C'esl-à-dire soustraite à l'action de la terre
Hypothèse sur le magnétisme terrestre.
La première réflexion que je fis lorsque je voulus chercher les causes des nouveaux phénomènes découverts- par M. OSrsted, est que Tordre dans lequel on a découvert deux faits ne faisant rien aux conséquences des analogies qu'ils présentent, nous pouvions supposer qu'avant de savoir que Taiguille aimantée prend une direction constante du sud au nord, on avait d'abord connu la propriété qu'elle a d'être amenée par un courant électrique dans une situation perpendiculaire à ce courant, de manière qu'un même pôle de l'aiguille fût toujours porté à gauche du courant, et qu'on découvrit ensuite la propriété qu'elle a de tourner constamment au nord celui de ses pôles qui se portait ainsi à gauche du courant : l'idée la plus simple, et celle qui se présenterait immédiatement à celui qui voudrait expliquer cette direction constante de l'aiguille, ne serait-elle pas d'admettre dans la terre un courant électrique, dans une direction telle, que le nord se trouvât à gauche d'un homme qui, couché sur sa surface pour avoir la face tournée du côté de l'aiguille, recevrait ce courant dans la direction de ses pieds à la tête, et d'en conclure qu'il a lieu, de l'est à l'ouest, dans une direction perpendiculaire au méridien magnétique?
Cette hypothèse devient d'autant plus probable qu'on fait plus attention à Tensemble des faits connus ; ce courant, s'il existe, doit être comparé à celui que j'ai montré dans la pile agir sur l'aiguille aimantée, comme se dirigeant de l'extrémité cuivre à l'extrémité zinc, quand on établissait un conducteur entre elles, et qui aurait lieu de même si, la pile formant une courbe fermée, elles étaient réunies par un couple semblable aux autres : car il n'y a probablement rien dans notre globe qui ressemble à un conducteur continu et homogène; mais les
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matières diverses dont il est composé sont précisément dans le pas d'une pile voltaïque formée d'éléments disposés au hasard, et qui, revenant sur elle-même, formerait, comme une ceinture continue tout autour de la terre. Des éléments ainsi disposés donnent moins d'énergie électrique sans doute que s'ils l'étaient dans un ordre périodiquement régulier; mais il faudrait qu'ili fussent arrangés à dessein pour que, dans une série de substances différentes formant une courbe fermée autour de la terre, il n'y eût pas de courant dans un sens ou dans l'autre. Il se trouve que, d'après l'arrangement des substances de la terre, ce courant a lieu de l'est à l'ouest, et qu'il dirige partout l'aiguille aimantée perpendiculairement à sa propre direction. Cette direction trace ainsi sur la terre un parallèle magnétique, de manière que le pôle de l'aiguille qui doit être à gauche du courant se trouve par là constamment porté vers le nord, et l'aiguille, dirigée suivant le méridien magnétique.
Je ferai remarquer, à ce sujet, que les effets produits par les piles de la construction anglaise, où l'on brûle un fil fin de métal même avec une seule paire dont le zinc et le cuivre plongent dans un acide, prouvent suffisamment que c'est une supposition trop restreinte de n'admettre l'action électromotrice qu'entre les métaux, et de ne regarder le liquide interposé que comme conducteur. Il y a, sans doute, action entre deux métaux. Vol ta l'a démontré de la manière la plus complète; mais est-ce une raison pour qu'il n'y en ait pas entre eux et d'autres corps, ou entre ceux-ci seulement? Il y en a probablement dans le contact entre tous les corps qui peuvent conduire plus ou moins l'électricité sous une faible tension ; mais cette action est plus sensible dans les piles composées de métaux et d'acides étendus, tant parce qu'il parait que ce sont les substances où elle se développe avec le plus d'énergie, que parce que ce sont celles qui conduisent le mieux l'électricité.
Les divers arrangements que nous pouvons donner à des corps non métalliques ne sauraient produire une action électromotrice comparable à celle d'une pile voltaïque à disques métalliques séparés alternativement par des liquides, à cause du peu de longueur qu'il nous est permis de donner à nos appareils ; mais une pile qui ferait le tour de la terre conserverait sans doute quelque intensité, lors même qu'elle ne serait pas composée de métaux, et que les éléments en seraient arrangés au hasard; car sur une si grande longueur, il faudrait, comme je viens de le dire, que l'arrangement fût fait à dessein pour que les actions dans un sens fussent exactement détruites par les actions dans l'autre.
