‹ Lectures littérairesChapitre 69 sur 108 · Voir René · texte numérisé non relu

Voir René

reiît la troupe libératrice. Les efforts de cette troupe lui ouvrent un chemin : mais que peuvent douze guerriers contre tant d'ennemis? En vain les Natchez ont placé au milieu d'eux le frère d'Amélie ; ses blessures le rendent boiteux et pesant; sa main percée d'une flèche ne peut lever la hache, et presque à chaque pas il va mesurer la terre.

Outougamiz charge le frère d'Amélie sur ses épaules ; ce fardeau sacré semble lui avoir donné des ailes : le frère de Céluta glisse sur la pointe des herbes; on n'entend ni le bruit de ses pas ni le murmure de son haleine. D'une main il retient son ami, de l'autre il frappe et combat. A mesure qu'il s'avance vers la forêt voisine, ses compagnons tombent un à un à ses côtés : quand il pénétra avec René dans la forêt, il restait seul.

Déjà la nuit était descendue ; déjà Outougamiz s'était enfoncé dans l'épaisseur des taillis, où, déposant René parmi de longues herbes, il s'était couché près de lui; bientôt il entend des pas. Les Illinois allument des flambeaux qui éclairent les plus sombres détours du bois.

René veut adresser les paroles de sa tendre admiration au jeune sauvage, mais celui-ci lui ferme la bouche : il connaissait l'oreille subtile des Indiens. Il se lève, trouve avec joie que le frère d'Amélie a repris quelque force, lui ceint les reins d'une corde et l'entraîne au bas d'une colline qui domine un marais.

Les deux infortunés cherchent un asile au fond de ce marais : tantôt ils plongent dans lé limon qui bouillonne autour de leur ceinture; tantôt ils montrent à peine la tête au-dessus des eaux. Ils se frayent une route à travers les herbes aquatiques qui entravent leurs pieds comme des liens, et parviennent ainsi à de hauts cyprès, sur les genoux ^ desquels ils se reposent.

1. On appelle gerioux du cyprès chauve les grosses racines qui sortent de terre.

Des voix errantes s'élèvent autour du marais. Des guerriers se disaient les uns aux autres : « Il s'est échappé. » Plusieurs soutenaient qu'un génie lavait délivré. Les jeunes Illinois se faisaient de mutuels reproches, tandis que des sachems assuraient qu'on retrouverait le prisonnier, puisqu'on était sur ses traces ; et ils poussaient des dogues dans les roseaux. Les voix se firent entendre ainsi quelque temps : par degrés elles s'éloignèrent et se perdirent cnfln dans la profondeur des forêts.

Le souffle refroidi de l'aube engourdit les membres de René; ses plaies étaient déchirées par les buissons et les ronces, et de la nudité de son corps découlait une eau glacée : la fièvre vint habiter ses os, et ses dents commencèrent à se choquer avec un bruit sinistre. Outougamiz saisit René de nouveau, le réchauffa sur son cœur, et quand la lumière du soleil eut pénétré sous la voûte des cyprès, elle trouva le sauvage tenant encore son ami dans ses bras.

Mère des actions sublimes! toi qui, depuis que la Grèce n'est plus, as établi ta demeure sur les tombeaux indiens, dans les solitudes du Nouveau-Monde! toi qui, parmi ces déserts, es pleine de grandeur, parce que tu es pleine d'innocence! amitié sainte! prète-moi tes paroles les plus fortes et les plus naïves, ta voix la plus mélodieuse et la plus touchante, tes sentiments exaltés, tes feux immortels, et toutes les choses ineffables qui sortent de ton cœur, pour chanter les sacrifices que tu inspires! Oh! qui me conduira au champ des Rutules, à la tombe d'Euryale et de Nisus, où la Muse console encore des mânes fidèles! Tendre divinité de Virgile, tu n'eus à soupirer que la mort de deux amis : moi j'ai à peindre leur vie infortunée.

