Savant du xviii" siècle
débris, à l'ombre de Lycurgue, des Thermopyles et à tous les mensonges de la fable et de Thistoire. Le soleil disparut derrière le Taygète. de sorte que je le vis commencer et finir son tour sur les ruines de Lacédémone. Il y avait trois mille cinq cent quarantetrois ans qu'il s'était levé et couché pour la première fois sur cette ville naissante. Je partis l'esprit rempli des objets que je venais de voir et livré à des réflexions intarissables : de pareilles journées font ensuite supporter patiemment beaucoup de malheurs, et rendent surtout indifférent à bien des spectacles.
{Itinéraire.)
A Athènes.
1, — l'arrivée.
. Enfin, le grand jour de notre entrée à Athènes se leva. Le 23, à trois heures du matin, nous étions tous à cheval ; nous commençâmes à défiler en silence par la voie Sacrée ' : je puis assurer que Finitié le plus dévot à Cérès n'a jamais éprouvé un transport aussi vif que le mien. Nous avions mis nos beaux habits pour la fête; le janissaire avait son turban, et. par extraordinaire, on avait frotté et pansé les chevaux. Nous traversâmes le lit d'un torrent appelé Siranta- Potamo ou les Quarante Fleuves, probablement le Céphise Éleusinien ; nous vîmes quelques débris d'églises chrétiennes : ils doivent occuper la place du tombeau de ce Zarex qu"Apollon lui-même avait instruit dans l'art des chants. Dautres ruines nous annoncèrent les monuments d'Eumolpe et dHippothoon; nous trouvâmes les rhïti ou les courants d"eau salée : cétait là que pendant les fêtes d'Eleusis les gens du peuple insultaient les passants, en mémoire des injures quune vieille femme avait dites autrefois à Cérès. De
là passant au fond, on au point extrême du canal de Salamine, nous nous engageâmes dans le défilé que forment le mont Parnès et le mont lEgalée : cette partie de la voie Sacrée s'appelait Le Mystique. Nous aperçûmes le monastère de Daphné. bâti sur les débri& du temple d'Apollon, et dont l'église est une des plus anciennes de l'Attique. Un peu plus loin, nous remarquâmes quelques restes du temple de Vénus. Enfin le défilé commence à s'élargir; nous tournons autour du mont Pœcile, placé au milieu du chemin comme pour masquer le tableau, et tout à coup nous découvrons la plaine d'Athènes.
Les voyageurs qui visitent la ville de Cécrops arrivent ordinairement par le Pirée ou par la route de Nègrepont. Ils perdent alors une partie du spectacle, car on n'aperçoit que la citadelle quand on vient de la mer, et l'Anchesme coupe la perspective quand on descend de l'Eubée. Mon étoile m'avait amené par le véritable chemin pour voir Athènes dans toute sa gloire.
La première chose qui frappa mes yeux, ce fut la citadelle éclairée du soleil levant : elle était juste en face de moi, de l'autre côté de la plaine, et semblait appuyée sur le mont Hymette, qui faisait le fond du tableau. Elle présentait, dans un assemblage confus, les chapiteaux des Propylées, les colonnes du Parthénon et du temple d'Érechthée, les embrasures d'une muraille chargée de canons, les débris gothiques des chrétiens et les masures des musulmans.
Deux petites collines, l'Anchesme et le Musée, s'élevaient au nord et au midi de l'Acropolis, Entre ces deux collines, et au pied de l'Acropolis, Athènes se montrait à moi : ses toits aplatis, entremêlés de minarets, de cyprès, de ruines, de colonnes isolées, les dômes de ses mosquées couronnés par de gros nids de cigognes, faisaient un effet agréable aux rayons du soleil. Mais si l'on reconnaissait encore Athènes à ses débris, on voyait aussi, à l'ensemble de son architec-
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ture et au caractère général des monuments, que la ville de Minerve n'était plus habitée par son peuple.
Une enceinte de montagnes, qui se termine à la mer, l'orme la plaine ou le bassin dAthènes. Du point où je voyais cette plaine au mont Pœcile, elle paraissait divisée en trois bandes ou régions, courant dans une direction parallèle du nord au midi. La première de ces régions, et la plus voisine de moi, était inculte et couverte de bruyères; la seconde offrait un terrain labouré où l'on venait de faire la moisson; la troisième présentait un long bois d'oliviers, qui s'étendait un peu circulairement depuis les sources de Tllissus, en passant au pied de FAnchesme, jusque vers le port de Phalère. Le Céphise coule dans cette forêt, qui par sa vieillesse semble descendre de l'olivier que Minerve fît sortir de la terre. L'Ilissus a son lit desséché de l'autre côté d'Athènes, entre le mont Hymette et la ville. La plaine n'est pas parfaitement unie : une petite chaîne de collines détachée du mont Hymette en sur- .monte le niveau et forme les différentes hauteurs sur lestfuelles Athènes plaça peu à peu ses monuments.
Ce n'est pas dans le premier moment d'une émotion très vive que l'on jouit le plus de ses sentiments. Je m'avançais vers Athènes avec une espèce de plaisir qui m'ôtait le pouvoir de la réflexion ; non que j'éprouvasse quelque chose de semblable à ce que j'avais senti à la vue de Lacédémone. Sparte et Athènes ont conservé jusque dans leurs ruines leurs différents caractères : celles de la première sont tristes, graves et solitaires; celles de la seconde sont riantes, légères, habitées. A l'aspect de la patrie de Lycurgue, toutes les pensées deviennent sérieuses, mâles et profondes; l'âme, fortifiée, semble s'élever et s'agrandir; devant la ville de Solon, on est comme enchanté par les prestiges du génie ; on a l'idée de la perfection de l'homme considéré comme un être intelligent et immortel. Les hauts sentiments de la nature
humaine prenaient à Athènes quelque chose d'élégant qu'ils n'avaient point à Sparte. L'amour de la patrie et de la liberté n'était point pour les Athéniens un instinct aveugle, mais un sentiment éclairé, fondé sur ce goût du beau dans tous les genres, que le ciel leur avait si libéralement départi; enfin, en passant des ruines de Lacédémone aux ruines d'Athènes, je sentis que j'aurais voulu mourir avec Léonidas et vivre avec Périclès.
