VII. DE LA CHASTETE
SAINT JEROME A EUSTOCHIE.
« Écoutez ma fille, ouvrez les yeux, et ayez l'oreille attentive, et oubliez votre peuple et la maison de votre père; et le roi désirera voir votre beauté. » C'est ainsi que Dieu parle à l'âme dans le psaume quarante-quatrième, pour l'engager à quitter, à l'exemple d'Abraham, son pays et sa famille, à se séparer des Chaldéens, qui signifient semblables aux démons, et à établir sa demeure dans cette région des vivants, après laquelle soupirait le même prophète, lorsqu'il disait : « Je crois fermement voir un jour les biens du Seigneur dans la terre des vivants. »
Mais ce n'est pas assez pour vous de sortir de votre pays ; vous devez encore oublier votre peuple , et la maison de voire père, et mépriser tout ce qui flatte les sens, pour vous unir étroitement à votre divin époux : « Ne regardez point derrière vous, disaient à Loth les anges du Seigneur, et ne demeurez point dans le pays d'alentour; mais sauvez-vous sur la montagne, de peur que vous ne périssiez aussi vous-même avec les autres. » Quand une fois on a mis la main à la charrue, l'on ne doit point regarder derrière soi, ni revenir des champs en sa maison. Après avoir été revêtu de Jésus-Christ, l'on ne doit point descendre du toit pour prendre d'autres vêtements.
Voici quelque chose de bien étonnant, et debien digne i de notre admiration ; un père exhorte sa fille à ne plus pen- { ser à son père. « Vous êtes les enfants du démon, disait Jésus-Christ aux Juifs, et vous ne voulez qu'accomplir les désirs de votre père. « L'apôtre saint Jean dit aussi ailleurs : « Celui qui commet le péché, est enfant du démon. »
Tel est notre premier père ; c'est de lui que nous sommes sortis, et la naissance criminelle que nous en avons reçue nous a rendus tout noirs : de manière qu'après avoir fait pénitence, et avant de nous être élevés au comble des vertus, nous sommes forcés de dire avec l'Épouse des Cantiques : « Je suis noire, mais je suis belle, ô filles de Jérusalem. » Je suis sortie de la maison où l'on m'a vue naître, j'ai oublié mon père, je vais renaître en Jésus- Christ. Mais quel sera le fruit de cette renaissance? Le voici : « Et le roi désirera voir votre beau lé. » Voilà quel est ce grand Sacrement dont l'apôtre saint Paul a dit : « C'est pourquoi l'homme abandonnera son père et sa mère, pour s'attacher à sa femme, et ils ne feront l'un et l'autre, non plus comme autrefois, qu'une même chair, mais qu'un même esprit. « Votre époux n'est ni fier ni superbe, il n'a pas dédaigné de prendre une Éthiopienne pour épouse. Dès que vous voudrez vous instruire des sages maximes qu'enseigne ce véritable Salomon, vous n'avez qu'à vous approcher de lui, il ne vous cachera rien de qu'il sait.
Quant à moi , mon dessein n'est point de vous flatter ici : un flatteur est un agréable ennemi qui nous empoisonne par des louanges trompeuses et des caresses aiïectées. Je n'emploierai point dans cet ouvrage ce que l'éloquence a de plus pompeux et de plus brillant , pour étaler à vos yeux le bonheur de la virginité , et pour mettre tout le monde à vos pieds en vous élevant jusqu'au rang des anges. Je ne veux pas que l'état que vous avez embrassé vous inspire de l'orgueil, mais de la crainte. Vous portez avec vous un précieux trésor, prenez garde de tomber entre les mains des voleurs. La vie présente est comme une carrière où nous courons tous, afin de recevoir la couronne dans la vie future. L'on ne marche qu'en tremblant parmi les serpents et les scorpions. « Mon épée, dit le Seigneur, s'est enivrée de sang dans le ciel. » Gomment donc pouvez-vous espérer de trouver la paix dans une I. 3
3g PREMIÈRE PARTIE :
terre qui ne produit que des épines et des ronces, et qui Tm donnée en nourriture au. serpents? .Nous avons a con^ibattre non contre des hommes de cha.r et de sang r^l con ire les principautés et les puissances de ce mais contre p ,- ténébreux, contre les
rpr.t:d tlce'rlpandus dans Pa.r. „ Tout est plein d-enn mis ici-bas, nous sommes environnes de toutes lr"s et notre chair, qui n'est que fa.blesse et qm b.e,^-. Tne' ra que cendre et que poussière, soutient seuW
ous leurs efforts. Mais après que vous serez sorhe des liens de ce corps mortel , exempte de tout ce que le prince d ce monCourrait vous reprocher ; alors, libre et transi le vous entendrez ces paroles du prophète :.. Tou ce aui'effrave durant la nuii, ne vous fera point trembler , vous ne craindrez ni la flèche qui vole durant le jour, n,
esLr;eVonpréparedanslesténèbres,n,esa.aque
du démon du midi. Mille tomberont a votre gauche e to miUe à votre droite , mais la mort n'approchera point d M" . Que si , effrayée de cette ™"''''"i-V- ^ : chaaue mouvement qu'excite la passion, vous dites en vous même ■ . Que ferons-nous? . Elisée vous repondra : Ne craignez point, car il J a plus de gens armes av« ZlZ^ n'y en a avec eux; . et ,1 fera pour vous cette ™Serr.ieu-. . Ouvrez, Seigneur, les yeux de voire ! anle afin qu'elle voie. . Alors, ouvrant les yeux, vous V rrez un chariot de feu tout prêt à vous enlever au cidclmme Èlie, et vous chanterez dans le transport dd voVreir: .. No re âme s'est échappée comme un passe-l rêlt' du filet des chasseurs : le filet a été bnse, et nous
''T^dfs què"rus"sommes attachés . un corps fragile d mortel • tandis que nous portons ce trésor dans des vasea de r ; tandis que l'esprit ades désirs contraires a ceu Z /chair et que la chair en a de contraires à ceux d. ? sprit Ta 'victole est toujours incertaine. Car le démon, quf es. notre ennemi, tourne sans cesse autour de no»t
LES PÈUES Eï LE PAGANISME. 39
comme un lion rugissant, cherchant à dévorer quelqu'un. « Vous avez répandu les ténèbres , dit le prophète-roi , et la nuit a été faite, et c'est durant la nuit que toutes les bêtes de la forêt passeront, et que les petits des lions rugissent après leur proie, et cherchent la nourriture que Dieu leur a destinée. » Le démon ne cherche point à dévorer les infidèles, ni ceux du dehors, que le roi d'Assyrie a fait brûler dans une fournaise ardente : il ne s'apphque qu'à séduire les fidèles, et à les arracher du sein de l'Église de Jésus Christ. Il ne se nourrit, comme dit le prophète Abacuc, que de viandes choisies et délicieuses. Tantôt c'est un Job qu'il veut renverser : tantôt ce sont des apôtres qu'il demande à cribler, après avoir dévoré le perfide Judas. Le Sauveur n'est pas venu apporter la paix sur la terre, mais l'épée. Lucifer, qui paraissait si brillant au point du jour, est tombé du ciel; et cet ange superbe, nourri parmi les délices du paradis, a entendu de la bouche du Seigneur ces terribles menaces : « Quand tu prendrais ton vol aussi haut que l'aigle, j'irais t' arracher de là. » Car il avait dit en son cœur : « J'établirai mon trône au-dessus des astres, et je serai semblable au Très-Haut. » C'est pour cela que Dieu dit à ceux qui descendent tous les jours par cette échelle mystérieuse que Jacob vit en songe : « J'ai dit : Vous êtes des dieux, et vous êtes tous enfants du Très- Haut; mais cependant vous mourrez comme des hommes, et vous tomberez comme l'un des princes. « Le démon est tombé le premier, et comme Dieu se trouve dans l'assemblée des dieux, et qu'il juge les dieux étant au milieu d'eux; l'apôtre saint Paul dit à ceux qui tombent de ce haut rang où ils étaient élevés : « Puisqu'il y a parmi vous de la division et de la jalousie, n'est-il pas visible que vous êtes des hommes, et que vous vous conduisez selon l'homme? » Si l'apôtre saint Paul, ce vase d'élection, cet homme destiné à porter l'Évangile de Jésus- Christ parmi les nations, s'applique à réprimer les saillies d'une chair révoltée , à éteindre le feu des passions
dont il se sent embrasé , à mortifier son corps et à le réduire en servitude , de peur qu'en prêchant aux autres il ne devienne lui-même réprouvé : si malgré ses soins et ses mortifications continuelles , il ne laisse pas de sentir dans ses membres une loi qui combat la loi de l'esprit et qui l'assujettit à la loi du péché : si, après avoir souffert la nudité, les jeûnes, la faim, la prison , les fouets et les tourments, revenu à lui-même, il s'écrie : « Malheureux homme que je suis ! qui me délivrera de ce corps de mort 1 » croyez-vous devoir vivre sans crainte et sans inquiétude? Prenez garde, je vous prie, que Dieu ne dise un jour de vous : « La Vierge d'Israël est tombée , et il n'y a personne qui la relève. » Quand une fois une vierge vient à tomber, j'ose le dire, Dieu, tout puissant qu'il est , ne saurait la rétablir dans sa première innocence.