Qui dira les douces larmes du frère d'Amélie? qui fera voir ses lèvres treml;>lantes où son âme venait errer? qui pourra représenter sous l'abri d'un cyprès, parmi des roseaux, Outougamiz, sa chaîne d'or, Manitou de l'amitié, serrée à triple nœud sur sa poitrine,

Outougamiz soutenant dans ses bras l'ami qu'il a délivré, cet ami couvert de fange et de sang, et dévoré d'une fièvre ardente? Que celui qui le peut exprimer nous rende le regard de ces deux hommes, quand, se contemplant l'un Tautre en silence, les sentiments du ciel et du malheur rayonnaient et se confondaient sur leur front. Amitié! que sont les empires, les amours, la gloire, toutes les joies de la terre, auprès d'un seul instant de ce douloureux bonheur?

(Les Natchez.)

La moisson de la folle avoine.

On s'embarque dans des canots, sur la rivière qui coulait au bas de la colline où la cabane de René était bâtie. On remonte le courant pour arriver au lieu de la moisson. Les chènes-saules dont la rivière était bordée y répandaient l'ombre; les pirogues s'ouvraient un chemin à travers les plantes qui couvraient de feuilles et de fleurs la surface de l'eau. Par intervalles, l'œil pénétrait la profondeur des flots roulant sur des sables d'or, ou sur des lits veloutés d'une mousse verdoyante. Des martins-pécheurs se reposaient sur des branches pendantes au-dessus de l'onde, ou fuyaient devant les canots, en rasant le bord de la rivière.

On arrive au lieu désigné : c'était une baie où la folle avoine croissait en abondance. Ce blé, que la Providence a semé en Amérique pour le besoin des sauvages, prend racine dans les eaux; son grain est de la nature du riz ; il donne une nourriture douce et bienfaisante.

A la vue du champ merveilleux, les Natchez poussèrent des cris, et les rameurs, redoublant d'efforts, lancèrent' leur pirogue au milieu des moissons flottantes. Des milliers d'oiseaux s'enlevèrent, et, après

avoir joui des bienfaits de la nature, cédèrent leur place aux hommes.

En un instant les nacelles furent cachées dans la hauteur et Fépaisseur des épis. Les voix qui sortaient du labyrinthe mobile ajoutaient à la magie de la scène. Des cordes de bouleau furent distribuées aux moissonneurs ; avec ces cordes ils saisissaient les tiges de la folle avoine, qu'ils liaient en gerbes; puis, inclinant cette gerbe sur le bord de la pirogue, ils la frappaient avec un lléau léger; le grain mûr tombait dans le fond du canot. Le bruit des lléaux qui battaient les gerbes, le murmure de l'eau, les rires et les joyeux propos des sauvages, animaient cette scène, moitié marine, moitié rustique.

Le champ était moissonné : la lune se leva pour éclairer le retour de la flotte; sa lumière descendait sur la rivière, entre les saules à peine frémissants. De jeunes Indiens et de jeunes Indiennes suivaient les canots à la nage, comme des sirènes ou des tritons; l'air s'embaumait de l'odeur de la moisson nouvelle mêlée aux émanations des arbres et des fleurs. La pirogue du grand-chef était à la tète de la flotte, et un prêtre, debout à la poupe de cette pirogue, redisait le chant consacré à l'astre des voyageurs :

« Salut, épouse du soleil! tu n'as pas toujours été heureuse! Lorsque, contrainte par Athaensic de quitter le lit nuptial, tu sors des portes du matin, tes bras arrondis, étendus vers l'orient, appellent inutilement ion époux.

« Ce sont encore ces beaux bras que tu entr'ouvres lorsque tu te retournes vers l'occident, et que la cruelle Athaensic force à son tour le Soleil à fuir devant toi.

« Depuis ton hymen infortuné, la mélancolie est devenue ta compagne; elle ne te quitte jamais, soit que tu te plaises à errer à travers les nuages, soit qu'immoljile dans le ciel, tu tiennes tes yeux fixés sur les bois, soit que, penchée au bord des ondes du Mes-

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chacébé; tu fabandonnes à la rêverie, soit que tes pas s'égarent avec les fantômes le long des pâles bruyères.

« Mais, ô Lune! que tu es belle dans ta tristesse! L'Ourse étoilée s'éclipse devant tes charmes, tes regards veloutent l'azur du ciel; ils rendent les nues diaphanes , ils font briller les lleuves comme des serpents; ils argentent la cime des arbres, ils couvrent de blancheur le sommet des montagnes ; ils changent en une mer de lait les vapeurs de la vallée.