Je crois devoir faire observer à ce sujet que des courants électriques dans un même corps ne peuvent être indépendants les uns des autres, à moins qu'ils ne fussent séparés par des substances qui les isoleraient complètement dans toute leur étendue, et encore, dans ce cas-là même, ils devraient influer les uns sur les autres, puisque leur action se transmet à travers tous les corps; à plus forte raison lorsqu'ils coexistent dans un globe dont toutes les parties sont continues, doivent-ils se diriger tous dans le même sens, suivant la direction que tend à leur donner la réunion de toutes les actions électromotrices de ce globe. Je suis bien loin, au reste, de croire que ce soit seulement dans ces actions, que réside la cause des courants électriques qui y sont indiqués par la direction que prend l'aiguille aimantée à chaque point de la surface de la terre; je crois, au contraire, que la cause principale en est toute diflFérente, comme j'aurai occasion de le dire ailleurs; au reste, cette cause, dépendant de la rotation de la terre, donnerait en chaque lieu une direction constante à l'aiguille, ce qui est contraire à l'observation : je regarde donc l'action électromotrice des substances dont se compose la planète que nous habitons comme se combinant avec cette action générale, et expli-
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quant les variations de la déclinaison à mesure que Toxydation fait des progrès dans Tune ou Tautre région continentale de la terre.
Quant aux variations diurnes, elles s'expliquent aisément par le changement de température alternatif de ces deux régions pendant la durée d'une rotation du globe terrestre, d'autant plus facilement qu'on connaît depuis longtemps l'influence de la température sur l'action électromotrice, influence sur laquelle M. Dessaignes a fait des observations très intéressantes. Il faut aussi compter parmi les actions électromotrices des différentes parties de la terre, celle des minerais aimantés qu'elle contient, et qui doivent, d'après mes idées sur la nature de l'aimant, être considérés comme autant de piles voltaïques....
Maintenant, si des courants électriques sont la cause de l'action directrice de la Terre, des courants électriques seront aussi la cause de celle d'un aimant sur un autre aimant; d'où il suit qu'un aimant doit être considéré comme un assemblage de courants électriques, qui ont lieu dans des plans perpendiculaires à son axe, dirigés de manière que le pôle austral de l'aimant, qui se porte du côté du nord, se trouve à droite de ces courants, puisqu'il est toujours à gauche d'un courant placé hors de l'aimant, et qui lui fait face dans une direction parallèle, ou plutôt ces courants s'établissent d'abord dans l'aimant suivant les courbes fermées les plus courtes, soit de gauche à droite, soit de droite à gauche, et alors la ligne perpendiculaire aux plans de ces courants devient l'axe de l'aimant, et ses extrémités en deviennent les pôles. Ainsi, à chacun des pôles d'un aimant, les courants électriques dont il se compose sont dirigés suivant des courbes fermées concentriques ; j'ai imité cette disposition autant qu'il était possible avec un courant électrique, en en pliant le fil conducteur en spirale : cette spirale était formée avec un fil de laiton et terminée par deux portions rectilignes de ce même fil, qui étaient renfermées dans
deux tubes de verre, afin qu'elles ne communiquassent pas entre elles, et pussent être attachées aux deux extrémités de la pile.
Suivant le sens dans lequel on fait passer le courant dans une telle spirale, elle est en effet fortement attirée ou repoussée par le pôle d'un aimant qu'on lui présente de manière que la direction de son axe soit perpendiculaire au plan de la spirale, selon que les courants électriques de la spirale et du pôle de l'aimant sont dans le même sens ou en sens contraire. En remplaçant l'aimant par une autre spirale dont le courant soit dans le même sens que le sien, on a les mêmes attractions et répulsions; c'est ainsi que j'ai découvert que deux courants électriques s'attirent quand ils ont lieu dans le même sens, et se repoussent dans le cas contraire.