Donc ne suivons point l'attrait du vice ; mais dès que nous sentirons les premiers mouvements de la concupiscence, et les douces impressions de la volupté, écrionsnous avec le prophète-roi : « Le Seigneur est mon aide ; je ne craindrai point tout ce que la chair pourra faire contre moi. » Lorsque vous verrez votre cœur, agité de différents désirs , balancer son choix entre le vice et la vertu , dites avec le même prophète : « Pourquoi , mon âme , êtes-vous si triste, et pourquoi me troublez-vous ? Confiezvous au Seigneur, parce que je lui rendrai des actions de grâces , comme à celui qui est le salut et la lumière de mon visage, et mon Dieu. » Ne donnez point aux mauvaises pensées le temps de se fortifier dans votre esprit; étouffez toutes ces semences de Babylone, qui ne sont propres qu'à faire naître dans votre cœur le désordre et la confusion ; faites mourir votre ennemi tandis qu'il est encore faible, et arrêtez dès sa source la malignité d'une passion naissante. Écoutez ce que dit le prophèteroi : « Malheur à toi , fille de Babylone ; heureux celui qui te rendra les maux que tu nous as fait souffrir ; heu-
reux celui qui prendra tes petits enfants et qui les brisera contre la pierre. »
Dans le temps que je demeurais au désert et que je vivais dans cette vaste solitude , qui , brûlée des ardeurs du soleil , n'a rien que d'affreux pour les solitaires qui l'habitent, combien de fois me suis-je imaginé être à Rome au milieu des délices? Assis que j'étais tout seul au fond de ma retraite, plongé dans un abîme d'amertume, revêtu d'un sac dont la seule vue faisait horreur à la nature , et qui servait à couvrir un corps tout défiguré et une peau toute noire et semblable à celle d'un Éthiopien ; toute mon occupation était de passer les jours et les nuits dans les larmes et les gémissements. Êtais-je accablé de sommeil et forcé malgré moi d'y succomber, je laissais tomber sur la terre toute nue un corps qui n'était plus qu'un squelette. Je ne vous dis rien de ma nourriture ; car dans le désert les malades mêmes ne boivent que de l'eau, et ils s'imaginent qu'il y a de la délicatesse et de la sensualité à manger des aliments qui soient cuits. Enfermé donc que j'étais dans cette espèce de prison, à laquelle je m'étais volontairement condamné pour éviter les feux de l'enfer, et n'ayant pour toute compagnie que les scorpions et les bêtes farouches , mon imagination me transportait souvent au milieu des chœurs des jeunes Romaines. Sous un visage défait et abattu par un jeûne continuel, je cachais une âme brûlante de désirs. Dans un corps tout de glace et dans une chair déjà morte avant l'entière destruction de l'homme, bouillonnait un feu dévorant que rien ne pouvait amortir. Me voyant sans appui et sans ressource, je me jetais aux pieds de Jésus- Christ, les arrosant de mes larmes, les essuyant avec mes cheveux, et, durant des semaines entières, ne prenant aucune nourriture , afin de dompter ma chair rebelle et de la soumettre à l'esprit. D'ailleurs , bien loin de rougir de ma misère, j'ai un véritable regret d'en être affranchi. Je me souviens d'avoir passé très-souvpnl les
jours et les nuits à crier et à me frapper la poitrine, jusqu'à ce que le Seigneur, dissipant la tempête, eût remis le calme et la tranquillité dans mon cœur. Je craignais même d'entrer dans ma cellule, qui avait vu naître tant de mauvaises pensées. Animé contre moi-même d'une juste colère, et traitant mon corps avec la dernière sévérité, je m'enfonçais tout seul dans le désert; et si je rencontrais quelque vallée profonde, quelque haute montagne, quelque rocher escarpé, j'en faisais aussitôt un lieu d'oraison, et comme une espèce de prison où je mettais ma misérable chair à la chaîne. Là (Dieu même en est témoin) , abîmé dans mes larmes, et ayant sans cesse les yeux attachés au ciel , je m'imaginais quelquefois être en la compagnie des anges , et je chantais dans le transport de ma joie : « Nous courrons après vous, attirés par l'odeur de vos parfums. » ^
Si les seules pensées que suggère un esprit dérègle sont capables de jeter dans un si grand désordre ceux même dont le corps est déjà tout abattu et tout usé par des austérités continuelles , à combien de misères doit être sujette une jeune fille, qui accorde à ses sens tout ce qui peut flatter la délicatesse? L'apôtre saint Paul nous l'apprend : « elle est morte , quoiqu'elle paraisse vivante. » On peut tirer des saintes Ecritures une infinité d'autres maximes, pour faire voir les maux que cause l'intempérance, et les biens que produit une nourriture simple et commune. Il vous est facile à vous-même de rassembler tout ce qui regarde ce sujet : remarquant, par exemple, ,a disgrâce du premier homme, qui, pour avoir obei à ses appétits plutôt qu'à Dieu, fut chassé du paradis terrestre , et condamné à passer sa vie dans la tristesse et dans la misère : les artifices dont le démon se servit dans le désert pour porter le Fils de Dieu à rompre son jeune: ces vives expressions dont se sert l'apôtre saint Paul : a Les viandes sont pour le ventre, et le ventre est pour les viandes ; mais un jour Dieu détruira l'un et l'autre ; »
et ce qu'il dit ailleurs de ceux qui mènent une vie molle et sensuelle : « Ils se font un dieu de leur ventre. '• Car, en effet, chacun se fait une idole de l'objet de sa passion.
Pénétrés donc de ces grandes vérités , tâchons de ren- ' trer par le jeûne dans ce paradis d'où nous a bannis l'intempérance. Que si vous me dites qu'une personne de votre qualité, élevée parmi les délices et nourrie avec délicatesse, ne peut pas s'abstenir de vin, ni des viandes les plus exquises , ni mener une vie si austère et si dure à la nature; je vous répondrai : « Vivez donc selon les lois du monde , puisque vous ne sauriez vivre selon la loi de Dieu. » Ce n'est pas que Dieu, qui est le créateur et le maître de l'univers, prenne plaisir à nous voir dévorés par une faim cruelle , épuisés par de longues abstinences, consumés par des jeûnes rigoureux; mais c'est qu'il est impossible sans cela de se conserver longtemps dans l'innocence.
Par conséquent, loin d'ici ces fausses vierges qui se contentent d'avoir les dehors et les apparences de la virginité. C'est d'ailleurs à vous seule , ma chère Eustochie, que je veux adresser mon discours. De toutes les filles qui par leur naissance et leur noblesse tiennent dans Rome un rang distingué, vous êtes la première qui se soit consacrée à Dieu par le vœu de virginité. Mais plus l'état que vous avez embrassé est sublime et parfait, plus aussi devez-vous craindre de perdre tout à la fois les avantages de la vie présente et les biens de la vie future. Une disgrâce domestique a dû vous apprendre combien les plaisirs du mariage sont courts et fragiles , et de combien de chagrins ils sont empoisonnés. Car votre sœur Blesille, qui est votre aînée selon l'ordre de la nature , et votre inférieure dans l'ordre de la grâce , se trouve veuve après sept mois de mariage.
Et d'abord, n'ayez aucune liaison avec les femmes mariées. Ne rendez aucuns visite aux personnes de qualité, et ne vous exposez point à voir souvent ce que vous avez
méprisé pour vous consacrer à Dieu. Si une femme du commun se fait un mérite d'avoir pour mari un juge ou un homme constitué en quelque dignité; si l'on s'empresse si fort de faire la cour à la femme d'un empereur ; pourquoi irez-vous commettre la gloire de votre époux? Pourquoi vous abaisserez-vûus jusqu'à rendre des devoirs à la femme d'un homme mortel , vous qui êtes l'épouse d'un Dieu? Faites paraître en cela un saint orgueil , et songez que vous êtes infiniment au-dessus des autres femmes.
Au reste, vous ne devez pas seulement fuir la compagnie de celles qui , fières de la dignité de leurs maris, ne paraissent en public qu'environnées d'une foule d'esclaves et couvertes de drap d'or ; vous devez encore éviter celles qui sont veuves plutôt par nécessité que par inclination : non pas qu'elles aient dû souhaiter la mort de leurs maris; mais parce qu'elles n'ont pas su profiter de l'occasion qu'elles avaient de vivre dans la continence.
Ayez pour compagnes des filles mortifiées et abattues .par le jeûne; qui portent sur un visage pâle et défailles caractères de la pénitence; qui, par la maturité de leur âge et la régularité de leur vie , se soient acquis une estime universelle; qui chantent tous les jours en leurs cœurs : « Où faites-vous paître votre troupeau? où prenez-vous votre repos à l'heure de midi? » qui disent du fond de l'âme ; « Je désire de me voir dégagée des liens du corps , et d'être avec Jésus-Christ. »
Soyez soumise à vos parents à l'exemple de votre époux. Montrez-vous rarement en public ; cherchez les martyrs dans votre chambre. Si vous sortez toutes les fois que vous croirez en avoir besoin, vous ne manquerez jamais de prétexte pour sortir. Mangez avec modération , et ne vous remplissez jamais l'estomac de viandes. On en voit plusieurs qui , usant du vin avec sobriété , s'enivrent pour ainsi dire par l'abondance des viandes. Quand vous vous lèverez la nuit pour prier Dieu , si vous éprouvez quelque malaise, que ce soit d'inanition, et non pas de ré-
plétion. Appliquez- vous souvent à la lecture, et apprenez beaucoup de choses par cœur : ne vous endormez jamais que le livre à la main , et que ce soit sur de saintes pages que tombe votre tête accablée de sommeil. Jeûnez tous les jours, et ne mangez jamais jusqu'à vous rassasier. Que sert-il de s'épuiser par un jeûne de deux ou trois jours, si , pour se dédommager de cette longue abstinence , l'on mange ensuite avec excès? Un estomac rempli de viandes appesantit l'esprit et n'est propre qu'à faire naître mille désirs impurs ; semblable en quelque façon à une terre qui, étant abreuvée par des pluies trop abondantes, ne produit que des épines et des ronces.
Il est bien difficile de ne rien aimer : il faut nécessai-' rement que le cœur humain s'attache à quelque objet.' L'amour spirituel bannit de nos cœurs l'amour charnel; les désirs que l'un inspire étouffent ceux que l'autre fait naître , et celui-là s'augmente et se fortifie par les pertes que fait celui-ci. C'est pourquoi saint Paul disait avec tant de confiance : « Je vis , ou plutôt ce n'est plus moi qui vis, mais c'est Jésus-Christ qui vit en moi. » Quand on mortifie son corps, et qu'on regarde le siècle présent comme une ombre qui passe , on ne craint pas de dire : «Je suis de venu comme une outre exposée à la gelée. » Semblable à la cigale, lavez toutes les nuits votre lit de vos pleurs , arrosez-le de vos larmes ; veillez comme le passereau dans la solitude ; chantez de cœur et d'esprit : « Mon âme, bénissez le Seigneur, et gardez-vous bien d'oublier jamais tous ses bienfaits, puisque c'est moi qui vous pardonne toutes vos iniquités , qui vous guérit de tous vos maux, et qui rachète votre vie de la mort. » Qui de nous peut dire du fond du cœur : « Je mangeais la cendre comme du pain , et je mêlais mes larmes avec ce que je buvais? ^> Ne dois-je pas pleurer et gémir sans cesse de me voir encore exposé aux dangereuses suggestions du serpent, qui me sollicite de toucher au fruit défendu , et qui, après ni' avoir chassé du paradis de la
virginité , veut me couvrir de cet habit de peau qu'Élle jeta à terre en retournant à ce jardin de délices? Pourquoi goûterais-je des plaisirs qui passent en un moment? Pourquoi me laisserais-je séduire par la douce et mortelle harmonie de ces dangereuses sirènes? Je neveux point m'assujettir à cette peine à laquelle Dieu condamna l'homme criminel. » Vous enfanterez, dit-il à la femme, dans les tourments et dans les angoisses. » Cette loi n'a point été faite pour moi : « Et vous vous attacherez uniquement à votre mari. » Que celle-là donne uniquement ses affections à un mari , qui n'a point Jésus-Christ pour époux. Enfin le Seigneur ajouta : « Et vous mourrez. » Vuilà où aboutit le mariage. Il n'y a point de différence de sexe dans la profession que j'ai embrassée. Je veux que Dieu ait autrefois établi et autorisé le mariage; mais Jésus-Christ et Marie ont consacré la virginité.