« C'est ta lumière, ô Lune! qui donne de grandes pensées aux sachems; à ta clarté, la mère veille au berceau de son fils; à ta clarté, les guerriers marchent aux ennemis de la patrie; à ta clarté, les chasseurs tendent des pièges aux hôtes des forêts; et maintenant à ta clarté, chargés des dons du Grand-Esprit, nous allons revoir nos heureuses cabanes. »

Ainsi chantait le prêtre : à chaque strophe, la conque mêlait ses sons au chœur général des Natchez: un recueillement religieux avait saisi Céluta, René, d'Artaguette, Outougamiz, Adario et le vieux Chactas : le pressentiment d'un avenir malheureux s'était emparé de leur cœur. La tristesse est au fond des joies de l'homme : la nature attache une douleur à tous ses plaisirs, et quand elle ne nous peut refuser le bonheur, par un dernier artifice elle y mêle la crainte de le perdre. Une voix vint arracher les amis à leurs graves réflexions : cette voix semblait sortir de Teau: elle disait : « Mon libérateur, me voici. » René, d'Artaguette, Outougamiz, Chactas, Adario, Céluta. regardent dans le fleuve, et ils aperçoivent Mila qui nageait auprès du canot. Enveloppée d'un voile, elle ne montrait audessus de l'eau que ses épaules demi-nues et sa tête humide; quelques épis de foUea voine, capricieusement tressés, ornaient son front. Sa figure riante brillait à la clarté de la lune, au milieu de l'ébène de ses cheveux; des filets d'argent coulaient le long de ses joues : on eût pris la petite Indienne pour une naïade qui avait dérobé la couronne de Cérès.

« Outougamiz, disait-elle, viens donc te baigner avec moi; pour le guerrier blanc, ton frère, j'en aurais peur. »

Outougamiz saute par-dessus le bord de la pirogue. Mila se mit à nager de concert avec lui. Tantôt elle se balançait lentement le visage tourné vers le ciel; vous eussiez cru qu'elle dormait sur les vagues; tantôt, frappant de son pied l'onde élastique, elle glissait rapidement sur le fleuve. Quelquefois, s'élevant à demi, elle avait l'air de se tenir debout; c{uelquefois ses bras écartaient l'onde avec grâce : dans cette position elle tournait un peu la tète, et l'extrémité de ses pieds se montrait à la surface des flots; elle traçait, par ses mouvements, une multitude de cercles qui, se poussant les uns les autres, s'étendaient au loin : Mila s'ébattait au milieu de ces ondulations brillantes, comme un cygne qui baigne son cou et ses ailes.

(Les Natchez.)

René devant le gouverneur.

[René, indigné des mauvais traitements dont les Français du Fort-Rosalie accablent les Indiens, quitte sa femme Géluta, et sa tribu adoplive, pour se présenter, seul et sans armes, devant le gouverneur de la Nouvelle-Orléans.]

Le gouverneur, à la lecture de la lettre du capitaine, ne doute pas que l'étranger ne fût cet homme inconnu, naturalisé Natchez : il ordonna de le conduire devant lui. Le bruit se répandit aussitôt dans la ville que le fameux chef français des Natchez était fait prisonnier : les rues furent obstruées d'une foule superstitieuse, et les fenêtres bordées de spectateurs. Au milieu de ce tumulte, René, escorté d'un détachement de soldats de marine, débarque à la cale du port : des cris de Vive le roi! retentissent, comme si Ton eût remporté quelque

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victoire. Cependant Tétonnement fut extrême lorsque, au lieu du personnage attendu, on ne vit qu'un beau jeune homme dont la démarche était noble sans fierté, et qui n'avait sur le front ni insolence ni remords.

