‹ Lectures littérairesChapitre 91 sur 108 · Vkl. TiT. Liv · texte numérisé non relu

Vkl. TiT. Liv

Urbem, mi Ru fi, cole; in ista luce vire •. Cet attrait de la belle Ausonie est encore le même. On cite plusieurs exemples de voyageurs qui, venus à Rome dans le dessein d'y passer quekiues jours, y sont demeurés toute leur vie. Il fallut que le Poussin vînt mourir sur cette terre des beaux paysages : au moment môme où je vous écris, j'ai le bonheur d'y connaître M. d'Agincourt -, qui y vit seul depuis vingt-cinq ans, et qui promet à la France d'avoir aussi son Vinckelmann.

Quiconque s'occupe uniquement de l'étude de l'antiquité et des arts, ou quiconque n'a plus de liens dans la vie, doit venir demeurer à Rome. Là il trouvera pour société une terre C{ui nourrira ses réflexions et qui occupera son cœur, des promenades qui lui diront toujours quelque chose. La pierre qu'il foulera aux pieds lui parlera, la poussière c{ue le vent élèvera sous ses pas renfermera quelque grandeur humaine. S'il est malheureux, s'il a mêlé les cendres de ceux qu'il aima à tant de cendres illustres, avec cjuel charme ne passera-t-il pas du sépulcre des Scipions au dernier asile d'un ami vertueux, du charmant tombeau de Cécilia Metella au modeste cercueil d'une femme infortunée! Il pourra croire c|ue ces mîmes chéris se plaisent à errer autour de ces monuments avec l'ombre de Cicéron, pleurant encore sa chère Tullie, ou d'Agrippine encore occupée de l'urne de Germanicus. S'il est chrétien, ah! comment pourrait-il alors s'arracher de cette terre qui est devenue sa patrie, de cette terre qui a vu naître un second empire, plus saint dans son berceau, plus grand dans sa puissance C£ue celui qui la précédé, de cette terre où les amis que nous avons perdus, dormant avec les martyrs aux catacombes, sous l'œil du Père des fidèles, paraissent devoir se réveiller les

1. « C"est à Rome qu'il faut habiter, mon cher Rufus, c'est à cette lumière qu'il faut vivre. ■•

2. Seroux d'Agincourt (1730-181 i). premier historien de l'art français.

premiers dans leur poussière et semblent plus voisins des cieux?

Quoique Rome, vue intérieurement, offre l'aspect de la plupart des villes européennes, toutefois elle conserve encore un caractère particulier : aucune autre cité ne présente un pareil mélange d'architecture et de ruines, depuis le Panthéon d'Agrippa jusqu'aux murailles de Bélisaire, depuis les monuments apportés d'Alexandrie jusqu'au dôme i élevé par Michel-Ange. La beauté des femmes est un autre trait distinctif de Rome : elles rappellent par leur port et leur démarche les Clélie et les Cornélie; on croirait voir des statues antiques de Junon ou de Pallas descendues de leur piédestal et se promenant autour de leurs temples. D'une autre part, on retrouve chez les Romains ce ton des chairs auquel les peintres ont donné le nom de couleur historique, et qu'ils emploient dans leurs tableaux. Il est naturel que des hommes dont les aïeux ont joué un si grand rôle sur la terre aient servi de modèle ou de type aux Raphaël et aux Dominiquin, pour représenter les personnages de l'histoire.

Une autre singularité de la ville de Rome, ce sont les troupeaux de chèvres, et surtout ces attelages de grands bœufs aux cornes énormes, couchés au pied des obélisques égyptiens, parmi les débris du Forum et sous les arcs où ils passaient autrefois pour « conduire le triomphateur romain à ce Capitole » que Cicéron appelle le conseil public de runivers :

Romanos ad templa deum duxere triumphos.

A tous les bruits ordinaires des grandes cités se mêle ici le bruit des eaux que l'on entend de toutes parts, comme si l'on était auprès des fontaines de Bandusie ou d'Kgérie. Du haut des collines renfermées dans l'enceinte de Rome, ou à l'extrémité de

Page 1