste du monde, je vous aime, je vous révère, je vous honore !

MIRANDA. Je suis folle de pleurer de ce qui me rend heureuse.

PROSPÉRO, à part. Belle rencontre de deux rares affec-tions! Le ciel fasse pleuvoir ses grâces sur ce qui vient de naître entre eux !

FERDINAND. Pourquoi pleurez-vous?

MIRANDA. A cause de mon indignité qui n'ose offrir ce que je désire donner, bien moins encore prendre ce que je mourrai de ne pas avoir... Mais c'est un enfantillage, et plus mon affection cherche à se cacher, plus grande et plus grosse elle se montre. Arrière, timides détours! Inspire-moi, franche et sainte innocence! Je suis votre femme, si vous voulez bien m'épouser; sinon, je mourrai votre esclave; vous pouvez me refuser d'ètre votre com-pagne, mais je serai votre servante, que vous le veuillez ou non.

FERDINAND, s'agenouillant. Dites ma maîtresse, très chère! et moi, toujours aussi humble que me voici.

MIRANDA. Mon mari alors? FERDINAND. Oui, d'un cœur aussi avide que l'esclavage est avide de liberté; voici ma main.

MIRANDA. Et la mienne, avec mon cœur dedans; et maintenant adieu pour une demi-heure.

FERDINAND. Mille et mille adieux! (Ils sortent chacun de son côté.)

PROSPÉRO, seul. Aussi joyeux qu'eux je ne puis pas l'être, car ils ont la surprise en plus, mais rien ne sau-rait me réjouir davantage...

Quand l'épreuve lui parail suffisante, Prospéro unit les mains de Ferdinand et de Miranda. Il fait apparaître devant eux dans une vision des déesses, des nymphes et des bergers qui bénissent ou célèbrent leurs fiançailles. Mais voici que la belle vision s'est brusquement effacée :

PROSPÉRO, à Ferdinand. Vous semblez ému, mon fils, et comme effrayé; remettez-vous; nos fêtes sont finies. Ces acteurs, comme je vous l'ai prédit, étaient tous des Esprits et ils se sont évaporés en air, en air léger. Et, pareils à l'édifice sans base de cette vision, les tours coiffées de nues, les palais splendides, les temples solen-nels, le vaste globe lui-même, oui, lui et tous ceux qui le possèdent, doivent se dissoudre comme ce décor insubstantiel s'est évanoui, sans même laisser derrière soi une vapeur. Nous sommes de l'étoffe dont sont faits les rêves, et notre petite vie est blottie au sein du som-meil....

Prospéro ayant accompli ses desseins rend à Ariel sa liberté et dit adieu à son art magique.

PROSPÉRO, seul. Sylphes des collines, des ruisseaux, des lacs immobiles et des bois, et vous qui sur les sables où vos pieds ne mettent pas d'empreinte poursuivez i>eptune dans son retlux et vous sauvez devant lui quand il revient; vous, lutins menus qui au clair de lune tracez dans le gazon les cercles amers où la brebis refuse de brouter; et vous dont c'est le passe-temps de former les champignons nocturnes, dont c'est la joie d'entendre le couvre-feu solennel ; avec votre aide, si faibles que vous soyez sans maître, j'ai pu obscurcir le soleil de midi, rassembler les vents turbulents et soulever entre la mer verte et la voûte d'azur une guerre rugissante; j'ai enflammé le terrible tonnerre qui gronde et fendu le robuste chêne de Jupiter avec la propre foudre du dieu; j'ai ébranlé le promontoire sur sa base solide et arraché par leurs racines le pin et le cèdre; à mon comman-dement les tombeaux ont réveillé leurs dormeurs, se sont ouverts, et les ont laissés sortir par la puissance de mon art. Mais j'abjure ici cette magie violente, et dès que j'aurai requis une musique céleste (ce que je fais en ce moment même), je veux, brisant ma baguette, l'enfouir à plusieurs brasses dans la terre et, à des pro-fondeurs où jamais ne plongea la sonde, noyer mon gri-moire 1.

1. On se plaît à voir dans cet adieu de Prospéro à son art magique, l'adieu du magicien Shakespeare à la scène et aux créations de son génie. La Tempête est en effet une de ses toutes dernières œuvres, sinon la dernière. AVERTISSEMENT . V INTRODUCTION lx

La vie de Shakespeare , IX

Son œuvre dramatique XXXI I. — SONNETS 1 II. — LES DEUX TALBOT (HENRI VI, 1" partie) 20 III. - LES QUATRE PARJURES (.PEINES D'AMOUR PER--

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