Le gouverneur reçut René dans une galerie où se trouvaient réunis les officiers, les magistrats et les principaux habitants de la ville. Adélaïde, fille du gouverneur, avait aussi voulu voir celui qu'elle connaissait par les récits du capitaine d'Artaguette, et dont elle venait de lire les tablettes avec un mélange d'intérêt et d'étonnement. Lorsque René parut, il se fit un profond silence. Il s'avança vers le gouverneur et lui dit : « Je vous étais venu chercher. La fortune, pour la première fois de ma vie, ma été favorable : elle m'amène devant vous plus tôt cjue je ne l'aurais espéré. »

La contenance, les regards, la voix de l'étranger, surprirent l'assemblée; on ne pouvait retrouver en lui le vagabond sans éducation et sans naissance que dénonçait la renommée. Le gouverneur, d'un caractère froid et réservé, fut lui-même frappé de l'air de noblesse du frère d'Amélie : il y avait dans René quelque chose de dominateur, qui s'emparait fortement de l'àme. Adélaïde paraissait tout agitée; mais son père, loin d'être mieux disposé en faveur de l'inconnu, le regarda dès lors comme infiniment plus dangereux cjue l'homme vulgaire dont parlaient les dépèches du Fort-Rosalie.

a Puisque vous m'étiez venu chercher, dit le gouverneur, vous aviez sans doute cjuelque chose à me dire : quel est votre nom?

— René, répondit le frère d'Amélie.

— Tout le monde l'avait supposé, répliqua le gouverneur. Vous êtes Français et naturalisé Xatchez? Eh bien, que me voulez-vous?

— Puisciue vous savez déjà c{ui je suis, répondit René, vous aurez sans doute aussi deviné le sujet c{ui m'amène. Adopté par Chactas, illustre et sage vieillard de la nation de Natchez, j'ai été témoin de toutes les injustices dont on s'est rendu coupable envers ce

peuple. Un vil ramas d'hommes enlevés à la corruption de l'Europe a dépouillé de ses terres une nation indépendante. On a troublé cette nation dans ses fêtes, on l'a blessée dans ses mœurs, contrariée dans ses habitudes. Tant de calamités l'ont enfin soulevée; mais avant de prendre les armes elle vous a demandé, et elle a espéré de vous justice : trompée dans son attente, de sanglants combats ont eu lieu. Quand on a vu que l'on ne pouvait dompter les Natchez à force ouverte, on a eu recours à des trêves mal observées par les chefs de la colonie. 11 y a peu de jours que le commandant du Fort-Rosalie s'est porté aux derniers outrages; j'ai été désigné avec Adario, frère du père de ma femme, comme une des premières victimes. On a saisi le sachem, on l'a vendu publiquement : j'ignore les malheurs qui ont pu suivre cette monstrueuse violence. Je me suis venu remettre en vos mains, et me proposer en échange pour Adario.

« Je n'entrerai point dans des justifications que je dédaigne, ne sachant d'ailleurs de quoi on m'accuse : le soupçon des hommes est déjà une présomption d'innocence. Je viens seulement vous déclarer que s'il y a quelque conspirateur parmi les Natchez, c'est moi, car je me suis toujours opposé à vos oppressions. Comme Français je puis paraître coupable; comme homme je suis innocent. Exercez donc sur moi votre rigueur, mais souffrez que je vous le demande : Pouvez-vous punir Adario d'avoir défendu son pays? Revenez à des sentiments plus équitables, brisez les fers d'un généreux sauvage dont tout le crime est d'avoir aimé sa patrie. Si vous m'ôtez la liberté et si vous la rendez au sachem, vous satisferez à la fois la justice et la prudence. Qu'on ne dise pas qu'on nous peut retenir tous deux : en brisant les fers d'Adario, vous disposerez en votre faveur les Indiens qui révèrent ce vieillard, et qui ne vous pardonneraient jamais son esclavage ; en portant sur moi vos vengeances, vous n'armerez pas un bras contre vous; personne, pas

même moi, ne réclamera contre la balle qui me i)ercera la poitrine. »

On ne saurait décrire l'effet que ce discours produisit sur rassemblée. Adélaïde versait des larmes : appuyée sur le dos du fauteuil de son père, elle avait écouté avidement les paroles du frère d'Amélie; on voyait se répéter sur le visage de cette jeune femme tous les mouvements de crainte ou d'espérance que le prisonnier faisait éprouver à son cœur.

« Avez-vous porté les armes contre les Français? dit le gouverneur.

— Je ne me suis point trouvé au combat des Natchez, répondit René, j'étais alors dans les rangs des guerriers qui marchaient contre les Illinois; mais si j'avais été au grand village, je n'aurais pas hésité à combattre pour ma nouvelle patrie. » Le gouverneur se leva, et dit : « C'est au conseil de guerre à prononcer. » Il ordonna de déposer l'étranger à la prison militaire.