Peut-être me dira-t-on : « Comment osez-vous parler du mariage d'une manière si désavantageuse, puisqu'il a été béni de Dieu? » Ce n'est point mal parler du mariage que de lui préférer la virginité. On ne compare jamais le mal avec le bien. Les femmes mariées doivent même se faire gloire de marcher après les vierges. Dieu dit à l'homme : « Croissez , multipliez et peuplez la terre. ■> Que ceux-là croissent et multiplient , qui doivent peupler la terre. Ceux qui , comme vous , suivent le parti de la virginité sont dans le ciel.
Je loue donc les noces, je loue le mariage; mais c'est parce qu'il produit des vierges. Je le regarde comme une épine qui porte des roses , comme une terre qui produit de l'or, comme une nacre où $e forment des perles. Le laboureur laboure-t-il toujours? N'a-t-il pas aussi le plaisir de goûter le fruit de ses travaux? On ne saurait avoir plus de respect pour le mariage , qu'en aimant beaucoup les fruits qu'il produit. 0 mère , pourquoi portez-vous envie à votre fille? Vous qui l'avez nourrie de votre lait et de votre propre substance, élevée dans votre sein, et conservée vierge
avec des soins si dignes de la piété maternelle, trouvezvous mauvais qu'elle ait mieux aimé épouser un roi qu'un simple soldat? Vous devez lui savoir bon gré d'avoir pris ce parti , puisque par cette alliance vous êtes devenue la belle-mère d'un Dieu.
« Quant aux vierges, dit l'apôtre saint Paul, je n'ai point reçu de commandement du Seigneur. « Pourquoi? Parce que ce n'était point par le commandement de Jésus- Christ , mais par son propre choix que cet apôtre avait embrassé lui-même l'état de virginité. Car il ne faut pas croire, comme quelques-uns l'ont prétendu, que cet apôtre ait été marié , puisque parlant de la continence , et exhortant les fidèles à demeurer toujours vierges, il dit : « Je voudrais que tous les hommes fussent en l'état où je suis moi-même. » Et plus bas : « Quant aux personnes qui ne sont point mariées , ou qui sont veuves , je leur déclare qu'il leur est avantageux de demeurer en cet état, comme j'y demeure moi-même. » Et dans un autre endroit : « N'avons-nous pas le pouvoir de mener des femmes partout avec nous , comme font les autres apôtres ? » Pourquoi donc n'a-t-il pas reçu de commandement du Seigneur touchant la virginité? C'est parce que les sacrifices que nous offrons à Dieu volontairement et sans contrainte sont dignes d'une plus grande récompense; et que l'on n'aurait pu faire une loi de la virginité , sans défendre en quelque façon le mariage. D'ailleurs il y aurait eu trop d'inhumanité à forcer les plus douces inclinations de la nature , à contraindre l'homme de mener sur la terre une vie angélique , et à condamner en quelque manière l'ouvrage du Créateur.
L'ancienne loi avait des idées de la béatitude bien différentes de celles que nous donne la loi évangéhque. « Heureux, disait-on alors , ceux qui ont des enfants dans Sion, et une famille dans Jérusalem. Maudite soit la femme stérile qui n'enfante point. Vos enfants seront autour de votre table comme de jeunes oliviers. » On faisait
espérer aux Juifs de grandes richesses : on leur promettait qu'il n'y aurait point de malades dans leurs tribus. Mais on nous dit aujourd'hui : « Ne vous imaginez pas être comme un tronc desséché ; « car au lieu des enfants qui vous manquent sur la terre , vous êtes assuré d'avoir une place dans le ciel durant toute l'éternité. Aujourd'hui on appelle les pauvres bienheureux, et on préfère la pauvreté de Lazare à la pourpre du riche. Aujourd'hui on trouve de nouvelles forces dans la langueur et la faiblesse. Lorsque la terre était encore toute déserte et sans habitants , les patriarches ne connaissaient point de plus grand bonheur que d'avoir une nombreuse postérité (je passe ici sous silence ce que leurs mariages avaient de mystérieux). Ce fut dans cette vue qu'Abraham, quoique fort âgé, épousa Céthura, et que la belle Rachel, qui était une figure de l'Église , se plaignait de sa stérilité. Mais enfin, la maison s'augmenta peu à peu, et le moissonneur est venu au monde pour la recueillir. Élie, Elisée, et plusieurs des enfants des prophètes ont embrassé l'état de virginité. Dieu dit à Jérémie : « Ne vous mariez point. « Le Seigneur défend à ce prophète de se marier, parce qu'il avait été sanctifié dans le sein de sa mère, et que le peuple juif était à la veille de tomber dans l'esclavage. C'est ce que l'apôtre saint Paul nous dit en d'autres termes: «< Je crois qu'il est avantageux, à cause des fâcheuses nécessités de la vie présente, je crois, dis-je, qu'il est avantageux à l'homme de ne se point marier. » Quelles sont ces nécessités si fâcheuses qui nous privent des nécessités du mariage? C'est, dit cet apôtre, que « le temps est court; et ainsi que ceux même- qui ont des femmes , soient comme n'en ayant point. » Nabuchodonosor approche, et ce lion sort déjà de sa tanière; pourquoi donc m'engager dans Uïi mariage dont il ne doit naître que des esclaves de ce prince superbe? Pourquoi mettre au monde des enfants , dont un prophète déplorera la malheureuse destinée, en disant : « La langue de l'enfant qui était h In mamellp,
s'est attachée à son palais dans son extrême soif; les petits ont demandé du pain , et il n'y avait personne pour leur en donner. »
Il n'y avait donc que les hommes , comme nous avons dit, qui fissent profession de continence; et Eve enfantait toujours dans les douleurs. Mais depuis qu'une vierge est devenue féconde, et qu'elle nous a donné cet enfant qui devait porter sur son épaule la marque de sa principauté , ce Dieu , ce Fort , ce Père du siècle futur ; la femme s'est vue affranchie de son ancienne malédiction. Eve était un principe de mort , et Marie a été une source de vie pour nous : et comme la virginité a commencé par une femme, aussi a-t-elle brillé plus longtemps dans les femmes. Dès que le Fils de Dieu fut venu au monde, il prit soin d'y établir une nouvelle famille , afin d'être servi par les anges de la terre , de même qu'il est adoré par les anges du ciel. L'on vit alors la chaste Judith couper la tête d'Holopherne ; l'on vit Aman, qui veut dire iniquité ^ périr dans le feu qu'il avait lui-même allumé ; l'on vit un saint Jacques et un saint Jean abandonner, pour suivre le Sauveur, leur père , leurs filets et leur nacelle ; renonçant ainsi tout à la fois, aux affaires domestiques, aux engagements du siècle, aux sentiments les plus tendres qu'inspire la nature. Ce fut alors qu'on commença à dire aux hommes : « Si quelqu'un veut venir après moi , qu'il renonce à soi-même , qu'il se charge de sa croix et qu'il me suive. » Car un soldat ne va pas avec sa femme combattre l'ennemi : et Jésus-Christ refuse à son disciple la permission d'aller rendre à son propre père les devoirs de la sépulture. « Les renards ontleurs tanières, et les oiseaux du ciel leurs nids pour s'y reposer, mais le Fils de l'homme n'a pas seulement où mettre sa tête. » C'est pour nous apprendre à ne nous point chagriner, si quelquefois nous sommes logés trop à l'étroit.
Ce n'est pas tout , ma chère Eustochie ; ne prêtez point Voreille aux mauvais discours ; car il arrive gouvent que
ceux qui laissent échapper en votre présence quelque parole déshonnête , n'en usent de la sorte que pour pénétrer vos sentiments , et voir si de tels discours ne vous déplaisent point, et si vous aimez à rire et k plaisanter. Ils applaudissent à tout ce que vous dites; ils condamnent tout ce que vous n'approuvez pas ; ils louent tout à la fois votre piété, votre enjouement et votre sincérité : « Voilà, disent-ils , une véritable servante de Jésus-Christ; c'est la candeur et la simplicité mêmes ; elle a bien d'autres manières que cette fille revêche et sans élégance, grossière et farouche, qui peut-être n'a renoncé au mariage, que parce qu'elle n'a pas pu trouver de mari. « Par un malheureux penchant qui nous est naturel, nous écoutons toujours avec complaisance ceux qui nous flattent; et quoique les louanges qu'ils nous donnent nous fassent rougir et que nous les refusions par une modestie affectée ; néanmoins le cœur ne laisse pas d'en être touché, et de les goûter avec plaisir.
