TROISIEME PARTIE
Sur « Atala ».
[L'auteur n'a pas eu à défendre Atala, qui n'a jamais été attaquée. Il l'explique seulement. On remarquera que, si tout est nouveau dans cet épisode, sentiments, cadre et couleur, la forme y reste pure et classique. Le romantisme de Chateaubriand ne fait jamais grimacer la muse.]
Atala a été écrite dans le désert et sous les huttes des sauvages. Je ne sais si le public goûtera cette histoire, qui sort de toutes les routes connues et qui présente une nature et des mœurs tout à fait étrangères à l'Europe. Il n'y a point d'aventure dans Atala. C'est une sorte de poème \ moitié descriptif, moitié dramaticjue :
1. « Je suis obligé d'avertir que si je me sers ici du mot de poème, c'est faute de savoir comment me faire entendre autrement. Je ne suis point de ceux qui confondent la prose et les vers. Le poète, quoi qu'on en dise, est toujours l'homme par excellence, et des volumes entiers de prose descriptive ne valent pas cinquante beaux vers d'Homère, de Virgile ou de Racine. »
tout consiste clans la peinture de deux amants qui marchent et causent dans la solitude, et dans le tableau des troubles de l'amour au milieu du calme des déserts. J'ai essayé de donner à cet ouvrage les formes les plus antiques; il est divisé en prologue, récit et épilogue. Les principales parties du récit prennent une dénomination, comme les Chasseurs^ les Laboureurs, etc.; et c'était ainsi que dans les premiers siècles de la Grèce les rapsodes chantaient sous divers titres les fragments de VIliade et de VOdijssée.
Je dirai aussi que mon but n'a pas été d'arracher beaucoup de larmes : il me semble que c'est une dangereuse erreur avancée, comme tant d'autres, par Voltaire, que les bous ouvrages sont ceux qui font le plus pleurer. Il y a tel drame dont personne ne voudrait être l'auteur et qui déchire le cœur bien autrement que VÉnéide. On n'est point un grand écrivain parce qu'on met l'âme à la torture. Les vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie ; il faut qu'il s'y mêle autant d'admiration que de douleur.
Voilà les seules larmes qui doivent mouiller les cordes de la lyre. Les Muses sont des femmes célestes, qui ne défigurent point leurs traits par des grimaces ; quand elles pleurent, c'est avec un secret dessein de s'embellir.
Au reste, je ne suis point, comme Rousseau, un enthousiaste des sauvages, et, quoique j'aie peut-être autant à me plaindre de la société que ce philosophe avait à s'en louer, je ne crois point que la pure nature soit la plus belle chose du monde. Je l'ai toujours trouvée fort laide, partout où j'ai eu occasion de la voir. Bien loin d'être d'opinion que l'homme qui pense soit un animal dépravé, je crois que c'est la pensée qui fait l'homme. Avec ce mot de nature on a tout perdu. Peignons la nature, mais la belle nature : l'art ne doit pas s'occuper de l'imitation des monstres.
{Préface d'Atala.)
Extraits d' « Atala ».
[Un jeune Natchez, Chactas. cherchant à .regagner sa tribu, est tombé aux mains d'un parti d'ennemis. Muscogulges et Siminoles. Les vainqueurs le destinent au bûcher. Une nuit, il est déUvré par Atala, la fille d'un sachem, qui s'est éprise de passion pour lui. Où la conduira cet acte? Elle tremble d'y penser, car elle est chrétienne par sa mère, et sa mère lui a fait jurer de ne jamais appartenir à un idolâtre. On pressent le drame prochain de la passion et de la religion. En attendant, le prisonnier fuit avec sa libératrice. Dans Fhorreur de la nuit, une tempête les tourmente. Ils touchent peut-être à leur dernier instant.]