René fut conduit à la prison, et le lendemain transféré de la prison au conseil. On lui avait nommé un défenseur, mais il refusa de s'entretenir avec lui, et ne le voulut pas même voir. Ce défenseur. Pierre de Harlay, ami du capitaine d'Artaguette , était au moment d'épouser Adélaïde; il partageait avec la fille du gouverneur l'attrait qu'elle se sentait pour René : le refus même que celui-ci avait fait de l'entendre ne le rendit que plus ardent dans la cause dun homme ressemblant si peu aux autres hommes.

La salle du conseil était remplie de tout ce qu'il y avait de plus puissant dans la colonie. Les militaires chargés de l'instruction du procès firent à René les cjuestions d'usage: quelques lettres du commandant du Fort-Rosalie furent produites contre lui. On lui demanda ce que signifiaient les phrases écrites sur ces tablettes, si ce nom d'Amélie n'était point un nom emprunté et cachant quelque mystère ; l'infortuné jeune homme pâlit. Une joie cruelle s'était glissée au fond de son cœur : se sentir innocent et être condamné

par la loi était, dans la nature des idées de René, une espèce de triomphe sur l'ordre social. Il ne répondit que par un sourire de mépris aux accusations de trahison : il fit l'éloge le plus touchant de Céluta, dont on avait prononcé le nom. Il répéta qu'il était venu uniquement pour solliciter la délivrance d'Adario, oncle de sa femme, et qu'on pouvait au reste faire de lui tout ce qu'il plairait à Dieu.

Harlay se leva :

« Mon client, dit-il, n'a pas plus voulu s'expliquer avec moi qu'avec ses juges, il a refusé de se défendre; mais n'est-il pas aisé de trouver dans ses courtes réponses quelques mots qui jettent de la lumière sur un complot infâme? Avec quelle vivacité il a parlé de l'Indienne unie à son sort! Et quelle est cette femme? C'est cette Céluta, connue de toute la colonie pour avoir arraché aux flammes un de nos plus braves officiers. Ne serait-il pas possible que la beauté de cette généreuse sauvage eût allumé des passions qui poursuivent aujourd'hui leur vengeance sur la tète d'un innocent? Je n'avance point ceci sur de simples conjectures. Cette nuit même j'ai examiné tous les papiers; j'ai fait des recherches, et je me suis procuré la lettre que je vais lire au conseil. »

Ici Pierre de Harlay lut une lettre datée du Fort- Rosalie : cette lettre était écrite par le grenadier Jacques à sa mère qui demeurait à la Nouvelle-Orléans. Le soldat exprimait, dans toute la franchise militaire, son admiration pour son capitaine d'Artaguette, son estime pour René, sa compassion pour Céluta, son mépris pour Febriano et pour Ondouré *.

« Cette lettre, s'écria le défenseur de René, porte un caractère d'honnêteté et de vérité auquel on ne peut se méprendre. La justice doit-elle aller si vite? N'est-il pas de son devoir d'entendre les témoins en faveur de

4. Ondouré, épris de Cékita, avait tramé un complot contre René, son mari.

Taccusé? Je sais qu'une commission militaire juge sans appel et sommairement, mais cette procédure rapide n'exclut pas l'équité. Je ne veux pour preuve de l'innocence de l'accusé que la démarche qui le livre aujourd'hui au glaive des lois. Quoi! vous accepteriez cette tête qu'il est venu vous offrir pour la tète d'un vieillard? Il est aisé de persécuter un homme sans amis et sans protecteurs; il est aisé de lui prodiguer les épithètes de vagabond et de traître : la seule présence de mon client a déjà donné un démenti à ces basses calomnies. Enfin, quand on s'obstinerait dans une accusation qui ne porte que sur des faits dénués de preuve, je soutiens que René n'est plus Français et qu'il ne vous appartient pas de le juger.