Il faut qu'une épousede Jésus-Christ, semblable à l'arche d'alliance, soit toute dorée, et au dedans et au dehors; elle doit être la dépositaire de la loi du Seigneur; et comme l'arche ne contenait que les tables du testament, aussi devez-vous bannir de votre esprit l'idée de toutes les choses extérieures et sensibles. C'est sur ce propitiatoire, comme sur les ailes des chérubins, que le Seigneur veut s'asseoir. Il vous envoie ses disciples pour vous délier, comme ce petit ânon dont parle l'Évangile, et pour vous affranchir des soins et des inquiétudes du siècle ; afin qu'abandonnant les pailles et les briques d'Egypte, vous suiviez Moïse dans le désert, et que vous entriez dans la terre promise. Que personne ne vous empêche de rompre vos liens , et ne ménagez sur cela ni mère, ni sœur, ni parente, ni frère; le Seigneur a besoin de vous. Que s'ils veulent s'opposer à vos desseins , il est à craindre que Dieu ^'appesantisse son bras sur eux, comme il fit sur Pharaon , qui refusant au peuple d'Israël
la liberté d'aller adorer le Seigneur, se vit exposé à toutes ces calamités et ces disgrâces dont l'Écriture sainte nous fait le détail. Jésus-Christ étant entré dans le temple, jeta dehors tout ce qui ne servait point au temple : car il est un Dieu jaloux, et il ne saurait souffrir que l'on convertisse la maison de son père en une caverne de voleurs. Quand il se trouve dans un lieu où l'on fait métier de compter de l'argent, de vendre des colombes, et d'immoler la simplicité et l'innocence ; quand il voit le cœur d'une vierge agité de mille soins différents , et uniquement occupé des affaires du siècle, alors le voile du temple se déchire aussitôt, et ce divin époux se levant en colère, dit à ces âmes mondaines : « Votre maison va demeurer déserte. » Lisez l'Évangile , et voyez comment le Sauveur préfère aux soins empressés de Marthe le repos de Marie qui est assise à ses pieds. Quoique Marthe prépare à manger au Fils de Dieu et à ses disciples , avec tout le zèle et toute l'affection que demande l'hospitalité; néanmoins Jésus-Christ lui dit : «Marthe, Marthe vous vous inquiétez et vous embarrassez de plusieurs choses : cependant peu de choses sont nécessaires , ou plutôt une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera point ôtée. Imitez donc Marie, et préférez la nourriture de l'âme à celle du corps. Laissez à nos sœurs l'embarras du ménage, et le soin de recevoir Jésus-Christ en leur maison : mais pour vous, déchargée du poids accablant des affaires du siècle, asseyez-vous aux pieds du Seigneur, et dites-lui avec l'épouse des Cantiques : « J'ai trouvé celui que mon âme cherchait ; je l'arrêterai, et je ne le laisserai point aller. « Et qu'il vous réponde : « Une seule est ma colombe , et ma parfaite amie ; elle est la fille unique de sa mère, et celle qui lui a donné la vie, » c'est-à-dire la Jérusalem céleste, « l'a choisie préférablement à toute autre. "
Fussiez-vous sœur des patriarches et fille d'un Jacob, ne sortez jamais de chez vous pour voir des filles étran-
gères. Dinasort de la maison paternelle, et il lui en coîite son innocence. Il ne faut point que vous cherchiez votre époux dans les places publiques , ni que vous fassiez tout le tour de la ville pour le trouver. Quand vous diriez : « Je me lèverai , je ferai le tour de la ville, et je chercherai dans le marché et dans les places publiques celui qui est le bien-aimé de mon âme : » vous ne trouverez personne qui daigne seulement vous répondre. Vous ne devez point espérer de rencontrer votre époux dans les places publiques : le chemin qui conduit à la vie est petit et étroit. Aussi l'épouse ajoute-elle : « Je l'ai cherché, et je ne l'ai point trouvé ; je l'ai appelé, et il ne m'a point répondu. » Ah! plût à Dieu que vous n'eussiez point d'autre chagrin que celui de ne l'avoir point trouvé ; mais pour comble de disgrâce, on vous blessera, on vous dépouillera; vous direz dans l'accablement de votre douleur : « Les gardes qui font le tour de la ville m'ont rencontrée; ils m'ont frappée et blessée, ils m'ont ôté mon manteau. » Si l'épouse qui disait, «je dors et mon cœur veille; » si, dis-je, cette épouse s'est vue enveloppée dans tant de malheurs, pour être sortie de chez elle; à quelles disgrâces devons-nous nous attendre, nous qui ne sommes encore que de jeunes fdles. Jésus-Christ est jaloux, il ne saurait souffrir que d'autres que lui voient votre visage. Vous aurez beau lui dire pour justifier votre conduite : « Je me suis couvert le visage de mon voile, j'ai été vous chercher où vous étiez, et je vous ai dit : « 0 vous qui êtes le bien-aimé de mon âme, apprenez-moi où vous menez paître votre troupeau , et où vous vous reposez k midi , de peur que, rencontrant les troupeaux de vos compagnons, je ne sois obligée de me cacher le visage. >> Cet époux plein d'indignation contre vous , vous dira dans sa colère : « Si vous ne vous connaissez pas , ô vous qui êtes belle entre toutes les femmes , sortez et suivez les traces des troupeaux, et menez paître vos chevreaux dans les tentes des pasteurs. "
Écoutez donc , ma chère Eustochie, ma fille, ma reine, ma compagne , ma sœur. Car vous êtes ma fille par votre âge, ma reine par votre mérite, ma compagne par la profession que nous faisons vous el moi de servir le même Dieu ; ma sœur par les liens que la charité a formés entre nous. Écoutez, dis-je, ce que dit le prophète Isaïe : « Mon peuple , entrez dans vos chambres , fermez vos portes, et tenez-vous caché pour un moment, jusqu'à ce que la colère du Seigneur soit passée. » Laissez les vierges folles courir les rues; mais pour vous, demeurez avec votre époux dans le secret de votre maison. Si vous avez soin de fermer la porte sur vous , et de prier votre père dans le secret, comme l'Évangile nous l'ordonne, il viendra, cet époux, et frappant à votre porte, il vous dira : « Me voici à la porte , et c'est moi qui frappe ; si quelqu'un m'ouvre, j'entrerai , et je souper ai avec lui , et lui avec moi. » Vous lui répondrez aussitôt avec un saint empressement : « J'entends la voix de mon bien-aimé qui frappe à la porte. « Levez-vous sans balancer un moment, et ouvrez-lui promptement la porte; car si vous tardiez trop longtemps à la lui ouvrir, il pourrait passer outre ; et alors, affligée de son absence, vous diriez : « J'ai ouvert ma porte à mon bien-aimé , mais mon bien-aimé s'en était déjà allé. » Pourquoi fermer la porte de votre cœur? Ouvrez-la à Jésus-Christ votre époux ; fermez-la au démon , selon cette parole du sage : « Si l'esprit de celui qui a la puissance s'élève sur vous, ne quittez point votre place. » Daniel se retirait au haut de la maison pour prier ; car il ne pouvait pas demeurer en bas, et il ouvrait ses fenêtres du côté de Jérusalem. Ouvrez donc aussi vos fenêtres, pour laisser entrer la lumière dans votre chambre , et pour voir la cité du Seigneur. Mais n'ouvrez pas ces fenêtres dont un prophète a dit : « La mort est entrée par vos fenêtres. »
Soyez aussi toujours en garde contre les attraits et les surprises de la vaine gloire. • Comment pourriez-vows
o4 PREMIÈRE PARTIE :
croire, » dit Jésus-Christ aux Juifs, « vous qui recherchez la vaine estime des hommes? » Combien grand doit être un vice, qui met d'invincibles obstacles à la foi? Pour ce qui est de nous, disons avec un prophète : « C'est en vous. Seigneur, que je me mets toute ma gloire. « Et avec l'apôtre saint Paul : « Que celui qui se glorifie , ne se glorifie que dans le Seigneur. Si je voulais encore être agréable aux hommes , je ne serais pas serviteur de Jésus- Christ. A Dieu ne plaise que je me glorifie en autre chose qu'en la croix de notre Seigneur Jésus-Christ, par qui le monde est mort et crucifié pour moi , comme je suis mort et crucifié pour le monde. » Et avec le prophète-roi : « Nous nous glorifierons en vous durant tout le jour. Mon âme se glorifiera dans le Seigneur. » Lorsque vous ferez l'aumône, n'ayez que Dieu pour témoin de votre charité. Lorsque vous jeûnerez, ayez toujours un visage gai et joyeux. N'affectez dans vos habits ni une propreté étudiée, ni un désordre repoussant, ni une singularité bizarre, de peur qu'on ne vous montre au doigt et que les passants ne s'arrêtent pour vous regarder. Vous avez perdu votre frère, et déjà l'on s'apprête à faire les funérailles de votre sœur. Prenez garde qu'en rendant si souvent aux autres ces tristes devoirs, vous ne mourriez aussi vous-même.
Ne désirez point de paraître ni plus pieuse, ni plus humble qu'il ne faut, et ne cherchez point la gloire en faisant semblant de la fuir. L'on en voit plusieurs qui, soigneux de dérober aux autres la connaissance de leur pauvreté, de leurs aumônes et de leurs jeiànes, recherchent d'autant plus l'approbation des hommes qu'ils semblent la mépriser davantage ; et qui, par un raffinement de vanité incompréhensible, courent après la gloire en la fuyant. L'on en trouve un assez grand nombre qui , exempts des autres passions, ne se laissent ni transporter par la joie, ni ronger par le chagrin, ni flatter par l'espérance, ni troubler par la crainte : mais il y en a très -peu qui ré-
LES PÈRES ET LE PAGANISME. 5b
sistent aux séductions de la vaine gloire : de manière que comme le visage le plus beau est celui qui a le moins de défauts , aussi l'homme le plus humble est celui qui a le moins de vanité. Je ne vous avertis pas de ne point vous élever au-dessus des autres et de ne point faire montre de vos richesses et de votre naissance : je sais quelle est votre modestie, et que vous dites du fond de l'âme : « Seigneur, mon cœur ne s'est point enflé d'orgueil, et mes yeux ne se sont point élevés. » Je sais que cet orgueil qui a précipité le démon n'a jamais pu vous séduire , non plus que votre mère. Il est donc inutile devons en parler , car c'est une folie de vouloir apprendre à un autre ce qu'il sait déjà. Aussi ne vous en ai-je parlé que dans la crainte que le mépris que vous aurez témoigné de la vanité mondaine ne vous inspire un nouvel orgueil ; qu'après avoir cessé de plaire aux hommes par la richesse et la magnificence des habits, une secrète vanité ne vous porte à vouloir leur plaire par un extérieur malpropre et négligé : de peur aussi que, vous trouvant en la compagnie de vos frères et de vos sœurs, vous n'affectiez de prendre le siège le plus bas, de vous confesser indigne d'une place plus honorable, de parler d'un ton de voix faible et languissant, pour donner à entendre que les jeûnes vous ont épuisée : de vous appuyer sur les autres, comme une personne qui est prête à tomber en défaillance. Car il y a des vierges qui affectent d'avoir un visage abattu et défiguré, afin que les hommes connaissent qu'elles jeûnent. Dès qu'elles aperçoivent quelqu'un, elles gémissent, elles baissent la vue, elles se cachent le visage, ouvrant à peine un œil pour se conduire. On les voit paraître avec un habit brun, une ceinture de cuir, des mains et des pieds affreux ; tandis que l'estomac qu'on ne saurait voir, est rempli de viandes. On peut bien appUquer à ces sortes de personnes ce que nous chantons tous les jours dans les psaumes : « Dieu brisera les os de ceux qui ont une vaine complaisance d'eux-mêmes. » L'on en voit d'autres
rougir de leur sexe, avoir honte d'être ce qu'elles sont, s'habiller en hommes, se couper les cheveux, et avec un visage efféminé, marcher effrontément la tête levée. Il y en a qui portent des cilices et des capes faites au métier, et qui voulant par là imiter l'innocence et la simplicité des enfants, se rendent semblables aux chouettes et aux hiboux.
Mais de peur qu'on ne m'accuse de ne parler que des femmes, je vous avertis aussi de fuir ces hommes qui portent des chaînes de fer; qui, malgré la défense de l'apôtre saint Paul, laissent croître leurs cheveux comme les femmes ; qui ont une barbe de bouc, un manteau noir, et les pieds nus dans la saison la plus rigoureuse de l'hiver. Car paraître en cet appareil , c'est porter les livrées du démon.
Nous avons affaire à un ennemi qui nous tend des pièges partout, et qui se sert de toutes sorte ^ d'artifices pour nous surprendre. « Le serpent, dit l'Écriture, était le plus fin de tous les animaux que le Seigneur avait créés sur la terre. « Ce qui fait dire à l'apotre saint Paul : « Nous n'ignorons pas ses desseins. » Il sied également mal à un chrétien d'être ou trop propre ou trop négligé dans ses habits. Si vous trouvez dans les saintes Écritures quelques difficultés qui vous arrêtent, ou quelques doutes qui vous embarrassent, allez consulter un homme d'une probité universellement reconnue, d'une maturité d'âge qui le mette hors de suspicion, d'une réputation à qui la médisance n'ait jamais donné la moindre atteinte, et qui puisse dire : « Je vous ai fiancée à un époux unique qui est Jésus-Christ, pour vous présenter à lui comme une vierge toute pure. » Que si vous n'en trouvez point de ce caractère pour vous instruire, préférez une sûre ignorance à une instruction dangereuse. Songez que tout est piège dans le chemin où vous marchez, et que plusieurs vierges, après avoir vécu longtemps dans une chasteté constante et inviolable, se sont vu arracher des
mains cette couronne de la virginité à l'heure même de la mort.
