Comparez J.-J. Rousseau, Parjes choisies, p
5i l'AGES CHOISIES DE CHATEAUBRIAND
tesse * : on vient de voir les funérailles de Patrocle, Priam rachetant le corps d'Hector, la douleur d'Hécube et d'Andromaque, et l'on aperçoit dans le lointain la mort d'Achille et la chute de Troie.
Le berceau de Rome chanté par Virgile est un grand sujet sans doute; mais que dire du sujet d'un poème qui peint une catastrophe dont nous sommes nousmêmes les victimes, qui ne nous montre pas le fondateur de telle ou telle société, mais le père du genre humain? Milton ne nous entretient ni de batailles, ni de jeux funèbres, ni de camp, ni de villes assiégées: il retrace la première pensée de Dieu, manifestée dans la création du monde, et les premières pensées de l'homme au sortir des mains du Créateur.
Rien de plus auguste et de plus intéressant que cette «Hude des premiers mouvements du cœur de l'homme. Adam s'éveille à la vie, ses yeux s'ouvrent : il ne sait d'où il sort. Il regarde le firmament; par un mouvement de désir, il veut s'élancer vers cette voûte, et il se trouve debout, la tête levée vers le ciel. Il touche ses membres, il court, il s'arrête; il veut parler, et il parle. Il nomme naturellement ce qu'il voit, et s'écrie : « 0 toi, soleil, et vous, arbres, forêts, collines, vallées, animaux divers! » et les noms qu'il donne sont les vrais noms des êtres. Et pourquoi Adam s'adresse-t-il au soleil, aux arbres? « Soleil, arbres, dit-il, savez-voiis le
1. « Ce sentiment vient peut-être de l'intérêt qu'on prend à Hector. Hector est autant le héros du poème qu'Achille : c'est le défaut de V Iliade. 11 est certain que l'amour des lecteurs se porte sur les Troyens, contre l'intention du poète, parce que les scènes dramaticjues se passent toutes dans les murs d'ilion. Ce vieux monarque, dont le seul crime est d'aimer troi) un fils coupable; ce généreux Hector, qui connaît la faute de son frère, et qui cependant défend son frère; cette Andromaque, cet Astyanax, cette Hécube, attendrissent le cœur, tandis que le camp des Grecs n'olTre qu'avarice, perfidie et férocité : peut-être aussi le souvenir de V Enéide agit-il secrètement sur le lecteur moderne, et l'on se range sans le vouloir du côté des héros chantés par Virgile ».
nom de celui qui m'a créé? » Ainsi le premier sentiment que l'homme éprouve est le sentiment de fexistence de l'Être suprême: le premier besoin qu'il manifeste est le besoin de Dieu! Que Milton est sublime dans ce passage ! Mais se fût-il élevé à ces pensées s'il n'eût connu la religion de Jésus-Christ?
Dieu se manifeste à Adam : la créature et le Créateur s'entretiennent ensemble : /7.s parlent de la solitude. Nous supprimons les réflexions. La .solitude2;>?g vaut rien à V homme. Aûam s'endort : Dieu tire du sein même de notre premier père une nouvelle créature, et la lui présente à son réveil : « La grâce est dans sa démarche, le ciel dans ses yeux, et la dignité et l'amour dans tous ses mouvements. Elle s'appelle la femme: elle est née de l'homme. L'homme quittera pour elle son père et sa mère. » Malheur à celui qui ne sentirait pas là dedans la Divinité!
Le poète continue à développer ces grandes vues de la nature humaine, cette sublime raison du christianisme. Le caractère de la feiiioi^ est admirablement tracé dans la fatale chute. Ève^ombe j^ar amourjiropre : elle se vante d'être assez forte pour s'exposfiiL seulej^ellejie veut pas qu'Adam l'accompagne dan^Je lieu où elle cultive des fleurs. Cette belle créature, qui se croit invincible en raison même de sa faiblesse, ne sait pas qu'un seul mot peut la subjuguer. L'Écriture nous peint toujours la femme esclave de sa vanité. Quand Isa'ie menace les filles de Jérusalem : « Vous perdrez, leur dit-il, vos boucles d'oreilles, vos bagues, vos bracelets, vos voiles. » On a remarqué de nos jours un exemple frappant de ce caractère. Telles femmes pendant la Révolution ont donné des preuves multipliées d'héroïsme, et leur vertu est venue depuis échouer contre un bal, une parure, une fête. Ainsi s'explique une de ces mystérieuses vérités cachées dans les Écritures : en condamnant la femme à enfanter avec douleur, Dieu lui a donné une très grande force contre la peine, mais en même temps, et en punition de
sa faute, il Fa laissée faible contre le plaisir. Aussi Milton appelle-t-il la femme fair dcfect of nature, « beau défaut de la nature ».