« J'ignore quels motifs ont pu porter l'homme qui comparaît aujourd'hui devant vous à quitter la France; mais que l'on ait le droit de changer de patrie, c'est ce que l'on ne saurait contester. Des tyrans m'auront enchaîné, des ennemis m'auront persécuté, j'aurai été trompé dans mes affections, et il ne me serait pas permis d'aller chercher ailleurs la liberté, le repos et l'oubli de l'amitié trahie ! La nature serait donc plus généreuse que les hommes, elle qui ouvre ses déserts à l'infortuné, elle qui ne lui dit pas : « Tu habiteras telle « forêt ou tel autre », mais qui lui dit : « Choisis les abris « les plus convenables aux dispositions de ton âme »? Soutiend riez-vous que les sauvages de la Louisiane sont sujets du roi de France? Abandonnez cette odieuse prétention. Assez longtemps ont été opprimés ces peuples qui jouissaient du bonheur et de l'indépendance, avant que nous eussions introduit la servitude et la corruption dans leur terre natale'. Soldats-juges, vous portez aujourd'hui deuxépées; Dieu vous a remis le glaive de sa puissance et celui de sa justice; prenez garde de les lui rendre ébréchés ou couverts de taches :

1. 11 faut voir dans cette phrase l'idée mère du poè'me des }salchez

iti

on émoiisse le premier en frappant la liberté, on souille le second en répandant le sang innocent. »

L'orateur cessa de parler. L'auditoire était visiblement ému. Adélaïde, cachée dans une tribune, ne se put empêcher d'applaudir : ce fut la plus douce récompense de Haiiay : ce couple que des liens d'un amour heureux allaient unir, prenait seul, par une sympathie touchante, la défense d'un étranger qui devait à une passion tous ses malheurs.

On fît retirer l'accusé; les juges délibérèrent. Ils inclinaient à trouver René coupable; mais ils se divisèrent sur la question de droit, relative au changement de patrie. Ils remirent au lendemain la prononciation de la sentence. René dit à Harlay : « Je ne vous connaissais pas quand j'ai refusé de vous entendre ; je ne vous remercie pas, car vous m'avez trop bien défendu. Dites à la fdle du gouverneur que je lui souhaiterais le bonheur si mes vœux n'étaient des malédictions. »

Le frère d'Amélie fut reconduit en prison, entre deux rangs de marchands d'esclaves, de mariniers étrangers, de trafiquants de tous les pays, de toutes les couleurs, qui Taccablaient d'outrages sans savoir pourquoi.

Rentré dans la tour de la geôle, René désira écrire quelques lettres. Le gardien lui apporta une mauvaise feuille de papier, un peu d'encre dans le fond d'un vase brisé et une vieille plume : laissant ensuite le prisonnier, il ferma la porte, qu'il assujettit avec les verrous. Demeuré seul, René se mit à genoux au bord du lit de camp dont la planche lui servit de table, et, éclairé par le faible jour qui pénétrait à travers les barreaux d'une fenêtre grillée, il écrivit à Chactas : il chargeait le sachem de traduire les deux lettres qu'il adressait en même temps à Céluta et à Outougamiz.

La femme du geôlier entra; un enfant de six à sept ans lui aidait à porter une partie du souper. René demanda à cette femme si elle n'aurait pas quelque livre à lui prêter : elle lui répondit qu'elle n'avait que

la Bible. Le prisonnier pria la geôlière de lui confier le livre saint. Adélaïde n'avait point oublié René, et lorsqu'il demanda une lampe pour passer la nuit, le gardien, adouci par les présents de la fille du gouverneur, ne refusa point cette lampe.

Le lendemain on trouva aux marges de la Bible quelques mots à peine lisibles. Auprès du quatrième verset du septième chapitre de V Ecclésiastique, on déchiffrait ces mots :

« Comme cela est vrai! la tristesse du cœur est une plaie universelle! Dans le chagrin toutes les parties du corps deviennent douloureuses; les os meurtris ne trouvent plus de couche assez molle. Tout est triste pour le malheureux, tout saigne comme son cœur : c'est une plaie universelle ! i>

D'autres passages étaient commentés dans le même esprit.

Ce premier verset du dixième chapitre de Job : mon âme est fatiguée de ma vie, était souligné.