En remplaçant ensuite, dans l'expérience de l'action mutuelle d'un des pôles d'un aimant et d'un courant dans un fil métallique plié en spirale, cette spirale par un autre aimant, on a encore les mêmes effets, soit en attraction, soit en répulsion, conformément à la loi des phénomènes connus de l'aimant; il est évident d'ailleurs que toutes les circonstances de ces derniers phénomènes sont une suite nécessaire de la disposition des courants électriques que j'y admets, d'après la manière dont ces courants s'attirent et se repoussent....
Je ne pus achever la lecture que je fis à l'Académie de ce que je viens de transcrire que dans la séance du 25 septembre (1820); je terminai cette lecture par un résumé où je déduisais, des faits qui y étaient exposés, les conclusions suivantes :
1"* Deux courants électriques s'attirent quand ils se meuvent parallèlement dans le même sens; ils se repous-. sent quand ils se meuvent parallèlement en sens contraire.
2^ Il s'ensuit que quand les fils métalliques qu'ils parcourent ne peuvent que tourner dans des plans parallèles,
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chacun des deux courants tend à amener l'autre dans une situation où il lui soit parallèle et dirigé dans le même sens.
3** Ces attractions et répulsions sont absolument différentes des attractions et répulsions électriques ordinaires.
4® Tous les phénomènes que présente l'action mutuelle d'un courant électrique et d'un aimant, découverts par M. (Brsted, que j'ai analysés et réduits à deux faits généraux dans un mémoire précédent, lu à l'Académie le 18 septembre 1820, rentrent dans la loi d'attraction et de répulsion de deux courants électriques, telle qu'elle vient d'être énoncée, en admettant qu'un aimant n'est qu'un assemblage de courants électriques qui sont produits par une action des particules de l'acier les unes sur les autres analogue à celle des éléments d'une pile voltaïque, et qui ont lieu dans des plans perpendiculaires à la ligne qui joint les deux pôles de l'aimant.
5<* Lorsque l'aimant est dans la situation qu'il tend à prendre par l'action du globe terrestre, ces courants sont dirigés dans le sens opposé à celui du mouvement apparent du Soleil ; en sorte que quand on place l'aimant dans la situation contraire, afin que ceux de ces pôles qui regardent les pôles de la terre soient de même espèce qu'eux, les mêmes courants se trouvent dans le sens du mouvement apparent du Soleil.
6** Les phénomènes connus qu'on observe lorsque deux aimants agissent l'un sur l'autre rentrent dans la même loi.
1^ Il en est de même de l'action que le globe terrestre exerce sur un aimant, en y admettant des courants électriques dans des plans perpendiculaires à la direction de l'aiguille d'inclinaison, et qui se meuvent de l'est à l'ouest, au-dessous de cette direction.
8o II n'y a rien de plus à l'un des pôles d'un aimant qu'à l'autre ; la seule différence qu'il y ait entre eux est
que Tun se trouve à gauche et l'autre à droite des courants électriques qui donnent à Tacier les propriétés magnétiques.
9° Lorsque Volta eut prouvé que les deux électricités positive et négative des deux extrémités de la pile s'attiraient et se repoussaient d'après les mêmes lois que les deux électricités produites par les moyens connus avant lui, il n'avait pas pour cela démontré complètement l'identité des fluides mis en action par la pile et par le frottement; mais cette identité le fut, autant qu'une vérité physique peut l'être, lorsqu'il montra que deux corps, dont l'un était électrisé par le contact des métaux, et l'autre par le frottement, agissaient l'un sur l'autre, dans toutes les circonstances, comme s'ils avaient été tous les deux électrisé s avec la pile ou avec la machine électrique ordinaire. Le même genre de preuves se trouve ici à l'égard de l'identité des attractions et répulsions des courants électriques et des aimants. Je viens de montrer à l'Acadëmie l'action mutuelle de deux courants; les phénomènes anciennement connus relativement à celle de deux aimants rentrent dans la même loi ; en partant de cette similitude, on prouverait seulement que les fluides électriques et magnétiques sont soumis aux mêmes lois, comme on l'admet depuis loiigtemps, et le seul changement à faire à la théorie ordinaire de l'aimantation serait d^ admettre que les attractions et répulsions magnétiques ne doivent pas être assimilées à celles qui résultent de la tension électrique, mais à celles que j'ai observées entre deux courants. Les expériences de M. Œrsted, où un courant électrique produit encore les mêmes effets sur un aimant, prouvent de plus que ce sont les mêmes fluides qui agissent dans les deux cas.