Si vous avez pour compagnes quelques vierges d'une condition servile, ne les traitez point avec hauteur, et ne prenez point avec elles des airs 'de supériorité. Puisque vous n'avez toutes qu'un même époux, que vous psalmodiez en commun, que vous recevez ensemble le corps de Jésus-Christ, pourquoi ne mangeriez-vous pas à la même table? Tâchez au contraire d'en gagner plusieurs à Jésus- Christ. La gloire des vierges est d'inspirer aux autres l'estime et l'amour de la virginité.
Fuyez comme la peste ces vierges et ces veuves aussi fainéantes que curieuses , qui vont de maison en maison rendre d'interminables visites , et qui surpassent en effronterie et en impudence les parasites de théâtre. Car « les mauvais entretiens gâtent les bonnes « mœurs. »
Ne vous piquez point d'érudition, ni de faire de jolies pièces en vers lyriques. N'imitez pas la molle et ridicule délicatesse de quelques femmes qui affectent de ne parler qu'entre leurs dents et du bout des lèvres, de bégayer sans cesse, et de ne prononcer les motsqu'à demi. Comme elles s'imaginent que tout ce qui est naturel est grossier et rustique, elle se plaisent à corrompre et à forcer la nature jusque dans le langage. Quel commerce peut-il y avoir entre la lumière et les ténèbres ? Quel accord entre Jésus-Christ et Bélial?... Ne serait-on pas scandalisé de vous voir assise dans un lieu consacré aux idoles ? Quoique tout soit pur pour ceux qui sont purs, et qu'on ne doive rien rejeter de ce qui se mange avec actions de grâces, cependant nous ne devons point boire en même temps le calice du Seigneur et le calice des démons. Je vais vous raconter sur cela une cruelle disgrâce qui m'est arrivée.
Il y a plusieurs années qu'ayant quitté patrie, père, mère, sœur , parents , et ce qui coûte encore plus à quitter
que tout cela, une table où j'avais coutume de faire bonne chère, et allant à Jérusalem pour y servir Dieu et pour y gagner le royaume du ciel , j'emportai avec moi les livres quej'avais recueillis à Rome avec beaucoup de soin et de travail, et dont je ne pouvais me passer. Telle était alors ma misère, et l'excès de ma passion , je jeûnais pour lire Cicéron. Après de longues et fréquentes veilles, après avoir versé des torrents de larmes, que le souvenir de mes péchés passés faisait couler du fond de mon cœur, je me mettais à lire Platon. Et lorsque rentrant en moi-même, je m'appliquais à la lecture des prophètes, leur style dur et grossier me révoltait aussitôt. Aveugle que j'étais, et incapable de voir la lumière, je m'en ])renais au soleil, au lieu de reconnaître mon aveuglement. Séduit donc et trompé de la sorte par les artifices de l'ancien serpent, j'eus même vers la mi-carême une fièvre qui, pénétrant jusqu'à la moelle mon corps déjà épuisé par de continuelles austérités, et me tourmentant jour et nuit avec une violence incroyable, me dessécha tellement que je n'avais plus que les os. Comme mon corps étaitdéjà tout froid, et que je n'avais plus qu'un reste de vie, que la chaleur naturelle entretenait encore, et qui ne se manifestait plus que par le battement du cœur , l'on s'apprêtait déjà à faire mes funérailles, lorsque tout à coup et dans un ravissement d'esprit, je me sentis traîner devant un tribunal. Là, ébloui de l'éclat dont brillaient tous ceux qui étaient présents, je demeurai prosterné contre terre, sans oser seulement lever les yeux. Le juge m'ayant demandé de quelle religion j'étais, je lui répondis que j'étais "' chrétien. Tu mens, me dit-il alors, tu n'es pas chrétien, mais cicéronien ; car où est ton trésor, là aussi est ton cœur. Je me tus aussitôt ; et me sentant plus déchiré par les remords de ma conscience que par les coups de verges qu'on me donnait (car le juge avait ordonné qu'on me fouettât), je pensai à ce verset du psalmiste : « Qui publiera vos louanges dans l'enfer, Seigneur?» Je me mis aussi à crier
et à dire en gémissant : « Ayez pitié de moi , Seigneur , ayez pitié de moi. » On m'enlendait continuellement faire cette prière et pousser ces cris au milieu des coups de fouet dont on m'accablait. Enfin , ceux qui étaient présents à cette exécution, s'étant jetés aux pieds du juge, le prièrent de pardonner à ma jeunesse, et de me donner le temps d'expier ma faute, dont il pourrait ensuite me punir rigoureusement, si jamais je lisais les auteurs profanes. Pour moi qui dans une telle conjoncture aurais voulu promettre encore cent fois davantage, je commençai à lui dire avec les plus grands serments du monde, et en le prenant lui-même pour témoin : « Seigneur, s'il m' arrive jamais d'avoir ou de lire des livres profanes, je consens que vous me regardiez comme un homme qui vous a renié. » Après un tel serment, on me remit en liberté ; je revins au monde, et au grand étonnement de tous ceux qui étaient autour de mon lit, j'ouvrais les yeux en versant une si grande abondance de larmes, que l^s plus incrédules étaient convaincus de la douleur que je souffrais. Car ce n'était point là un songe ni une de ces visions qui nous trompent durant le sommeil : j'en atteste ce tribunal redoutable devant lequel je me suis vu prosterné, et ce jugement rigoureux qui m'a donné tant de frayeur. Fasse le ciel que je ne sois jamais appliqué à une telle question. Je sentais encore à mon réveil la douleur des coups que l'on m'avait donnés, et j'avais les épaules toutes meurtries. Aussi fus-je dans la suite plus passionné pour l'étude des livres sacrés que je ne l'avais été auparavant pour les auteurs profanes.
Un vice contre lequel vous devez encore vous mettre en garde, est l'avarice. Je ne vous dis pas de ne point convoiter par une cupidité déréglée le bien qui ne vous appartient pas; car c'est une injustice que les lois civiles même ne laissent pas impunie; mais de ne pas ménager par un attachement criminel votre propre bien, qui, en définitive, appartient à d'autres qu'à vous. « Si vous n'avez pas
été fidèles, dit Jésus-Christ, dans la dispensation d'un bien qui n'était pas à vous ; qui vous donnera celui qui vous appartient? » Avoir un grand amas d'or et d'argent, c'est posséder des biens qui nous sont étrangers. Il n'y a que les biens spirituels qui soient véritablement en notre possession, selon ce que l'Écriture dit ailleurs : « L'homme trouve dans ses propres richesses de quoi se racheter. » Nul ne peut servir deux maîtres , car ou il haïra l'un et aimera l'autre , ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir tout ensemble Dieu et l'argent, que les Syriens appellent en leur langue Mammona. Les soins que l'on prend pour avoir de quoi vivre sont des épines qui étouffent la foi, une racine qui produit l'avarice, et une occupation qui n'est digne que d'une âme païenne.
Vous me direz peut-être : Je suis une jeune fille délicate, je ne saurais travailler des mains : quand je serai vieille, ou si je tombe malade, qui est-ce qui aura compassion de moi? Écoutez ce que Jésus-Christ dit à ses apôtres : « Ne vous mettez point en peine où vous trouverez de quoi manger, ni d'où vous aurez des vêtements pour couvrir votre corps. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement? Considérez les oiseaux du ciel; ils ne sèment point, ils ne moissonnent point; et ils ne font point d'amas dans des greniers; mais votre père céleste les nourrit. » Manquez-vous de vêtements , regardez la beauté des lis. Avez-vous faim , souvenez-vous que Jésus-Christ appelle bienheureux ceux qui sont pauvres et qui ont faim. Étes-vous affligée de quelque maladie, lisez ce que dit l'apôtre saint Paul : « C'est pourquoi je trouve de la satisfaction et de la joie dans mes faiblesses. De crainte que l'orgueil ne m'enfle le cœur. Dieu a permis que je ressentisse dans ma chair un aiguillon, qui est l'ange et le ministre de Satan pour me donner des soufflets. Réjouissez-vous des jugements de Dieu sur vous, selon ce que dit le prophète-roi : « Les
filles de Juda ont tressailli de joie à cause de vos jugements, ô Seigneur. » Ayez toujours à la bouche ces paroles de Job : « Je suis sorti nu du sein de ma mère , et j'y retournerai nu. » Et ces autres de l'apôtre saint Paul: « Nous n'avons rien apporté en ce monde, et nous n'en pouvons aussi rien emporter. » Nous voyons néanmoins aujourd'hui plusieurs femmes qui remplissent leur garderobe d'habits, et qui ne sauraient les garantir des vers, quoiqu'elles aient soin d'en changer tous les jours. Celles qui se piquent d'avoir un peu plus de religion n'ont qu'un seul habit, qu'elles portent jusqu'à ce qu'il soit entièrement usé, se couvrant de haillons, tandis que leurs coffres se remplissent d'or et d'argent. Elles auront des livres tout couverts de pierreries, et écrits en lettres d'or sur du parchemin couleur de pourpre , pendant que Jésus-Christ, qui n'a pas de quoi se vêtir, expire à leur porte. Font-elles l'aumône aux pauvres , c'est au son de la trompette. Donnent-elles à manger à ceux qui ont faim, elles ont un crieur à gages pour publier leur charité. J'ai vu depuis peu dans l'égUse de saint Pierre, une dame des plus qualifiées de Rome (je ne veux point la nommer, de peur qu'on ne prenne cette histoire pour une satire), qui était précédée d'une troupe d'esclaves, etqui, pour paraître plus charitable, donnait elle-même une pièce d'argent à chaque pauvre. Tandis qu'elle était occupée à faire ses charités, une vieille femme chargée d'années et couverte de haillons, après avoir déjà reçu l'aumône, courut se placer un peu plus haut, afin de la recevoir encore une fois ; mais quand son rang fut venu, la dame qui la reconnut, lui donna un coup de poing au lieu d'une pièce d'argent, et la mit tout en sang, pour la punir d'un si grand crime « L'avarice est la racine de tous les maux. » Aussi l'apôtre saint Paul l'appelle-t-il une idolâtrie. «■ Cherchez premièrement le royaume de Dieu, et toutes ces choses vous seront données comme par surcroît. Le Seigneur ne fera point mourir de faim l'âme du juste. J'ai été jeune,. I. 4
dit le prophète-roi, et je suis vieux maintenant; mais je n'ai point encore vu que le juste ait été abandonné, ni que ses enfants aient cherché du pain. » Des corbeaux apportent à Élie de quoi manger; et la veuve de Sarepta qui se voyait à la veille de mourir avec ses enfants, souffre la faim pour nourrir ce prophète : mais la bouteille à l'huile ayant été remplie d'une manière miraculeuse, elle reçut la nourriture de celui qui était venu en chercher chez elle. « Je n'ai ni or ni argent, disait saint Pierre, mais je vous donne ce que j'ai ; levez-vous au nom de Jésus-Christ, et marchez. » Combien y en a-t-il aujourd'hui qui disent, non pas de bouche, mais par leurs œuvres : « Je n'ai ni foi ni charité; mais j'ai de l'or et de l'argent, et je ne vous donne pas ce que j'ai. »
Contentons-nous donc d'avoir de quoi nous nourrir, et de quoi nous vêtir. Écoutez la prière que Jacob fait à Dieu : « Si mon Seigneur demeure avec moi, s'il me conduit dans le chemin par où je marche, s'il me donne du pain pour me nourrir, et des vêtements pour me vêtir. » Il ne demande à Dieu que les choses nécessaires à la vie; et après vingt années d'absence, on le voit revenir en la terre de Chanaan, riche en serviteurs et plus riche encore en enfants. L'Écriture sainte nous fournit une infinité d'exemples qui nous font voir combien on doit fuir l'avarice; mais comme j'en ai déjà touché quelquesuns en passant, et que j'espère, s'il plait au Seigneur, traiter de cette matière dans un ouvrage particulier ; je me contente de vous raconter ici ce qui s'est passé, il y a quelques années, dans un monastère de Nitrie. Un des frères, plus économe qu'avare, et qui ne savait pas que le Sauveur avait été vendu trente deniers, laissa en mourant cent écus qu'il avait gagnés à faire des filets. Les solitaires qui en ce pays-là sont environ cinq mille dan?; des cellules séparées, tinrent conseil pour voir ce qu'ils avaient à faire dans unetelle conjoncture. Les uns disaient qu'il fallait distribuer cet argent aux pauvres : d'autres
étaient d'avis qu'on le donnât à l'Église : quelques-uns voulaient qu'on le fît tenir aux parents du défunt. Mais Macaire, Pambo, Isidore, et les autres qu'on appelle Pères, inspirés du Saint-Esprit, furent d'avis qu'on l'enterrât avec le mort, en disant : « Ton argent puisse-t-il périr avec toi, » Qu'on ne s'imagine pas que cette conduite avait quelque chose de trop cruel et de trop inhumain ; au contraire elle jeta une si grande frayeur dans l'âme de tous les soUtaires d'Egypte, que c'était un crime parmi eux de laisser seulement un écu en mourant.