Une des furieuses tempêtes de Féquinoxe du printemps s'était élevée pendant la nuit : les vents mugissaient; les vagues du fleuve senflaient comme celles de la mer: la pluie tombait en torrents. René crut distinguer des plaintes à travers le fracas de l'orage : il ferma la Bible, s'approcha de la fenêtre, écouta, et n'entendit plus rien. Comme il regagnait le fond de sa prison, les plaintes recommencèrent, il retourna à la fenêtre : les accents de la voix d'une femme parvinrent alors distinctement à son oreille. Il dérange la planche qui recouvrait la grille de la croisée, regarde à travers les barreaux, et à la lueur d'un réverbère agité par le vent il croit distinguer une femme assise sur une borne en face de la prison : « Malheureuse créature! lui cria René, pourquoi restez-vous exposée à l'orage? Avezvous besoin de quelque secours? »

A peine avait-il prononcé ces mots qu'il voit l'espèce de fantôme se lever et accourir sous la tourelle. Le

frère d'Amélie reconnaît le vêtement d'une femme indienne ; une lueur mobile du réverbère vient en même temps éclairer le visage pâle de Céluta; c'était ellel René tombe à genoux, et d'une voix entrecoupée de sanglots : « Dieu tout-puissant, dit-il, sauve cette femme ! » Céluta a entendu la voix de René ; les entrailles de l'épouse et de la mère tressaillent de douleur et de joie. La sœur d'Outougamiz fut quelques moments sans pouvoir prononcer une parole ; recouvrant enfin la voix, elle s'écrie : « Guerrier, où es-tu? je ne te vois pas dans l'ombre et à travers la pluie. Excuse-moi; je t'importune : je suis venue pour te servir. Voici ta fille.

— Femme, répondit René, c'est trop de vertu : retiretoi ; cherche un abri ; n'expose pas ta vie et celle de ta fille. Oh ! qui t'a conduite ici? »

Céluta répondit : « Ne crains rien, je suis forte : ne suis-je pas Indienne? Si j'ai fait quelque chose cjui te déplaise, punis-moi, mais ne me renvoie pas. »

Cette réponse brisa le cœur de René : « Ma bienaimée, lui dit-il, ange de lumière, fuis cette terre de ténèbres ; tu es ici dans un antre où les hommes te dévoreront. Du moins, pour le moment, tâche de trouver quelque retraite. Tu reviendras, si tu le veux, quand l'orage sera dissipé. »

Cette permission vainquit en apparence la résistance de Céluta. « Bénis ta fille, dit-elle à René, avant que je ne m'éloigne ; elle est faible : la pâture a manqué au petit oiseau, parce que son père n'a pu lui aller chercher des graines dans la savane. »

En disant cela, la mère ouvrit le méchant manteau chargé de pluie sous lequel elle tenait sa fille abritée; elle éleva l'innocente créature vers la tourelle pour recevoir la bénédiction de René. René passa ses mains à travers les barreaux, les étendit sur la petite Amélie, et s'écria : « Enfant! ta mère te reste. »

Céluta cacha de nouveau son trésor dans son sein, et feignit de se retirer; mais elle n'essaya point de

retourner aux pirogues qui l'avaient amenée, et elle s'arrêta à quelque distance de la prison.

{Les Natchez.)

Céluta dans la savane.

[René a été relâché ; il s'est mis en route. Céluta. informée trop tard de son départ imprévu, entreprend de le rejoindre, et s'engage, seule, dans un voyage périlleux. Elle pressent pour son mari les dangers qui doivent en effet l'accabler après son retour.]

Lorsque l'aurore parut, Céluta sortit de l'abri du rocher; regardant les différents points du ciel, elle se dit : « Mon mari est de ce côté-là. » Et ses pas se dirigèrent vers le septentrion. Elle n'eut pas même la pensée de retourner à la Nouvelle-Orléans; elle se trouvait plus en sûreté dans les bois que parmi les hommes. Pour sa nourriture elle comptait sur les fruits sauvages, et son sein suffirait au besoin de sa fille.

Tout le jour elle marcha, cueillant çà et là quelques baies dans les buissons.

A l'heure où la hulotte bleue commence à voltiger dans les forêts américaines, Céluta atteignit le sommet d'une colline; elle se détermina à passer la nuit au pied d'un tamarin, dans le tronc caverneux duquel les Indiens allumaient quelquefois le feu du voyageur. Au midi on découvrait la ville des blancs, au couchant le Meschacébé, au nord de hautes falaises où s'élevait une croix.

