IV. DES PASSIONS
Il se trouve dans les vices mêmes une image obscure, ou plutôt une ombre des biens solides, qui trompe les hommes par une fausse apparence de beauté.
Ainsi l'orgueil n'a pour but que la grandeur et l'élévation : et vous seul, mon Dieu, êtes souverainement grand et infiniment élevé au-dessus de toutes choses. L'ambition aspire aux honneurs et à la gloire, et vous seul méritez un honneur suprême, et êtes environné de gloire dans l'éternité. La cruauté des tyrans ne tend qu'à se faire craindre; mais qui mérite d'être craint que vous seul, mon Dieu, dont le pouvoir absolu comprend si généralement tous les temps, tous les lieux, et toutes les créatures, que quoi que l'on fasse pour tirer quelque chose de vos mains, il est impossible ni de l'enlever par surprise, ni de le ravir par violence. L'amour infâme se veut rendre agréable par ses caresses; mais il n'y a point de douceur ni de tendresse égale à celle de votre amour ; et rien ne mérite d'être aimé avec autant d'ardeur ni ne rend si heureux ceux qui l'aiment , que votre véHté, qui est plus belle, sans comparaison, et plus éclatante que les plus belles choses.
La curiosité veut passer pour la science, parce qu'elle désire tout savoir; mais vous seul, mon Dieu, savez tout , et rien n'est caché à votre lumière. L'ignorance même et l'indiscrétion se couvrent du nom de simplicité et d'innocence, parce que vous êtes le plus simple de tous les êtres, et que rien n'est pur ni innocent comme vous, toutes vos œuvres rendant un témoignage public que vous êtes ennemi de toute corruption et de tout mal. La paresse semble ne désirer que le repos ; et où se t!rouve le repos assuré et véritable si ce n'est dans le Sei •
gneur ? Le luxe et la superfluité veulent passer pour richesse et pour abondance ; mais vous êtes seul la source abondante et inépuisable d'une douceur toute céleste et incorruptible. La profusion veut paraître libérale et magnifique ; mais c'est vous qui répandez toute sorte de biens sur les hommes avec une libéralité et une magnificence vraiment divines. L'avarice veut posséder de grands trésors ; et vous les possédez tous. L'envie dispute de la prééminence et de l'excellence; et qu'y a-t-il d'éminent et de sublime qui ne soit bas en comparaison de vous? La colère veut se venger; mais vous seul savez vous venger avec une souveraine justice.
La crainte se trouve surprise à la vue d'un accident subit et inopiné; elle tremble pour ce qu'elle aime, et elle tâche de s'assurer contre les maux en prévenant les périls; mais pour vous, mon Dieu, que vous peut-il arriver qui vous surprenne ? Qui peut vous ôter ce que vous aimez? Et où trouvera -t- on, hors de vous, un ferme repos et une pleine assurance? La tristesse se dessèche et se consume dans le regret des choses qu'elle a perdues, et que le cœur avait aimées avec passion , parce qu'elle voudrait qu'on ne lui ôtât rien de tout ce qu'elle possède , comme il est impossible de vous rien ôter de ce que vous possédez. Ainsi , l'âme devenant adultère, se sépare de vous, qui êtes son époux unique, pour s'abandonner à l'aiîection des créatures , et elle s'efforce de trouver hors de vous les biens qu'elle ne peut posséder tout purs et sans mélange que lors qu'elle retourne à vous.
En cette sorte, mon Dieu, ceux même qui s'éloignent de vous et qui s'élèvent contre vous par leurs péchés, ne laissent pas de s'efforcer, au milieu de leur dérèglement, de vous devenir semblables en quelque chose, quoique d'une manière criminelle. C'est ce qui montre clairement que vous êtes le principe et l'auteur souverain de tout l'être, puisque votre créature ne peut s'écarter tellement
i4 PREMIÈRE PARTIE :
de vous, qui êtes la beauté suprême, qu'elle n'en conserve quelque ombre, et qu'elle ne fasse '^raître dans sa difformité même quelques traits confus qui marquent le doigt de son Créateur. ,
(Saint Augustin. Confessions, livre II, chap. vu.)