Dans la séance du 9 octobre, j'insistai de nouveau sur cette identité de l'électricité et de la cause des phénomènes magnétiques, en montrant que l'aimant ne jouit des propriétés qui le caractérisent que parce qu'il se
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trouve, dans les plans perpendiculaires à la ligne qui en joint les pôles, la même disposition d'électricité qui existe dans le conducteur par lequel on fait communiquer les deux extrémités d'une pile voltaïque; disposition que j'ai désignée sous le nom de courant électrique^ tout en insistant, dans les mémoires que j'ai lus à l'Académie, sur ce que l'identité des parallèles magnétiques et des conducteurs d'une pile de Volta, que j'avais surtout en vue d'établir, était indépendante de l'idée, quelle qu'elle fût, qu'on se faisait de cette disposition électrique....
Ce serait ici le lieu de parler d'un autre genre d'action des courants électriques sur l'acier, celle par laquelle ils lui communiquent les propriétés magnétiques, et de montrer que toutes les circonstances de cette action, dont nous devons la connaissance à M. Arago, sont autant de preuves de la théorie exposée dans ce mémoire relativement à la nature électrique de l'aimant; théorie dont il me semble qu'on peut dire que ces preuves complètent la démonstration. J'aurais aussi, pour ne rien omettre de ce qui est connu sur l'action mutuelle des fils conjonctifs et des aimants, à parler d'expériences très intéressantes communiquées à l'Académie dans un mémoire qu'un physicien plein de sagacité, M. Boisgiraud, a lu dans la séance du 9 octobre 1820*. Une -de ces expériences ne laisse aucun doute sur un point important de la théorie de l'action mutuelle d'un fil conducteur et d'un aimant, en pro»-
1. Annales de Chimie et de Physique [2], t. XV, p. 279. L'expérience de Boisgiraud consiste à faire agir un fîl conducteur perpendiculaire au méridien magnétique sur une petite aiguille aimantée flottant sur Teau, grâce à une légère couche de graisse qui couvre sa surface. L'aiguille peut être considérée comme mobile, uniquement dans un plan horizontal. Si. le courant placé au-dessus de TaiguiUe va de l'ouest à l'est, celle-ci se déplace parallèlement à elle-même jusqu'à ce que son centre soit au-dessous du fll; elle est, au contraire, repoussée si le courant va de l'est à l'ouest. Cette expérience a cela de remarquable que les deux pôles se comportent de la même manière. — J.
vant que cette action a lieu entre ce conducteur et toutes les tranches perpendiculaires à la ligne qui joint les deux pôles du petit aimant soumis à son action, sans se développer avec une plus grande énergie sur les pôles de cet aimant, comme il arrive lorsqu'on observe l'action que les divers points de la longueur d'un barreau aimanté exercent sur une petite aiguille. (Extrait de la Collection de mémoires publiés par la Société Française de physique^ t. II, p. 7-53.)
D* André-Marie Ampère à M. Roux^ de Genève. Paris, 18 décembre 1820.
« Depuis trois mois je n'ai qu'une seule idée, les phénomènes de l'aimant purs : phénomènes électriques, Vélectricité disposée et agissant dans les plans perpendiculaires à l'axe d'un aimant comme dans un circuit voltaïque, tout le long de cet axe; la direction d'une position mobile de circuit voltaïque de l'est à l'ouest par le globe terrestre; l'imitation de tout genre d'action d'un aimant par un conducteur voltaïque roulé en hélice sur un tube de verre, et revenant en ligne droite dans l'intérieur de ce tube pour détruire Tefifet de l'obliquité des spires de l'hélice, et rendre l'action identique à celle de l'aimant, dont les courants électriques sont perpendiculaires à l'axe ; etc.
« Monsieur Hachette m'a chargé de vous envoyer le compte qu'il a rendu des travaux qui ont créé cette nouvelle branche de physique. Vous trouverez à la suite l'analyse des sept mémoires que j'ai lus sur ce sujet à l'Institut \ et les conclusions du plus important de tous, celui du 25 septembre, et enfin l'analyse de mes deux derniers mémoires.
1. On a lu plus haut (voir la note de la page 419) des extraits de cette analyse. — J. G.
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« Je vous embrasse de tout mon cœur, attendant avec impatience de vos nouvelles et de celles de la manière dont on regarde à Genève l'identité de rélectricité et du magnétisme.