Prenant dans ses bras la fille de l'homme des passions, Céluta lui présenta son sein, que l'enfant débile serrait à peine dans ses lèvres : un jardinier arrose une plante qui languit, mais elle continue de dépérir, car la terre ne la point reçue favorablement à sa naissance. Dans son effroi maternel, Céluta n'osait regarder

le tendre nourrisson, de peur d'apercevoir les progrès du mal; ses yeux, chargés de pleurs, erraient vaguement sur les objets d'alentour. Telles furent vos douleurs dans la solitude de Bersabée, malheureuse Agar, lorsque, détournant la vue d'ismael, vous dites : « Je ne verrai point mourir mon enfant. » La nuit fut triste et froide.

Au lever du jour, après avoir fait un repas de pommes de mai et de racines de canneberge *, la voyageuse, chargée de son trésor, reprit sa .route. La monotonie du désert n'était interrompue que par la vue encore plus monotone de la croix. Cette croix était celle où René avait accompli un pèlerinage en descendant à la Nouvelle-Orléans; Dieu seul savait ce qu'avait demandé en secret le fervent pèlerin. Une pierre encore tachée du sang de l'homme assassiné gisait près de l'arbre expiatoire; un torrent s'écoulait à quelque distance. La sœur d'Outougamiz s'assit sur la pierre du meurtre : elle prit involontairement dans sa main la branche de chêne que René avait déposée en ex-voto au pied du calvaire ; les regards de l'Indienne se fixaient sur le rameau desséché qu'elle balançait lentement, comme si elle eut trouvé une ressemblance de destinée entre elle et la branche flétrie. Céluta rêvait au bruit aride du vent dans le bois de la croix et dans la cime de quelques chardons qui perçaient les roches. Plusieurs fois elle crut entendre des voix, comme si les anges de la Croix et de la Mort eussent conversé invisiblement dans ce lieu.

L'épouse de René se hâta de quitter un monument de douleur, qu'elle supposait gardé par les esprits redoutables des Européens. Le large vallon qui terminait le plateau des bruyères la conduisit au bord d'un courant d'eau. Dans le fond de ce vallon s'élevaient de petits tertres couverts de tulipiers, de liquidambars,

d. Canneberge, airelle à baies. Plus bas, liquidamhar, arbre à sève résineuse.

CHATEAUBRIAND ET l'ÉPOPÉE EN PROSE 187

de cyprès, de magnolias, et autour desquels se repliait Tonde qui portait son tribut au Meschacébé. Du sein de la terre échauffée sortait le parfum de l'angélique et de différentes herbes odorantes.

Attirée et presque rassurée par le charme de cette solitude, Céluta s'assied sur la mousse et prépare le banquet maternel. Elle couche Amélie sur ses genoux et déroule l'une après l'autre les peaux dhermine dont l'enfant était enveloppé. Quelques larmes, tombées des yeux de la mère, ranimèrent la fille souffrante, comme si cet enfant ne devait tenir la vie que de la douleur.

Quand Céluta eut prodigué à sa fille ses caresses et ses soins, elle chercha pour elle-même un peu de nourriture.

Les lieux où elle se trouvait avaient naguère été habités par une tribu indienne. On voyait encore dans un champ anciennement moissonné quelques rejets de maïs, et Tépi de ce blé sauvageon était rempli d'une crème onctueuse : il servit au repas de Céluta.

Vers le baisser du soleil, la sœur d'Outougamiz se retira à l'entrée d'une grotte tapissée de jasmin des Florides et environnée de buissons d'azaléas. Dans cette grotte se vinrent réfugier une foule de nonpareilles ^ de cardinaux, d'oiseaux moqueurs, de perruches, de colibris qui brillaient comme des pierreries au feu du couchant.

La nuit se leva revêtue de cette beauté qu'elle n'a que dans les solitudes américaines. Le ciel étoile était parsemé de nuages blancs semblables à de légers flocons d'écume ou à des troupeaux errants dans une plaine azurée. Toutes les bêtes de la création, les biches, les caribous, les bisons, les chevreuils, les orignaux^,sortaient de leur retraite pour paître les savanes. Dans le lointain on entendait les chants extraordinaires des raines, dont les unes imitant le musrissement du

i. Nonpnreille, oiseau.

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