La manière dont le poète anglais a conduit la chute de nos premiers pères mérite d'être examinée. Un esprit ordinaire n'aurait pas manqué de renverser le monde au moment où Eve porte à sa bouche le fruit fatal; Milton s'est contenté de faire pousser un soupir à la terre qui vient d'enfanter la mort : on est beaucoup plus surpris, parce que cela est beaucoup moins surprenant. Quelles calamités cette tranquillité présente de la nature ne fait-elle point entrevoir dans l'avenir! Tertullien cherchant pourquoi l'univers n'est point dérangé par les crimes des hommes, en apporte une raison sublime : cette raison, c'est la patience de Dieu.
Lorsque la mère du genre humain présente le fruit de science ci son époux, notre premier père ne se roule point dans la poudre, ne s'arrache point les cheveux, ne jette point de cris. Un tremblement le saisit, il reste muet, la bouche en tr'ou verte et les yeux attachés sur son épouse. Il aperçoit rénormitédu crime : d'un côté, s'il désobéit, il devient sujet à la mort; de l'autre, s'il reste fidèle, il garde son immortalité, mais il perd sa •compagne, désormais condamnée au tombeau. Il peut refuser le fruit, mais peut-il vivre sans Eve? Le combat n'est pas long : tout un monde est sacrifié à l'amour. Au lieu d'accabler son épouse de reproches, Adam la console et prend de sa main la pomme fatale. A cette consommation du crime rien ne s'aîtère encore dans la nature ; lesjjassions seulement font gronder leurs premiers oj^ages dans le cœur du couple malheureux^
Adam et Eve s'endorment, mais ils n'ont plus cette innocence qui rend les songes légers. Bientôt ils sortent de ce sommeil agité comme on sortirait d'une pénilde insomnie {as from unrest). C'est alors que le péché se présente à eux. « Qu'avons -nous fait? s'écrie Adam; pourquoi es-tu nue? Couvrons-nous de peur qu on ne
CHATEAUBRIAND APOLOGISTE DU CHRISTIANISME in
nous voie dans cet état. » Le vêtement ne cache point une nudité dont on s'est aperçu.
Cependant la faute est connue au ciel, une sainte tristesse saisit les anges, mais that sadness mixt luith pity : did not cdter their bliss, « cette tristesse mêlée à la pitié n'altéra point leur bonheur » : mot chrétien et d'une tendresse sublime. Dieu envoie son Fils pour juger les coupables; le juge descend: il appelle Adam : « Où es-tu? » lui dit-il. Adam se cache. « Seigneur, je n'ose me montrer à vous, parce que je suis nu. » — « Comment sais-tu cjue tu es nu? Aurais-tu mangé du fruit de science? » Quel dialogue! cela n'est point d'invention humaine. Adam confesse son crime: Dieu prononce la sentence : « Homme, tu mangeras ton pain à la sueur de ton front; tu déchireras péniblement le sein de la terre; sorti de la poudre, tu retourneras en poudre. — Femme, tu enfanteras avec douleur. » Voilà l'histoire du genre humain en quelques mots. Nous ne savons pas si le lecteur est frappé comme nous, mais nous trouvons dans cette scène de la Genèse cjuclque chose de si extraordinaire et de si grand, qu'elle se dérobe à toutes les explications du critique: l'admiration manque de termes, et Fart rentre dans le néant.
Le fds de Dieu remonte au ciel, après avoir laissé des vêtements aux coupables. Alors commence ce fameux drame entre Adam et Eve, dans leciuel on prétend que Milton a consacré un événement de sa vie. un raccommodement entre lui et sa première femme. Nous sommes persuadé c{ue les écrivains ont mis leur histoire dans leurs ouvrages. On ne peint bien cjue son propre cœur, en Tattribuant à un autre, et la meilleure partie du génie se compose de souvenirs.
Adam s'est retiré seul pendant la nuit sous un ombrage : la nature de l'air est changée : des vapeurs froides, des nuages épais obscurcissent les cieux; la foudre a embrasé les arbres: les animaux fuient à la vue de l'homme; le loup commence à poursuivre ^'agneau, le vautour à déchirer la colombe. Adam tombe
dans le désespoir; il désire de rentrer dans le sein de la terre. Mais un doute le saisit... s'il avait en lui quelque chose d'immortel? si ce souflle de vie qu'il a reçu de Dieu ne pouvait périr? si la mort ne lui était d'aucune ressource? s'il était condamné à être éternellement malheureux? La philosophie ne peut demander un genre de beautés plus élevées et plus graves. Non seulement les poètes antiques n'ont jamais fondé un désespoir sur de pareilles bases, mais les moralistes eux-mêmes n'ont rien d'aussi grand.