Puisque nous avons fait mention des solitaires, et que je sais d'ailleurs que vous prenez plaisir à entendre tout ce qui est capable de vous édifier, et de vous porter à l'amour de la vertu; donnez-moi, s'il vous plaît, encore un moment d'attention. Il y a en Egypte trois sortes de solitaires ; les Cénobites, que l'on appelle en la langue du pays Sausés; c'est-à-dire, selon notre manière de parler, qui vivent en commun ; les Anachorètes , qui demeurent seuls dans le désert : on les appelle ainsi à cause qu'ils sont entièrement séparés du reste des hommes, et qu'ils n'ont plus aucun commerce avec le monde. La troisième espèce est de ceux qu'ils appellent Bemoboth , gens trèsdéréglés, et universellement méprisés. Nous n'en avons point d'autres que ceux-ci dans notre province, ou du moins y tiennent-ils le premier rang. Ils demeurent ensemble deux à deux, ou trois à trois (rarement sontils en plus grand nombre) vivant dans l'indépendance et au gré de leurs désirs. Pour fournir à la dépense de la table qui est commune, ils donnent chacun une partie de ce qu'ils ont gagné par le travail de leurs mains. La plupart demeurent dans les villes, ou dans les bourgs; et comme si la Sdinteté consistait à bien travailler, et non pas à bien vivre, ils vendent ordinairement leurs ouvrages plus cher que les gens du monde. Ils se brouillent très-souvent entre eux ; car comme ils s'entretiennent et se nourrissent à leurs propres dépens, ils ne veulent se
soumettre à personne. Il est vrai qu'ils ont coutume de se disputer la gloire du jeûne, cherchant à vaincre et à triompher dans une action dont ils devraient dérober la connaissance aux hommes. Tout est affectation parmi eux. Les jours de fête ils s'enivrent jusqu'à vomir.
Laissant donc à part ces misérables moines dont la vie est si déréglée et si scandaleuse, parlons de ceux qui vivent en commun, et que l'on appelle cénobites. Le pre- -, mier devoir auquel ils s'engagent , et qui est comme le lien de leur société, est d'obéir à leurs anciens, et de faire tout ce qu'ils ordonnent. On les distribue par décuries et par centuries , de manière qu'un décurion commande à neuf moines, et un centenier à dix décuries. Ils demeurent en particulier dans des cellules séparées les unes des autres. Il leur est défendu de se réunir avant l'heure de none ; et il n'y a que les décurions qui aient la hberté de visiter ceux qui sont sous leur direction ; afin que si quelqu'un est agité de mauvaises pensées, ils puissent le con- î soler dans ses peines. Ils ont coutume de s'assembler à ! l'heure de none, pour chanter des psaumes, et pour lire i la sainte Écriture. Après la prière, et tous étant assis, ! celui qu'ils appellent père se met au milieu d'eux, et leur fait une exhortation spirituelle. Tandis qu'il parle, tous les autres gardent un profond silence , et personne n'ose ni cracher, ni lever les yeux. Ils ne lui applaudissent que par des larmes qu'ils répandent en silence, étouffant jusqu'aux soupirs que la componction fait naître. Mais , lorsqu'on vient a leur parler du royaume de Jésus-Christ, et de la féUcité future, et de la gloire qui leur est promise : alors levant les yeux aux ciel, et laissant échapper quelques soupirs, ils disent en eux-mêmes : « Qui me donnera des ailes comme à la colombe, afin que je puisse m'envoler et me reposer? » Cela fait, ils se séparent, et vont se mettre à table, chaque décurie avec son décurion. Ils y servent tour à tour chacun sa semaine. On y garde un silence exact, et on n'entend aucun bruit durant tout
le repas. Ils n'ont pour toute nourriture que du pain , des légumes et des herbes, dont le sel fait tout l'assaisonnement. Il n'y a que les vieillards qui boivent du vin. Souvent on les fait dîner, en même temps que les plus jeunes cénobites, afin de soutenir la vieillesse de ceux-là, et de fortifier la faiblesse de ceux-ci. Après le repas, ils se lèvent de table, disent grâces , et se retirent en leurs cellules , où ils s'entretiennent jusqu'à vêpres, avec ceux de leur décurie. Avez-vous remarqué, disent-ils, de combien de faveurs le ciel a prévenu celui-ci? Combien celuilà est silencieux ? Combien cet autre a l'air grave et modeste? Ils consolent les faibles, et encouragent les fervents à s'avancer de plus en plus dans les voies de la perfection. Lorsqu'ils ne font point leurs prières en commun, ils veillent en particulier dans leurs chambres durant la nuit; et il y en a qui ont soin de faire la ronde, et d'écouter à la porte des cellules, pour voir ce qui se passe et à quoi s'occupent leurs frères. S'ils en trouvent quelqu'un qui soit tiède et languissant dans ses devoirs, ils ne lui adressent point de réprimande, mais dissimulant ce qu'ils savent, ils le visitent plus souvent, et, entrant les premiers en matière, ils lui font de l'oraison une peinture qui le gagne, au lieu de lui en faire une loi qui le gêne. On leur donne tous les jours quelque tâche, et quand ils l'ont faite, ils la mettent entre les mains de leur décurion, qui la porte à l'économe; et celuici va tous les mois rendre compte au supérieur avec une crainte respectueuse. Il a soin aussi de goûter ce que l'on a préparé pour la nourriture des frères. Comme il n'est pas permis de dire qu'on n'a point de robe, de saïe, ou de nate pour coucher ; l'économe règle toutes choses avec tant de droiture et de sagesse, que personne ne demande rien, parce que rien ne manque à personne. Si quelqu'un tombe malade, on le transporte de sa cellule dans une chambre plus grande; et les anciens en prennent un si grand soin, qu'il n'a sujet de désirer ni les délices des
villes, ni les soins d'une mère. Le dimanche ils ne s'occupent que de la lecture et de la prière. Ils s'y appliquent aussi en tout temps après le travail manuel, et ils apprennent tous les jours quelque passage de l'Écriture sainte. Ils jeûnent également durant toute l'année, excepté en carême, où il leur est permis de redoubler leurs mortifications et leurs austérités. Depuis Pâques jusqu'à la Pentecôte, on change le souper en dîner, tant pour se conformer à la tradition de l'Église, que de peur qu'on ne se charge trop l'estomac en faisant deux repas par jour. Tels étaient ces Esséniens dont parle Philon, cet écrivain qui a si bien imité le style de Platon : tels ceux dont Josèphe, qui est le Tite Live des Grecs, nous fait le portrait dans son second livre de la captivité des Juifs.
Mais puisqu'en vous parlant des vierges, je ne vous aï déjà que trop entretenu des solitaires, je neveux plus que vous mentionner la troisième espèce , c'est-à-dire ceux qu'on appelle Anachorètes. Ceux-là, sortant des monastères , n'emportent avec eux dans le désert que du pain et du sel. Saint Paul Ermite a fondé cet institut, saint Antoine l'a illustré, et même, si l'on remonte jusqu'à son origine, on peut dire que saint Jean-Baptiste en est le premier auteur. Voici la peinture que Jérémie nous en fait : « Il est bon à l'homme, dit ce prophète, de porter le joug dès sa jeunesse. 11 s'assoira, il se tiendra dans la solitude et gardera le silence, parce qu'il s'est chargé de ce joug. Il tendra la joue à celui qui le frappera, il se rassasiera d'opprobres, parce que le Seigneur ne le rejettera pas pour jamais. » Je vous entretiendrai une autre fois, si vous le désirez, de leurs travaux, et de la vie céleste qu'ils mènent dans un corps de chair. Je reviens maintenant à mon sujet; je vous parlais de l'avarice, lorsque insensiblement je me suis engagé à vous retracer la vie des solitaires. Si vous voulez suivre leurs exemples et imiter leurs vertus, vous n'aurez que du mépris, je ne dis pas seulement pour l'or, pour l'argent, pour toutes les riches-
ses du monde, mais encore pour le ciel et la terre ; el, vous attachant uniquement à Jésus-Christ, vous chanterez avec le prophète-roi : « Le Seigneur est mon partage. » Mais poursuivons notre discours.
Quoique l'apôtre saint Paul nous ordonne de prier sans cesse, et que le sommeil même soit pour les saints une espèce d'oraison, nous devons néanmoins partager en plusieurs heures différentes le temps que nous voulons donner à la prière, afin que l'heure destinée à cet exercice étant venue, nous quittions tout pour y vaquer. Outre les heures de tierce, de sexte et de none, du matin et du soir, que tout le monde sait être consacrées à la prière, nous devons encore avoir soin de prier Dieu avant de nous mettre à table, et de n'en sortir jamais sans rendre grâces au Créateur ; de nous lever deux ou trois fois la nuit pour repasser les endroits de l'Écriture que nous savons par cœur ; de nous armer de l'oraison en sortant de notre demeure, et de ne nous asseoir, à notre retour, qu'après avoir fait quelque prière ; de donner à l'âme la nourriture dont elle a besoin, avant d'accorder au corps le repos qui lui est nécessaire ; de nous signer à chaque action et à chaque démarche.