Nous marchions vers cette petite ville, dont le territoire s'étendait à quinze ou vingt lieues, dont la population n'égalait pas celle d'un faubourg de Paris, et qui balance dans l'univers la renommée de l'empire romain. Les yeux constamment attachés sur ces ruines, je lui appliquais ces vers de Lucrèce :
Primœ frugiferos fœtus mortalibus œgris Dididerunt quondam prœclaro nomine Alhenœ, Et recreaverunt vitani legesque rogarunt; Et prinife dederunt solalia dulcia vitsei.
Je ne connais rien qui soit plus à la gloire des Grecs que ces paroles de Cicéron : « Souvenez-vous, Quintus, que vous commandez à des Grecs qui ont civilisé tous les peuples, en leur enseignant la douceur et l'humanité, et à qui Rome doit les lumières qu'elle possède. » Lorsqu'on songe à ce que Rome était au temps de Pompée et de César, à ce que Cicéron était lui-même, on trouve dans ce peu de mots un magnifique éloge.
Des trois bandes ou régions qui divisaient devant nous la plaine d'Athènes, nous traversâmes rapidement les deux premières, la région inculte et la région cultivée. On ne voit plus sur cette partie de la route
1. « Athènes la première, rillustre Athènes enfanta jadis poulies tristes mortels les fruits nourrissants de la terre; elle soulagea leur vie, fonda les lois, et, la première, leur apprit les douces consolations de l'existence. -
le monument du Rlioclien et le tombeau de la courtisane, mais on aperçoit des débris de quelques églises. Nous entrâmes dans le bois d'oliviers : avant d'arriver au Céphise, on trouvait deux tombeaux et un autel de Jupiter rindulgent. Xous distinguâmes bientôt le lit du Céphise entre les troncs des oliviers qui le bordaient comme de vieux saules : je mis pied à terre pour saluer le fleuve et pour boire de son eau; j"en trouvai tout juste ce qu'il m'en fallait dans un creux sous la rive; le reste avait été détourné plus haut pour arroser les plantations d'oliviers. Je me suis toujours fait un plaisir de boire de Feau des rivières célèbres que j'ai passées dans ma vie : ainsi j'ai bu des eaux du Mississipi, de la Tamise, du Rhin, du Pô, du Tibre, de l'Eurotas, du Céphise, de l'Hermus, du Granique, du Jourdain, du Nil, du Tage et de TÈbre. Que d'hommes au bord de ces fleuves peuvent dire comme les Israélites : Sedimus et flevimus!
J'aperçus à quelque distance sur ma gauche les débris du pont que Xénoclès de Linde avait fait bâtir sur le Céphise. Je remontai à cheval, et je ne cherchai point à voir le figuier sacré, l'autel de Zéphyre, la colonne d'Antémocrite ; car le chemin moderne ne suit plus dans cet endroit l'ancienne voie Sacrée. En sortant du bois d'oliviers, nous trouvâmes un jardin environné de murs, et qui occupe à peu près la place du Céramique extérieur. Nous mîmes une demi-heure pour nous rendre à Athènes, à travers un chaume de froment. Un mur moderne nouvellement réparé et ressemblant à un mur de jardin renferme la ville. Nous en franchîmes la porte, et nous pénétrâmes dans de petites rues champêtres, fraîches et assez propres : chaque maison a son jardin planté d'orangers et de figuiers. Le peuple me parut gai et curieux, et n'avait point l'air abattu des Moraïtes. On nous enseigna la maison du consul.
Je ne pouvais être mieux adressé qu'à M. Fauvel pour voir Athènes : on sait c|u'il habite la ville de
Minerve depuis de longues années ; il en connaît les moindres détails, beaucoup mieux qu'un Parisien ne connaît Paris. On a de lui d'excellents mémoires; on lui doit les plus intéressantes découvertes sur l'emplacement d'Olympie, sur la plaine de Marathon, sur le tombeau de Thémistocle au Pirée, sur le temple de la Vénus aux Jardins, etc. Chargé du consulat d'Athènes, qui n'est pour lui qu'un titre de protection, il a travaillé et travaille encore, comme peintre, au Voyage pittoresque de la Grèce. L'auteur de ce bel ouvrage, M. de Choiseul-Gouffier, avait bien voulu me donner une lettre pour l'homme de talent, et je portais de plus au consul une lettre du ministre ^
Rien ne sentait le consul chez mon hôte, mais tout y annonçait l'artiste et l'antiquaire. Quel plaisir pour moi d'être logé à Athènes dans une chambre pleine des plâtres moulés du Parthénon! Tout autour des murs étaient suspendus des vues du temple de Thésée, des plans des Propylées, des cartes de l'Attique et de la plaine de Marathon. Il y avait des marbres sur une table, des médailles sur une autre, avec de petites tètes et des vases en terre cuite. On balaya, à mon grand regret, une vénérable poussière; on tendit un lit de sangle au milieu de toutes ces merveilles; et comme un conscrit arrivé à l'armée la veille d'une affaire, je campai sur le champ de bataille.