‹ Lectures littérairesChapitre 85 sur 108 · Philosophes gaulois qui succédèrent aux druides · texte numérisé non relu

Philosophes gaulois qui succédèrent aux druides

centre du mallus ou du conseil: au pied du dolmen étaient appuyées deux autres pierres qui en soutenaient une troisième couchée horizontalement. La druidesse monte à cette tribune. Les Gaulois debout et armés l'environnent, tandis que les sénanis et les cubages élèvent des flambeaux : les cœurs étaient secrètement attendris par cette scène, qui leur rappelait lancienne liberté. Quelques guerriers en cheveux blancs laissaient tomber de grosses larmes qui roulaient sur leurs boucliers. Tous penchés en avant et appuyés sur leurs lances, ils semblaient déjà prêter l'oreille aux paroles de la druidesse.

« Elle promena quelque temps ses regards sur ces guerriers représentants d'un peuple qui le premier osa dire aux hommes : « Malheur aux vaincus! » mot impie retombé maintenant sur sa tète! On lisait sur le visage de la druidesse Témotion que lui causait cet exemple des vicissitudes de la fortune. Elle sortit bientôt de ses réflexions, et prononça ce discours :

« Fidèles enfants de Tentâtes, vous qui au milieu de « lesclavage de votre patrie avez conservé la religion « et les lois de vos pères, je ne puis vous contempler « ici sans verser des larmes ! Est-ce là le reste de cette « nation qui donnait des lois au monde? Où sont ces « États florissants de la Gaule, ce conseil des femmes « auquel se soumit le grand Annibal? Où sont ces « druides qui élevaient dans leurs collèges sacrés une « nombreuse jeunesse? Proscrits par les tyrans, à c. peine quelques-uns d'entre eux vivent inconnus dans « des antres sauvages. Velléda, une faible druidesse, « voilà donc tout ce qui vous reste pour accomplir vos « sacriflces! O île de Sayne, île vénérable et sacrée! « je suis demeurée seule des neuf vierges qui desser- <' valent votre sanctuaire! Bientôt Tentâtes n'aura plus « ni prêtres ni autels. Mais pourquoi perdrions-nous « l'espérance? J'ai à vous annoncer les secours d'un « allié puissant : auriez-vous besoin qu'on vous retraçât

« le tableau de vos souffrances pour vous faire courir « aux armes? Esclaves en naissant, à peine avez-vous « passé le premier âge, que des Romains vous enlèvent. « Que devenez-vous? Je l'ignore. Parvenus à l'âge « d'homme, vous allez mourir sur la frontière pour la « défense de vos tyrans, ou creuser le sillon qui les « nourrit. Condamnés aux plus rudes travaux, vous « abattez vos forêts, vous tracez avec des fatigues « inouïes les routes qui introduisent l'esclavage jusque « dans le cœur de votre pays : la servitude, l'oppression « et la mort accourent sur ces chemins en poussant des « cris d'allégresse, aussitôt que le passage est ouvert. « Enfin, si vous survivez à tant d'outrages, vous serez « conduits à Rome : là, renfermés dans un amphi- « théâtre, on vous forcera de vous entre-tuer, pour « amuser par votre agonie une populace féroce. Gau- « lois, il est une manière plus digne de vous de visiter « Rome! Souvenez-vous que votre nom veut dire voyait geur. Apparaissez tout à coup au Capitole, comme « ces terribles voyageurs vos aïeux et vos devanciers. « On vous demande à l'amphithéâtre de Titus. Partez! « obéissez aux illustres spectateurs qui vous appellent. « Allez apprendre aux Romains à mourir, mais d'une « tout autre façon qu'en répandant votre sang dans « leurs fêtes : assez longtemps ils ont étudié la leçon, « faites-la-leur pratiquer. Ce que je vous propose n'est « point impossible. Les tribus des Francs qui s'étaient « établies en Espagne retournent maintenant dans leur « pays; leur flotte est à la vue de vos côtes; ils n'at- « tendent qu'un signal pour vous secourir. Mais si le « ciel ne couronne pas vos efforts, si la fortune des « césars doit l'emporter encore, eh bien, nous irons « chercher avec les Francs un coin du monde où l'es- « clavage soit inconnu ! Que les peuples étrangers nous <( accordent ou nous refusent une patrie, la terre ne « peut nous manquer pour y vivre ou pour y mourir. » « Je ne puis vous dépeindre l'effet de ce discours prononcé à la lueur des flambeaux, sur une bruyère, près