Ne parlez mal de personne el ne tendez point de pièges au fils de votre mère. « Qui êtes-vous, pour oser condamner le serviteur d' autrui? S'il tombe, ou s'il demeure ferme , cela regarde son maître ; mais il demeurera ferme, parce que le Seigneur est tout-puissant pour l'affermir. » Quand vous jeûneriez deux jours, ne vous flattez pas pour cela de surpasser en vertu et en mérite ceux qui ne jeûnent point. Vous jeûnez, mais peut-être êtesvous impatiente et emportée : celui-ci ne jeûne point, mais peut-être est-il doux et caressant. Mortifiée et d'esprit et de corps, vous digérez, pour ainsi dire, vos peines et votre faim, parmi les plaintes et les murmures, tandis que celui-ci, réglé dans ses repas, modéré dans sa nourriture, en rend grâce?: à Dieu. Delà vient que le prophète
Isaïe crie sans cesse : « Ce n'est point là le jeûne que j'ai choisi, dit le Seigneur. » Et derechef : « Vous jeûnez parmi les pi'ocès et les querelles, et vous frappez les petits avec une violence impitoyable. Pourquoi jeûnez-vous pour moi? » Est-ce jeûner, que de conserver des sentiments de colère, je ne dis pas jusqu'à la nuit, mais durant des mois entiers?
Attentive à vous-même, ne cherchez votre gloire que dans les bonnes œuvres, et non point dans les chutes d' autrui. Proposez-vous pour modèle la sainte Vierge qui, par son extrême pureté, mérita d'être la mère du Seigneur. Lorsque l'ange Gabriel se présenta à elle sous la forme d'un homme, et qu'il la salua en lui disant : « Je vous salue, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous, » Marie, surprise et alarmée, ne sut que lui répondre, car jamais homme ne l'avait saluée ; mais enfin, ayant su qui il était, elle lui parla, et cette vierge, qui tremblait à la vue d'un homme, n'appréhenda point de s'entretenir avec un ange.
Qu'il est difficile , mais qu'il est glorieux , de devenir semblable aux martyrs, aux apôtres, à Jésus-Christ même! Pour profiter de tous ces avantages il faut être dans le sein de l'Éghse; il faut manger la Pâque dans une même maison ; il faut entrer dans l'arche avec Noé ; il faut que Rahab, cette femme débauchée qui est devenue juste aux yeux de Dieu, nous retire chez elle, tandis que la ville de Jéricho tombe en ruine. Car pour ces vierges prétendues que plusieurs hérétiques , et surtout la secte impure des manichéens , se vantent d'avoir parmi eux , on doit les mettre au nombre des femmes perdues, et non pas au rang des vierges. En effet, si c'est le démon qui a formé leurs corps, quel respect peuvent-elles avoir pour l'ouvrage de leur ennemi ? Mais comme elles savent que le nom de vierge est glorieux et respectable aux yeux des hommes, ces loups se couvrent de la peau de brebis, ces antechrists contrefont Jésus-Christ, et cachent sous un nom honora-
ble la honte d'une vie déréglée. Réjouissez-vous, ma sœur, réjouissez-vous, ma fille, réjouissez-vous, vierge de Jésus- Christ, puisque vous possédez le fond et la solidité d'une vertu dont les autres n'ont que les dehors et les apparences. Tout ce que nous avons dit jusqu'ici paraîtra dur à ceux qui n'aiment point Jésus-Christ. Mais ceux qui regarderont comme de l'ordure le vain éclat des grandeurs mondaines; qui, convaincus que tout est vanité sous le soleil, mépriseront tout pour gagner Jésus-Christ; qui, étant morts avec le Seigneur, seront aussi ressuscites avec lui, et qui auront crucifié leur chair avec ses passions et ses ' désirs déréglés; ceux-là s'écrieront hautement : «Qui pourra nous séparer de l'amour de Jésus-Christ ! Sera-ce l'affliction, ou les déplaisirs, ou la persécution, ou la faim, ou la nudité, ou les périls, ou le fer et la violence ? « Et de nouveau : « Je suis assuré que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les puissances, ni les choses présentes, ni les choses futures, ni la violence, ni tout ce qu'il y a de plus haut ou de plus profond, ni toute autre créature ne pourra jamais nous séparer de l'amour de Dieu en Jésus-Christ notre Seigneur. ••> Le fils de Dieu s'est fait fils de l'homme pour nous sauver. Enfermé dans le sein de sa mère, il attend durant dix mois l'heure de sa naissance ; il y souffre mille ennuis et mille dégoûts, il en sort tout ensanglanté, on l'enveloppe de langes, on l'entoure de caresses, et celui qui tient le monde dans sa main, se renferme lui-même dans une pauvre étable. Je ne dis point que content de la pauvreté de ses parents , il mène jusqu'à l'âge de trente ans une vie obscure et cachée aux yeux des hommes ; que tandis qu'on l'outrage , il demeure dans le silence ; que dans le temps même qu'on l'attache à la croix, il prie pour ses propres bourreaux. « Que rendrai-je donc au Seigneur pour tous les biens qu'il m'a faits ? Je prendrai le calice du salut, et j'invoquerai le nom du Seigneur; la mort des saints du Seigneur est précieuse à ses yeux. »
La seule marque de reconnaissance que nous pouvons rendre à Jésus-Christ, pour toutes les grâces que nous avons reçues de sa main , est de lui donner sang pour sang ; et de sacrifier notre vie pour son amour, de même qu'il a sacrifié la sienne pour notre salut. Quel est le saint qui a reçu la couronne sans avoir combattu ? L'innocent Abel est mis à mort : Abraham court risque de perdre sa femme. Je ne m'étends pas davantage sur ce sujet. Si vous voulez considérer vous-même quelle a été la vie des justes sur la terre, vous verrez qu'ils ont tous 'souffert, et que les adversités ont été leur partage. Salomon seul a vécu dans les délices, mais peut-être aussi les délices l'ont-elles perdu. « Le Seigneur châtie celui qu'il aime, et il frappe de verges tous ceux qu'il reçoit au nombre de ses enfants. » Ne vaut-il pas mieux combattre, vivre derrière les retranchements et en armes, suer sous le poids de la cuirasse durant quelque temps, et goûter ensuite les fruits de la victoire , que de s'engager dans une servitude éternelle , pour s'exempter d'une peine passagère? Rien ne coûte quand on aime, et tout paraît facile à un cœur tendre et amoureux. Combien de travaux Jacob n'essuya-t-il pas pour posséder Rachel qui lui avait été promise en mariage? '< Il servit sept ans pour Rachel, ditl'Écriture, et ce temps ne lui paraissait quepeudejours." Aussi, dit-il lui-même dans la suite : «J'étais pénétré de chaleur durant le jour, et de froid pendant la nuit. » Aimons donc Jésus-Christ, cherchons toujours ses embrassements, et tout ce qui est difficile nous paraîtra facile ; nous estimerons court tout ce qui est long. Blessés que nous serons des traits de son amour, nous dirons à tout moment : « Hélas ! que mon exil est long ! Les souffrances de la vie présente n'ont point de proportion avec cette gloire qui sera un jour découverte en nous : parce que l'aftliction produit la patience, la patience l'épreuve, et l'épreuve l'espérance •• or cette espérance n'est point trompeuse. » Quand vous vous sentirez accablée sous le
poids de vos peines , lisez la seconde épître de saint Paul aux Corinthiens : « J'ai souffert une infinité de travaux, dit cet apôtre, j'ai souvent enduré la prison, j'ai reçu des blessures sans nombre, je me suis vu souvent tout près de la mort ; j'ai reçu des Juifs en cinq fois différentes trente-neuf coups de fouet; j'ai été battu de verges par trois fois; j'ai été lapidé une fois ; j'ai fait naufrage trois fois; j'ai passé un jour et une nuit au fond de la mer ; j'ai été souvent dans les voyages , dans les périls sur les fleuves, dans les périls des voleurs , dans les périls de la part de ceux de ma nation , dans les périls de la part des païens , dans les périls au milieu des villes , dans les périls au milieu des déserts, dans les périls sur la mer , dans les périls entre les faux frères ; j'ai souffert toute sorte de travaux et de fatigues , les veilles fréquentes, la faim, la soif, les jeûnes réitérés, le froid et la nudité. » Qui de nous peut se vanter d'avoir souffert seulement la moindre partie des peines que ce grand apôtre a essuyées ? Aussi est-ce ce qui lui faisait dire avec tant de confiance : « J'ai fourni ma carrière, j'ai gardé la foi; il ne me reste plus qu'a attendre la couronne de justice qui m'est réservée, que le Seigneur, comme un juge équitable, me rendra en ce grand jour. »
Les viandes sont-elles mal assaisonnées, on se met de mauvaise humeur. Boit-on du vin avec beaucoup d'eau, on s'imagine faire une action fort agréable à Dieu; on brise les coupes , on reftverse les tables , on frappe les serviteurs et on se venge , par l'effusion de leur sang , de l'eau que l'on a bue. » Le royaume du ciel se prend par violence, et ce sont les violents qui l'emportent. » Vous ne l'emporterez jamais, ce royaume, si vous ne vous faites violence. Vous n'obtiendrez jamais ce pain mystérieux dont parle l'Évangile, si vous ne frappez à la porte avec importunité. N'est-ce pas faire, en effet, une grande violence au ciel, que de vouloir, tout chair que nous sommes , devenir semblables à Dieu même , et nous éle-
ver, pour juger les anges, jusqu'à la place d'où ces esprits rebelles ont été précipités ?