« Tout à vous,
« A. Ampère.
D' André-Marie Ampère à M. Jtoux, de Genève,
Paris, 21 février 1821.
« Vous avez bien raison de vous étonner qu'on n*ait pas essayé, il y a vingt ans, l'action de la pile voltaïque sur l'aimant. La cause en est dans l'hypothèie de Coulomb sur la nature de l'action magnétique. Où croyait à cette hypotlièse comme à un fait; elle écartait absolument toute idée d'action entre l'électricité et les prétendus fils magnétiques. La prévention à ce sujet était telle, qu'au moment où M. Arago parla de ces nouveaux phénomènes à rinstitut, on les rejeta, aussi bien qu'on avait rejeté dans le temps les pierres tombées du ciel, décrites par Pictet dans son mémoire ; comme ils refusèrent, il y a quelques années, d'admettre que le chlore fût un corps simple. Les mêmes préventions se renouvellent à présent, et les empêchent d'accepter l'identité des fluides électriques et magnétiques, l'existence des courants électriques dans le globe terrestre et dans les aimants. C'est vraiment drôle à voir tes eff'orts que font certaines intelligences, pour tâcher d'accorder avec les nouveaux faits l'hypothèse gratuite de deux fluides magnétiques différents des fluides électriques, uniquement parce qu'on n'y a pas encore habitué son esprit! Je sais bien que mon mémoire n'est pas rédigé assez clairement : cela vient de ce que je l'ai écrit avec une hâte extrême et par morceaux détachés, réunis ensuite comme j'ai pu.
« A. Ampère. »
D'André-Marie Ampère à J. Bredin *.
Paris, mardi, septembre 1822.
« Cher ami, mon voyage de Genève ici a été au mieux ; je suis venu jusqu'à Dôle en deux jours avec le même cheval attelé à une petite carriole où j'étais seul. J'ai trouvé à Bâle la voiture publique à point nommé. Parti de Genève mercredi matin, je suis arrivé à Paris le dimanche à dix heures. Avant déjeuner j'ai eu le temps d'écrire à la hâte pour l'Institut, et j'ai eu le lendemain lundi 16 septembre les résultats de trois nouvelles expériences que j'avais faites à Genève. L'une a constaté un cas de répulsion entre deux portions de courants électriques que j'avais déduits de mes formules dans le mémoire lu le 24 juin. Cet accord de l'expérience avec un résultat annoncé d'avance est une grande preuve en faveur de ces formules. La seconde expérience a montré la production des courants par influence que j'avais essayés sans succès, il y a plus d'un an. La troisième a pour objet de prouver plus complètement le principe dont je me suis servi dans le mémoire du 10 juin pour achever ma formule, où il était resté jusqu'alors quelque chose d'indéterminé. J'ai encore lu quelque chose à la séance d'hier sur l'action électro-dynamique de la terre, afin de montrer sans l'énoncer explicitement combien sont dénuées de fondement les objections contre ma théorie qui ont paru dans le dernier numéro de§ Annales de physique et de chimie. Au reste, ces objections de M. de la Rive, chez qui je demeurais à Genève, étaient déjà absolument résolues dans mes conversations avec lui et son fils Auguste, qui sera infailliblement un grand
1. Bredin, directeur de l'École vétérinaire de Lyon, était Vami le plus intime d'Ampère. Voir Correspondance et Souvenirs, passim. — J. G.
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physicien. Il m'a aidé dans toutes mes expériences; son père m'a comblé d'attentions dont je conserve la plus vive reconnaissance. J'ai reçu en arrivant une lettre de M. Faraday; je fais construire un appareil que je viens d'imaginer pour de nouvelles expériences. »
D'André' Marie Ampère à J.^J, Ampère,
Paris, 28 octobre 1824.
« Cher ami, tu as vu par les journaux de quel désappointement a été suivie la joie que j'avais ressentie de ma nomination au Collège de France. Mes projets de travaux renversés, deux cours à j)réparer à la fois, l'impossibilité de faire de nouvelles recherches sur la physique, de publier les ouvrages que je méditais : voilà ce qui me tourmente, ce dont je ne puis supporter l'idée ; voilà cette passion scientifique furibonde qui est punie par l'événement comme elle méritait de l'être, car c'est une des causes qui m'a écarté de ce que je n'aurais jamais dû abandonner, en m'occupant uniquement des découvertes de l'électricité dynamique.
