‹ Lectures littérairesChapitre 54 sur 108 · Chactas fait ce récit à René · texte numérisé non relu

Chactas fait ce récit à René

je vis graduellement disparaître les traits de ma sœur et ses grâces se cacher sous le rideau de l'éternité. . .

« Lopez, m'écriai-je alors, vois ton fils inhumer ta « fille! » et j'achevai de couvrir Atala de la terre du sommeil.

Nous retournâmes à la grotte, et je fis part au missionnaire du projet que j'avais formé de me fixer près de lui. Le saint, qui connaissait merveilleusement le cœur de l'homme, découvrit ma pensée et la ruse de ma douleur. Il me dit : « Chactas, fils d'Outalissi, « tandis qu'Atala a vécu je vous ai sollicité moi-même « de demeurer auprès de moi, mais à présent votre « sort est changé, vous vous devez à votre patrie. « Croyez-moi, mon fils, les douleurs ne sont point « éternelles; il faut tôt ou tard qu'elles finissent, parce « que le cœur de Thomme est fini; c'est une de nos « grandes misères : nous ne sommes pas même capables « d'être longtemps malheureux. Retournez au Mescha- « cebé ; allez consoler votre mère, qui vous pleure tous « les jours et qui a besoin de votre appui. Faites-vous « instruire dans la religion de votre Atala, lorsque « vous en trouverez l'occasion, et souvenez-vous que « vous lui avez promis d'être vertueux et chrétien. Moi, « je veillerai ici sur son tombeau. Partez, mon fils. « Dieu, l'âme de votre sœur et le cœur de votre vieil « ami vous suivront. »

Telles furent les paroles de l'homme du rocher; son autorité était trop grande, sa sagesse trop profonde, pour ne lui obéir pas. Dès le lendemain je quittai mon vénérable hôte, qui, me pressant sur son cœur, me donna ses derniers conseils, sa dernière bénédiction et ses dernières larmes. Je passai au tombeau; je fus surpris d'y trouver une petite croix qui se montrait audessus de la mort, comme on aperçoit encore le mât d'un vaisseau qui a fait naufrage. Je jugeai que le solitaire était venu prier au tombeau pendant la nuit; cette marque d'amitié et de religion fit couler mes pleurs en abondance. Je fus tenté de rouvrir la fosse

et de voir encore une fois ma bien-aimée, une crainte religieuse me retint. Je m'assis sur la terre fraîchement remuée. Un coude appuyé sur mes genoux et la tête soutenue dans ma main, je demeurai enseveli dans la plus amère rêverie. 0 René! c'est là que je fis pour la première fois des réflexions sérieuses sur la vanité de nos jours et la plus grande vanité de nos projets! Eh, mon enfant! qui ne les a point faites, ces réflexions? Je ne suis plus cj[u'un vieux cerf blanchi par les hivers; mes ans le disputent à ceux de la corneille : eh bien, malgré tant de jours accumulés sur ma tête, malgré une si longue expérience de la vie, je n'ai point encore rencontré d'homme qui n'eût été trompé dans ses rêves de félicité, point de cœur qui n'entretînt une plaie cachée. Le cœur le plus serein en apparence ressemble au puits naturel de la savane Alacliua : la surface en paraît calme et pure, mais quand vous regardez au fond du bassin, vous apercevez un large crocodile, c|ue le puits nourrit dans ses eaux.

Chactas, fils d'Outalissi le Natchez, a fait cette histoire à René l'Européen. Les pères l'ont redite aux enfants, et moi, voyageur aux terres lointaines, j"ai fidèlement rapporté ce que des Indiens m'en ont appris. Je visjiariS-ca-récit le tableaujlu4ieuple-cJias^ ^aeur et du peuple laboureur, la religion, première législatrice des hommes, les dangers de lignorance et de l^ent liou sjas m e^religieux D:px> ^ ^ ' ' ^ ^^^^ luniières, à la charité et au véritable esprit de lEvangile. les combats des passions et des vertus dans un cœur simplej enfin le triomphe du christianisme sur le sentiment le plus fougueux et la crainte la plus terrible, l'amour et la mort.

Comment fut composé « René ». — Défense de « René ».

[René devait d'abord servir d'exemple et comme d'illustration à un chapitre du Gcnie intitulé : Du vague des passions. Chateaubriand, dans la Préface de René, nous remet sous les yeux ce passa^^e du Génie, et tâche de justifier René des critiques dont il a été Tobjet. On peut trouver, même après explication, qu'une peinture aussi vive de certains troubles du cœur n'allait pas du tout au but que visait l'auteur. L'événement- l'a d'ailleurs trop prouvé.]

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