Dégagez-vous pour un moment des liens du corps , et jetez les yeux sur cette grande récompense qu*e Dieu nous prépare, pour nous dédommager des peines de la vie présente; récompense que l'œil n'a point vue, que l'oreille n'a point entendue, et que le cœur de l'homme ne saurait jamais comprendre. Qui pourrait exprimer quel sera votre bonheur et votre gloire en ce jour où la vierge Marie, mère du Seigneur, viendra au-devant de vous, accompagnée des chœurs des vierges, chantant la première au bruit des instruments, et, de concert avec ses compagnes, après le passage de la mer Rouge et la défaite de Pharaon enseveli sous les eaux avec son armée : « Célébrons les louanges du Seigneur, qui a fait éclater sa gloire et sa puissance, en précipitant dans la mer le clieval et le cavalier. » Alors sainte Thècle , transportée d'allégresse, vous prodiguera ses embrassemenls. Alors votre époux viendra lui-même vous recevoir, en disant : « Levez-vous, venez, mon amie, mon épouse, ma colombe; car l'hiver est déjà passé, et les pluies se sont dissipées. » Alors les anges, saisis d'étonnement, diront: «Quelle est celle-ci qui s'avance comme l'aurore, qui est belle comme la lune, et éclatante comme le soleil? » Les filles vous verront, les reines feront votre éloge, et les autres femmes publieront vos louanges. D'un autre côté, une nouvelle troupe de femmes chastes viendra à votre rencontre; Sara paraîtra avec les femmes mariées, et Anne, fille de Phanuël, avec les veuves. Celles qui ont été vos mères, et selon la chair et selon l'esprit, seront dans différents chœurs; celle-là se réjouira de vous avoir mise au monde, celle-ci s'applaudira de vous avoir donné une bonne éducation. Alors on verra véritablement le Seigneur entrer dans la Jérusalem céleste , monté sur une ânesse. Alors ces petits enfants, dont le Sauveur a dit, dans le prophète Isaie : « IMe voici , moi et les enfants que
Dieu m'a donnés , « portant des palmes à la main , pour marque de leur victoire, chanteront de concert : « Hosanna, salut et gloire, béni soit celui qui vient au nom du Seigneur; hosanna, salut et gloire au haut des cieux! » Alors les cent quarante-quatre mille qui sont devant le trône et devant les vieillards , prenant leurs harpes , chanteront un cantique nouveau , que nul autre qu'eux ne pourra chanter. Ce sont ceux-là qui sont demeurés vierges ; ceux-là suivent l'Agneau partout où il va. Quand la vanité mondaine fera quelque impression sur voire cœur, et que le siècle étalera à vos yeux ses pompes et sa gloire, élevez-vous en esprit jusqu'au ciel, commencez à être ce que vous devez être un jour, et votre époux vous dira ; « Mettez-moi sur votre cœur pour l'abriter , comme un sceau sur votre bras , » et par là votre cœur et votre corps étant à couvert , vous direz : « Les grandes eaux n'ont pu éteindre la charité , et les fleuves ne seront point capables de l'engloutir. »
(Saint Jérôme. Lettre JXP.)
VllI. DE LA VIRGINITÉ.
HILAIKE A SA TBÈS-CHÈKE FILLE ABRA. SALUT EN JÊSOS-CHRIST.
J'ai reçu ta lettre; elle m'apprend que tu soupires aDrès mon retour, et mon cœur n'en saurait douter. Car ie sens combien il est doux d'avoir près de soi ceux qu on i-me. Mais tu ne pourras plus t'affliger, me reprocher mon départ, les longueurs de mon absence, mon manque de tendresse , lorsque tu comprendras que c est ton intérêt non l'indifférence qui me retient loin de toi. En etttt, puisque tu es mon unique fille, ô ma fille, et que nos deux âmes ne doivent faire qu'une âme, je voudrais aussi que tu fusses et la plus belle et la plus pure des filles
Or i'ai su qu'un jeune homme possédait une perle et un vêtement d'un prix si inestimable, que la personn-, assez heureuse pour obtenir de lui cette parure, verrmt bientôt pâlir, a son éclat , toutes les richesses du monde et tous les trésors de la terre. Je suis donc parti pour aller auprès de lui; arrivé enfin par une route longue et pénible, ie me suis jeté k ses pieds : car ce jeune homme est si beau que nul n'oserait se tenir debout en sa présence Dès qu'il m'a vu dans cette humble attitude : « Que me veux-tu, m'a-t-il dit, et qu'attends-tu de moi? - Mille bouches, lui ai-je répondu , m'ont entretenu de If nerle et du vêtement qui sont entre vos mains, et, si voui daignez ne pas repousser ma prière, c'est pour en ornei ma fille chérie que je suis venu vous les demander. » L cependant, le visage prosterné contre terre, j'ai verse de; torrents de larmes ; nuit et jour j'ai gémi, j'ai soupire e supplié ce jeune homme de se rendre à mes vœux
Mais lui, parce qu'il est bon et qu'il n'y a rien de meil leur que lui : « Connais-tu , m'a-t-il dit, ce vêtement v
cette perle que tu me pries avec larmes d'accorder à ta fille? — Seigneur, lui ai-je répondu, j'en ai entendu parler aux hommes, je les ai vus des yeux de la foi , et je sais qu'ils sont excellents, et que le véritable salut consiste à se revêtir de cet habit et à se parer de cette perle. >» Et aussitôt le jeune homme a ordonné à ses serviteurs de me montrer ce vêtement et cette perle, et sur-le-champ ils ont exécuté ses ordres. Et d'abord j'ai vu le vêtement : j'ai vu, ma fille, j'ai vu ce que je ne puis exprimer. Non, auprès de ce vêtement , le réseau le plus fin , la soie la plus légère n'est qu'un tissu grossier ! Non, la neige n'a pas plus de blancheur, l'or plus de brillant ! C'est un rayonnement de couleurs à quoi rien absolument ne saurait être égalé. Ensuite j'ai vu la perle , et , à sa vue , je suis aussitôt tombé : car mes yeux n'ont pu soutenir son prodigieux éclat; car ni l'aspect du ciel, ni l'aspect de la terre ne pouvait lui être comparé.
Et comme je restais gisant, quelqu'un de ceux qui étaient là me dit : « Je vois que tu es un père plein de tendresse et de sollicitude , et que tu désires ce vêtement et cette perle pour ta fille ; mais, afin que tu désires davantage ces trésors, je veux te montrer tout ce qu'il y a encore de précieux dans ce vêtement et cette perle. Ce vêtement n'est jamais rongé par les vers, ni ne se détruit par l'usage ; il ne peut être ni souillé , ni déchiré , ni se perdre , mais il reste toujours tel qu'il est. Telle est, d'autre part, la vertu de cette perle, que si quelqu'un la porte sur soi , il ne connaîtra ni la maladie, ni la vieillesse, ni la mort. Elle n'a absolument rien en soi qui soit nuisible au corps ; au contraire celui qui s'en sert est à l'abri de tous les accidents qui amènent la mort, I inclinent l'âge , ou troublent la santé. >> A ces paroles , j je me suis senti pressé d'un désir plus vif encore d'obtenir cette perle et ce vêtement; et toujours gisant, i inondé de pleurs, la voix ardente, je me suis mis de nouveau à prier le jeune homme : « Seigneur, disais-je, ayez
égard à mes prières, prenez en pitié mon inquiétude , et sauvez ma vie. Si vous ne m'accordez pas ce vêtement et cette perle, je serai malheureux; car vivante, ma fille sera perdue pour moi : pour ce vêtement donc et pour cette perle, je n'hésite pas à entreprendre les plus longs voyages. Vous savez, seigneur, que je ne mens point. »
En entendant ces paroles, le jeune homme m'ordonna de me lever et me dit : « Tes prières et tes larmes m'ont touché ; et tu es heureux d'avoir cru. Et puisque tu dis que pour cette perle tu voudrais donner la vie, je ne puis te la refuser ; mais il faut que tu saches mon dessein et ma volonté. Le vêtement que je te donnerai est tel, que si quelqu'un veut se servir d'autres vêtements aux brillantes couleurs , de soie , ou brochés d'or, il ne peut recevoir le vêtement qui vient de moi. Je le donnerai à celui qui, dédaignant un vain luxe, aimera la simplicité dans ses habits , ou n'y admettra la pourpre que comme un accessoire et pour se conformer à l'usage. Quant à la perle que tu me demandes , elle est telle que personne ne la peut posséder, qui a une autre perle : car les autres perles viennent ou de la terre , ou de la mer ; mais ma perle , comme tu le vois , est belle, précieuse , incomparable et céleste , et il ne convient pas qu'elle soit là où sont d'autres perles. En effet ce qui m'appartient ne s'accorde pas avec ce qui appartient aux hommes ; puisque quiconque porte mon vêtement et ma perle est préservé pour toujours : il est inaccessible aux feux de la fièvre , impénétrable aux blessures, à l'abri du changement qu'apportent les années, et de la dissolution qui précède la mort ; il est toujours égal à lui-même; il est éternel. Cependant, puisque tu me les demandes, je te donnerai ce vêtement et cette perle, afin que tu les apportes k ta fille. Mais auparavant tu dois t'informer de ce que veut ta fille. Si elle se rend digne de mon vêtement et de ma perle , si elle renonce aux vêtements de soie, d'or et de pourpre, si elle
méprise toute autre perle que la mienne, alors je t'accorderai ce que tu me demandes. «
A ces mots, ma fille, je me suis levé tout joyeux, et, me recueillant en secret, je t'ai écrit cette lettre, te priant par les torrents de larmes que je verse, de te réserver pour ce vêtement et cette perle, et de ne pas affliger ton vieux et malheureux père par la perte que tu ferais, si tu n'avais pas cette perle. D'ailleurs, ma fille, j'atteste le Dieu du ciel et de la terre, qu'il n'y a rien de plus précieux que ce vêtement et cette perle ; et de toi dépend d'obtenir ces trésors. Dis seulement, si on t'offre jamais un autre vêtement , ou de soie , ou de pourpre , ou d'or, dis seulement à celui qui te l'offrira : « J'attends un autre vêtement , pour lequel mon père voyage depuis longtemps loin de moi , qu'il me cherche , et que je ne puis avoir si j'accepte celui que vous me proposez. Pour moi c'est assez de la laine de mes brebis ; c'est assez des couleurs naturelles ; c'est assez d'un simple tissu ; le vêtement d'ailleurs que je désire ne peut, dit-on, être détruit , endommagé , ni déchiré. » Et que si on t'offre une perle pour la suspendre à ton cou , ou la mettre à ton doigt, tu répondras : « Je ne veux pas me charger de ces perles inutiles et grossières : j'attends la plus précieuse , la plus belle , la plus utile des perles. J'ai foi en mon père , qui lui-même a- eu foi en celui qui la lui a promise ; cette perle , pour laquelle il m'a déclaré qu'il irait jusqu'à mourir, c'est celte perle que j'attends, que je désire, qui me procurera le salut et l'éternité. »
Donc, ma fille, soulage mon inquiétude; relis sans cesse ma lettre, réserve-toi pour ce vêtement et pour cette perle. Et toi-même, sans consulter personne, de quelque manière que ce puisse être , dis-moi si tu te réserves pour ce vêtement et cette perle, afin que je sache ce qu'il me faut répondre à ce jeune homme, et que je songe à revenir plein d'allégresse , si tu partages mes désirs. Lorsque tu m'auras ouvert ton cœur, je t'apprendrai alors
qui est ce jeune homme , et quel il est , et ce qu'il veut , et ce qu'il promet, et ce qu'il peut. En attendant, je t'envoie un hymne que tu chanteras le matin et le soir, afin de te souvenir toujours de moi. Si ton âge ne te permet pas de parfaitement comprendre et cet hymne et ma lettre, interroge ta mère, qui désire l'avoir, par sa piété, engendrée pour Dieu. Puisse aussi ce Dieu , qui l'a engendrée, te garder k jamais, o ma fille bien-aimée !