CHATEAUBRIAND ET l'ÉPOPÉE EX PROSE 231

d'une tombe, dans le sang des taureaux mal égorgés, qui mêlaient leurs derniers mugissements aux sifflements de la tempête : ainsi l'on représente ces assemblées des esprits de ténèbres que des magiciennes convoquent la nuit dans les lieux sauvages. Les imaginations échauffées ne laissèrent aucune autorité à la raison. On résolut; sans délibérer, de se réunir aux Francs. Trois fois un guerrier voulut ouvrir un avis contraire, trois fois on le força au silence, et à la troisième fois le héraut d'armes lui coupa un pan de son manteau.

« Ce n'était là que le prélude d'une scène épouvantable. La foule demande à grands cris le sacrifice d'une victime humaine, afin de mieux connaître la volonté du ciel. Les druides réservaient autrefois pour ces sacrifices quelque malfaiteur déjà condamné par les lois. La druidesse fut obligée de déclarer que, puisqu'il n'y avait point de victime désignée, la religion demandait un vieillard, comme l'holocauste le plus agréable à Tentâtes.

« Aussitôt on apporte un bassin de fer sur lequel Velléda devait égorger le vieillard. On place le bassin à terre devant elle. Elle n'était point descendue de la tribune funèbre d'où elle avait harangué le peuple, mais elle s'était assise sur un triangle de bronze, le vêtement en désordre, la tête échevelée. tenant un poignard à la main, et une torche flamboyante sous ses pieds. Je ne sais comment aurait fini cette scène : j'aurais peut-être succombé sous le fer des barbares en essayant d'interrompre le sacrifice; le ciel, dans sa bonté ou dans sa colère, mit fin à mes perplexités. Les astres penchaient vers leur couchant. Les Gaulois craignirent d'être surpris par la lumière. Ils résolurent d'attendre pour offrir l'hostie abominable, cjue Dis, père des ombres, eût ramené une autre nuit dans les cieux. La foule se dispersa sur les bruyères, et les flambeaux s'éteignirent; seulement quelques torches agitées par le vent brillaient encore çà et là dans la profondeur des bois, et l'on entendait le chœur lointain

des bardes qui chantaient en se retirant ces paroles lugubres :

« Tentâtes veut du sang; il a parlé dans le chêne « des druides. Le gui sacré a été coupé avec une fau- « cille d'or, au sixième jour de la lune, au premier « jour du siècle. Tentâtes veut du sang; il a parlé dans « le chêne des druides! »

« Je me hâtai de retourner au château. Je convoc{uai les tribus gauloises. Lorsqu'elles furent réunies au pied de la forteresse, je leur déclarai que je connaissais leur assemblée séditieuse et les complots qu'on tramait contre César.

« Les barbares furent glacés d'effroi. Environnés des soldats romains, ils crurent toucher à leur dernier moment. Tout à coup des gémissements se font entendre : une troupe de femmes se précipite dans l'assemblée. Elles étaient chrétiennes, et portaient dans leurs bras leurs enfants nouvellement baptisés. Elles tombent à mes genoux, me demandant grâce pour leurs époux, leurs fds et leurs frères; elles me présentent leurs nouveau-nés, et me supplient, au nom de cette génération pacifique, d'être doux et charitable.

« Eh! comment aurais-je pu résistera leurs prières? Comment aurais-je pu mettre en oubli la charité de Zacharie i ? Je relevai ces femmes !

« Mes sœurs, leur dis-je, je vous accorde la grâce « que vous me demandez au nom de Jésus-Christ, « notre commun maître. Vous me répondrez de vos « époux et je serai tranquille quand vous m'aurez « promis qu'ils resteront fidèles à César. »

« Les Armoricains poussèrent des cris de joie, et ils élevèrent jusqu'aux nues une clémence C{ui me coûtait bien peu. Avant de les congédier, j'arrachai d'eux la promesse qu'ils renonceraient à des sacrifices affreux sans doute, puisqu'ils avaient été proscrits par Tibère même et par Claude. J'exigeai toutefois c^u'on me livrât

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