Mol inconnu à Liltré
CHATEAUBRIAND ET L'ePOPEE EN PROSE 193
en galopant, la tête à leurs ennemis ; les Ouras, au crâne aplati, qui marchent en imitant la danse de l'ours, et dont les joues sont traversées par des os de poissons.
Des sauvages petits, d'un air doux et timide, vêtus d'un habit qui leur descendait jusqu'à la moitié des cuisses, s'avancèrent : ils avaient sur la tête des toufles de plumes, à la main des quipos ^ aux bras et au cou des colliers de cet or qui leur fut si funeste. Un cacique portait devant lui le premier calumet envoyé de l'île de Saint-Salvador pour annoncer aux nations américaines l'arrivée de Colomb. On reconnut les tristes débris des Mexicains. Il se fît un profond silence dans l'assemblée à mesure que ces Indiens passaient.
Les Sioux, peuple pasteur, anciens hôtes de Chactas, auraient fermé la marche si derrière eux on n'eût aperçu les Esquimaux. Une triple paire de chaussons et de bottes fourrées abritaient les cuisses, les jambes et les pieds de ces sauvages; deux casaques, l'une de peau de cygne. l'autre de peau de veau marin, enveloppaient leur corps; un capuchon, ramené sur leur tête, laissait à peine voir leurs petits yeux couverts de lunettes; un toupet de cheveux noirs, qui leur pendait sur le front, venait rejoindre leur barbe rousse; Ils menaient en laisse des chiens semblables à des loups; de la main droite ils tenaient un harpon, de la main gauche une outre remplie d'huile de baleine.
Ces pauvres barbares, en horreur aux autres sauvages, furent repoussés de tous les rangs où ils se voulurent asseoir : le cacique mexicain les appela, et leur fît une place auprès de lui: Outougamiz le remercia de son hospitalité. L'assemblée ainsi complète, un grand festin fut servi. Les guerriers des diverses nations s'étonnaient de ne point voir Chactas; tous croyaient avoir été convoqués par son ordre, et les
1. Quipos. cordelettes nouées dont le travail et les couleurs constituaient une sorte d'alphabet primitif.
vieillards avaient amené leurs fils pour être témoins de sa sagesse. Ondouré balbutia quelques excuses, où mieux instruit on eût découvert ses crimes.
C'était au coucher du soleil que devait commencer la délibération; Outougamiz ne savait ce qu'il allait apprendre, mais il pressentait quelque chose de sinistre. L'ouverture de la salle était tournée vers le couchant, de sorte que les députés assis dans le bois sur le tronc des pins découvraient la vaste perspective du lac et le soleil incliné sur l'horizon; le bûcher brûlait au milieu du conseil. La roche élevée portJait dans les airs, comme sur un piédestal, et ce bois né avec la terre, et cette assemblée de sauvages, prête à délibérer sur la liberté de tout un monde.
Aussitôt que le disque du soleil toucha les flots du lac, par delà l'île des Ames, le jongleur des Natchez, les bras tendus vers l'astre du jour, s'écria : « Peuples, levez-vous! » Quatre interprètes des quatre langues mères de l'Amérique répétèrent le commandement du jongleur, et les députés se levèrent.
Le silence règne : on n'entend que le bruit du torrent qui coule au milieu du conseil, et qui cesse de gronder en se précipitant dans le lac où il n'arrive qu'en vapeur.
Tous les yeux sont fixés sur le jongleur : il déploie lentement un rouleau de peaux de castor; la dernière enveloppe s'entr'ouvre : on aperçoit des ossements humains!
« Les voilà, s'écrie le prêtre, ces témoins redoutables! Ossements sacrés, vous reposerez encore dans une terre libre. Oui ! pour vous nous allons entreprendre des choses qui ne se sont point encore vues; sur vous nous allons prêter le serment d'un secret plus profond que les abîmes de la tombe dont nous vous avons retirés. »
Le jongleur s'arrête, puis s'écrie de nouveau : « Peuples, jurez! » Il prononce ainsi la formule du plus terrible des serments :
« Par le Grand-Esprit, par Athaensic, parles cendres
CHATEAUBRIAND ET l'ÉPOPÉE EN PROSE 195
de nos pères, par la patrie, par la liberté, je jure d'adhérer fidèlement à la résolution qui sera prise, soit en général par tous les peuples, soit en particulier par ma nation. Je jure que, quelles que soient les mesures que les peuples en général, ou ma nation en particulier, adoptent dans cette assemblée, je garderai un inviolable secret. Je ne révélerai ce secret ni à mes frères, ni à mes sœurs, ni à mon père, ni à ma mère, ni à ma femme, ni à mes amis, encore moins à ceux contre qui ces mesures pourraient être adoptées *. Si je révèle ce secret, que ma langue soit coupée en morceaux, que l'on m'enferme vivant dans un tombeau, qu'Athaensic me poursuive, que mon corps, après ma mort, soit livré aux mouches, et que mon àme narrive jamais au pays des âmes! »
Agité du génie de la mort, le jongleur se tait; il promène des yeux hagards sur l'assemblée, que glace une religieuse terreur. Tout à coup les sauvages, déployant un bras armé, s'écrient : « Nous le jurons! »
Le soleil tombe sous l'horizon, le lac bat ses rivages, le bois murmure, le bûcher du conseil pousse une noire fumée, les ossements semblent tressaillir : Outougamiz a juré.
Il a juré ! et comment eût-il pu ne pas prononcer le serment? La religion, la mort, la patrie, avaient parlé! Cent vieillards avaient promis de se taire sur la délivrance de toutes les nations américaines !
Ondouré avait prévu pour Outougamiz cet entraînement inévitable; il jeta un regard plein d'une joie affreuse sur linfortuné : Outougamiz sentit passer sur lui ce fatal regard. Il leva les yeux, et lut son malheur au visage du monstre. Un cri aigu sort de la poitrine du frère de Céluta : « René est mort! j'ai tué mon ami! »
[Peu de temps après, René périssait victime d'Ondouré.]
[Les Natchez.)
d. Ceci vise implicitement René.
« Les Martyrs ». — Dessein des « Martyrs ».
J'ai avancé, dans un premier ouvrage, que la religion chrétienne me paraissait plus favorable c|ue le paganisme au développement des caractères et au jeu des passions dans l'épopée. J'ai dit encore que le merveilleux de cette religion pouvait peut-être lutter contre le merveilleux emprunté de la mythologie. Ce sont ces opinions, plus ou moins combattues, que je cherche à appuyer par un exemple.
Pour rendre le lecteur juge impartial de ce grand procès littéraire, il m'a semblé c|u'il fallait chercher un sujet qui renfermât dans un même cadre le tableau des deux religions, la morale, les sacrifices, les pompes des deux cultes; un sujet où le langage de la Genèse pût se faire entendre auprès de celui de VOdyssée ; où le Jupiter d'Homère vînt se placer à côté du Jehovah de Milton, sans blesser la piété, le goût et la vraisemblance des mœurs ^
Cette idée conçue, j'ai trouvé facilement l'épocpie historique de l'alliance des deux religions.
La scène s'ouvre au moment de la persécution excitée par Dioclétien, vers la fin du iii« siècle. Le christianisme n'était point encore la religion dominante de l'empire romain, mais ses autels s'élevaient auprès des autels des idoles.
Les personnages sont pris dans les deux religions : je fais d'abord connaître ces personnages; le récit montre ensuite l'état du christianisme dans le monde connu, à l'époque de l'action; le reste de l'ouvrage développe cette action, qui se rattache par la catastrophe au massacre général des chrétiens.