« Ma pauvre sœur m'a caché pendant près de cinq ans les déficits qu'elle trouvait dans ses comptes, voulant ne pas m'inquiéter et ne pas me priver des douceurs de la vie. Moi, ne sachant rien, je reprenais sans cesse des fonds pour mes instruments de physique, les frais d'impression, les réparations de la maison et les travaux de mon jardin; il me reste encore 4000 francs de dettes. Connaissant la vérité, maintenant je me restreindrai sur tout jusqu'à la fin de Tannée. Quant à ma soeur, je me suis bien gardé d'accroître ses peines par l'explosion des miennes. J'ai surmonté, avec le secours de Dieu que j'avais imploré, cet horrible penchant à la colère; il y a eu entre nous deux des conversations de regrets et d'amitié qui ne peuvent que produire d'heureux résultats. Ma sœur est bien bonne, bien à plaindre, et n'a agi ainsi
que pour m'épargner un chagrin. Notre existence est maintenant triste, calme et uniforme ; ta présence pourra seule y remettre un peu de joie. »
D^André'Marie Ampère à J.-J. Ampère.
Paris, 8 octobre 1826.
« M. Herschell parla à M. WoUaston de mes expériences et lui inspira le désir de les voir : je les lui ferai demain à midi. Mon mémoire va paraître sous ce titre : Théorie des phénomènes électro-dynamiques ^ uniquement déduite de ^expérience. Ce sera un volume de 220 pages in-quarto. Ce livre * qui suppose les faits généraux connus, devrait être précédé d'une exposition de ces faits avec la description des appareils et l'histoire des découvertes successives; alors j'aurais le traité complet que je rêve depuis trois ans. Je ne sais si le temps me permettra jamais de réaliser ce projet. En attendant, l'ouvrage de Montferrand suppléera à cette première partie. Je t'ai conté le succès de ma nouvelle expérience répétée dans la séance du 4 septembre devant M. de Laplace, qui parut si content. »
(Extrait de l'ouvrage déjà cité : André-Marie Ampère et Jean-Jacques Ampère. Correspondance et souvenirs^ t. I.)
Cependant Ampère rencontra une très vive opposition de la part des savants. M. Valson, dans sa belle vie d'Ampère, en cite un témoignage remarquable. Il est extrait d'un article d'un témoin oculaire, M. Littré, article relatif à la découverte de rélectro-dynamique et inséré au commencement du second volume de V Essai sur la philosophie des sciences *.
1. On lira plus loin le commencement de cet ouvrage célèbre. — J. G.
2. Essai sur la philosophie des sciences, par André-Marie Ampère, t. II, p. Lxxxï, 1843.
448 l'électricité.
Ce fut sans doute, dit M. Littré, à cause de la profondeur de la loi qu^il avait découverte, et du genre de démonstration analytique qu'il employa, que M. Ampère éprouva tant de difficultés à la faire comprendre et admettre par les savants. Les physiciens français se montrèrent d*abord contraires, croyant que les idées théoriques de M. Ampère étaient opposées à la doctrine de Newton, d'après laquelle toutes les actions et réactions s'exercent suivant une ligne droite, et jamais circulairement. Repoussé de toutes parts, ou plutôt mal écouté et mal compris, M. Ampère ne se décourageait pas; il soumettait à Laplace tous ses calculs analytiques ; il prouvait aux géomètres que sa loi sur les attractions magnétiques et électriques rentrait dans le principe même de Newton, et que ces mouvements giratoires résultaient d'attractions et de répulsions directes. De tous les membres de l'Académie, Fourier est peut-être le seul qui ait accueilli favorablement les idées de M. Ampère. Néanmoins aucune objection par écrit ne lui fut faite en France par des géomètres, et peu à peu les préventions étant tombées, les difficultés étant levées et ses travaux ayant été enfin compris, sa théorie devint une acquisition définitive pour la physique.