Eve a entendu les gémissements de son époux : elle s'avance vers lui ; Adam la repousse ; Eve se jette à ses pieds, les baigne de larmes. Adam est touché : il relève la mère des hommes. Eve lui propose de vivre dans la continence, ou de se donner la mort pour sauver sa postérité. Ce désespoir, si bien attribué à une femme, tant par son excès que par sa générosité, frappe notre premier père. Que va-t-il répondre à son épouse? « Eve, l'espoir que tu fondes sur le tombeau et ton mépris pour la mort me prouvent que tu portes en toi quelque chose qui n'est pas soumis au néant. »
Le couple infortuné se décide à prier Dieu et à se recommandera la miséricorde éternelle. 11 se prosterne et élève un cœur et une voix humiliés vers celui qui pardonne. Ces accents montent au jour céleste, et le Fils se charge lui-même de les présenter à son Père. On admire avec raison dans VIliade les Prières boiteuses, qui suivent VInjure pour réparer les maux qu'elle a faits. Cependant Milton lutte ici sans trop de désavantage contre cette fameuse allégorie : ces premiers soupirs d'un cœur contrit, qui trouvent la route que tous les soupirs du monde doivent bientôt suivre; ces humbles vœux qui viennent se mêler à l'encens qui fume devant le Saint des Saints; ces larmes pénitentes qui réjouissent les esprits célestes, ces larmes qui sont offertes à l'Éternel par le Rédempteur du genre humain, ces larmes qui touchent Dieu lui-même (tant a de puissance la première prière de l'homme repentant et mal-
CHATEAUBRIAND APOLOGISTE DU CHRISTIANISME o9
heureux !), toutes ces beautés réunies ont en soi quelque chose de si moral, de si solennel, de si attendrissant, qu'elles ne sont peut-être point effacées par les Prières du chantre d'Ilion.
Le Très-Haut se laisse fléchir et accorde le salut final de Ihomme. Milton s'est emparé avec beaucoup d'art de ce premier mystère des Écritures ; il a mêlé partout l'histoire d'un Dieu qui dès le commencement des siècles se dévoue à la mort pour racheter l'homme de la mort. La chute d'Adam devient plus puissante et plus tragique quand on la voit envelopper dans ses conséquences jusqu'au Fils de l'Éternel.
{Génie du Christianisme.)
Sur Voltaire.
[Voltaire, envisagé exclusivement au point de vue chrétien, pouvait donner lieu à un portrait injuste et satirique. On n'en sera que plus frappé de la modération avec laquelle Chateaubriand l'a traité. Sa critique n'est jamais dénigrante; et, même incomplète, elle demeure sincère et respectueuse.]
Des critiques judicieux ont observé c{u'il y a deux hommes dans Voltaire : l'un plein de goût, de savoir, de raison; l'autre c{ui pèche par les défauts contraires à ces qualités. On peut douter que l'auteur de la Henriade ait eu autant de génie que Racine, mais il avait peut-être un esprit plus varié et une imagination plus flexible. Malheureusement la mesure de ce cjue nous pouvons n'est pas toujours la mesure de ce cjne nous faisons. Si Voltaire eût été animé par la religion comme l'auteur dWthalie; s'il eût étudié comme lui les Pères et l'antiquité; s'il n'eût pas voulu embrasser tous les genres et tous les sujets, sa poésie fût devenue plus nerveuse, et sa prose eût acquis une décence et
une gravité qui lui manquent trop souvent. Ce grand homme eut le malheur de passer sa vie au milieu d'un cercle de littérateurs médiocres, qui, toujours prêts à l'applaudir, ne pouvaient l'avertir de ses écarts. On aime à se le représenter dans la compagnie des Pascal, des Arnaud, des Nicole, des Boileau, des Racine : c'est alors qu'il eût été forcé de changer de ton. On aurait été indigné à Port-Royal des plaisanteries et des blasphèmes de Ferney; on y détestait les ouvrages faits à la hâte : on y travaillait avec loyauté, et l'on n'eût pas voulu pour tout au monde tromper le public en lui donnant un poème qui n'eût pas coûté au moins douze bonnes années de labeur. Et ce qu'il y avait de très merveilleux, c'est qu'au milieu de tant d'occupations, ces excellents hommes trouvaient encore le secret de remplir les plus petits devoirs de leur religion et de porter dans la société l'urbanité de leur grand siècle. C'était une telle école qu'il fallait à Voltaire. Il est bien à plaindre d'avoir eu ce double génie qui force à la fois à l'admirer et à le haïr. Il édifie et renverse, il donne les exemples et les préceptes les plus contraires, il élève aux nues le siècle de Louis XIV, et attaque ensuite en détail la réputation des grands hommes de ce siècle * : tour à tour il encense et dénigre l'antiquité; il poursuit, à travers soixante-dix volumes, ce qu'il appelle Vlnfàme ; et les morceaux les plus beaux de ses écrits sont inspirés par la religion. Tandis que son imagination vous ravit, il fait luire une fausse raison qui détruit le merveilleux, rapetisse l'âme et borne la vue. Excepté dans quelques-uns de ses chefs-d'œuvre, il n'aperçoit que le côté ridicule des choses et des temps, et montre sous un jour hideusement gai l'homme à l'homme. Il charme et fatigue par sa mobilité, il vous enchante et vous dégoûte; on ne sait quelle est la forme qui lui est propre : il serait insensé s'il n'était si sage, et méchant si sa vie n'était remplie de traits