La résistance des savants français fut cependant moins grande que celle des savants étrangers. Ceux-ci, trop incapables de suivre les déductions analytiques du savant français, persistèrent dans leurs vagues explications sur le tourbillon électrique; Berzélius ne dit pas un mot de M. Ampère dans les avant-propos de physique qui sont en tête de sa chimie; MM. Humphry Davy, Faraday, Seebeck, Delarive, Prévost, Nobili, et une foule d'autres savants élevèrent objections sur objections, toutes plus singulières les unes que les autres; et M. Ampère n'eut gain de cause en Angleterre que lorsque M. Babbage qui, dans un voyage à Paris, avait reçu les explications orales du physicien français, eut rapporté à Londres une
démonstration qui avait eu tant de peine à pénétrer parmi les savants : triomphe complet que les principes de la philosophie naturelle de Newton ont remporté, appuyés de l'autorité d'un géomètre français. » (Littré, Extrait de V Introduction à VEssai sur la Philosophie des sciences. Cité par M. Valson dans la Vie d'Ampère^ p. 280.)
Enfin nous terminerons ces extraits d'Ampère par le jugement suivant de M. Bertrand.
Ampère a fait en physique une des plus grandes découvertes du siècle, celle des actions électro-dynamiques, et par là, bien plus que par l'idée des télégraphes électriques, il a pris rang à côté d'OErsted. La place est glorieuse assurément; mais Ampère en a mérité une bien plus haute encore : c'est à Newton, tout au moins, qu'il faut le comparer. Les phénomènes complexes, et en apparence inexplicables, de l'action de deux courants, ont été analysés par lui et réduits à une loi élémentaire à. laquelle cinquante ans de travaux et de progrès n'ont pas changé une syllabe.
Le livre d'Ampère est, aujourd'hui encore, l'œuvre la plus admirable produite dans la physique mathématique depuis le Livre des Pnncipes, Jamais plus beau problème ne s'est rencontré sur la voie d'un plus grand génie. Par un bonheur bien rare dans l'histoire des sciences, tout ici appartient à Ampère. Le phénomène entièrement nouveau qu'il a deviné, c'est lui qui l'a observé le premier, c'est lui seul qui en a varié les circonstances pour en déduire les expériences si élégantes qui servent de base à la théorie, lui seul enfin qui, avec un rare bonheur, a exécuté tous les calculs et inventé toutes les démonstrations. Ampère a révélé une loi d'attraction nouvelle, plus complexe et plus malaisée sans doute à découvrir que celle des corps célestes. Il a été à la fois le Kepler et le Newton de la théorie nouvelle, et c'est sans aucune exa-
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gération qu'aujourd'hui, à un demi-siècle ^ distance, sans subir l'entraînement d'aucune amitié, et sans complaisance pour personne, nous pouvons placer le nom d'Ampère à côté des plus illustres dans l'histoire de l'esprit humain. Aucun génie n'a été plus complet; aucun inventeur mieux inspiré n*a été mieux servi par les circonstances. (J. Bertrand. Cité par M. Valson, dans la Vie d'Ampère^ p. 284.)
Expériences relatives à l'aimantation du fer et de l'acier par l'action du courant voltaïque ^
La brillante découverte que M. Œrsted vient de faire consiste, comme on a vu, dans. l'action que le courant voltaïque exerce sur une aiguille d'acier préalablement aimantée. En répétant les expériences du physicien danois, j'ai reconnu que ce même courant développe fortement la vertu magnétique dans les lames de fer ou d'acier qui, d'abord, en étaient totalement privées.
Je rapporterai les expériences qui établissent ce résultat, dans l'ordre, à fort peu près, où elles ont été faites.
Ayant adapté un fil cylindrique de cuivre, assez fin, à l'un des pôles de la pile voltaïque, je remarquai qu'à l'instant où ce fil était en communication avec le pôle opposé, il attirait la limaille de fer doux, comme l'eût fait un véritable aimant.
Le fil, plongé dans la limaille, s'en chargeait également tout autour, et acquérait, par cette addition, un diamètre presque égal à celui d'un tuyau de plume ordinaire.
Aussitôt que le fil conjonctif cessait d'être en communication avec les deux pôles de la pile à la fois, la limaille se détachait du fil et tombait.
Ces effets ne dépendaient pas d'une aimantation préa-
4. Annales de Chimie et de Physique [2], t. XV, p. 93-402, 4820.