J.-B. MASSILLON
Evêque de Clermont, Membre de l'Académie française.
En 1719, l'Académie française ouvrait ses portes à un nouvel élu, et M™edu Tencin nous fait part de l'impression produite par cette réception : « Comme on avait été ■ surpris d'entendre à la Cour un solitaire parler avec une si grande connaissance du monde, on fut étonné, lorsqu'on entendit son discours, de trouver dans un homme de communauté, un bon goût, un bon ton, une bonne grâce dont n'approchait point le langage des beaux esprits les plus distingués. »
Ce solitaire, cet homme de communauté, s'appelait Jean-Baptiste Massillon, évéque de Clermont, né à Hyères, en Provence, le 24 juin 1663, et fils d'un pauvre notaire sans fortune et sans aïeux.
Il avait fait ses études au collège des Pères de l'Oratoire dans la même ville, et déjà, comme par un instinct d'éloquence, il répétait à ses jeunes condisciples « d'un ton agréable et animé » les plus beaux passages des sermons qu'il avait entendus à la chapelle. Il sentait grandir dans son esprit un goût particulier pour les orateurs et les poètes, et celui qu'on devait appeler « le Cicéron » ettd'Isocrate» de la France^ déjà sans doute, au gracieux Virgile, unissait le doux et tendre Racine, qui venait de quitter le théâtre et se reposait de ses chefs-d'œuvre dans un douloureux silence.
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François Massillon destinait son fils au notariat, mais il dut céder à cette vocation ainsi révélée et aux instances des Pères de l'Oratoire, qui se plaisaient à voir en ce jeune homme l'honneur de leur Ordre. Il y entra en effet vers IGSi, à l'âge de dix-sept ans.
Suivant l'usage, il fut employé quelque temps à faire les fonctions de régent dans différents collèges; cependant,ses supérieurs le destinaient à la chaire, et comme il se trouvait à Vienne en 1693, lorsque mourut l'archevêque Henri de "Villars, il dut. par obéissance, prêcher une oraison funèbre, qui fut fort goûtée
Le succès qu'il y obtint le désigna plus tard pour rendre les mêmes devoirs à M. de Villeroi, archevêque de Lyon, en 1698. Dèslors, sa voie était toute marquée; mais l'humble jeune homme fut effrayé de sa réputation naissante et écrivit au général de l'Oratoire « qu'il ne se sentait point né pour la chaire, et qu'une philosophie ou une théologie lui conviendrait mieux ». Cependant ses supérieurs, après l'avoir ordonné prêtre, l'appliquèrent au ministère de la prédication; alors il résolut d'échapper pour toujours «au démon de l'orgueil» et s'enfuit dans l'austère retraite de l'abbaye de Sept- Fonts pour y prendre la règle et l'habit de la Trappe.
Mais, un jour que l'abbé, médiocre littérateur, le chargea de rédiger une réponse à un mandement de M. de Noailles, ce prélat fut si charmé « en recevant de cette Thébaïde une réponse des plus polies » qu'il exigea le retour du novice à l'Oratoire, ne voulant pas « qu'un si grand talent demeurât caché sous le boisseau » et « se chargeant, disait-il, desa fortune. «Aussi après avoir été professeur de rhétorique dans quelques villes du Forez, Massillon fut appelé en 1696, par le P. de la Tour, à diriger le séminaire de Saint-Magloire à Paris, Il avait alors trente-trois ans.
Encouragé par le cardinal de Noailles à cultiver l'éloquence de la chaire, il entendit prêcher Bourdaloue qui en tenait alors le sceptre, et le pieux jésuite s'empara aussitôt de l'âme et de l'esprit du jeune oratorien. Quant
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aux autres prédicateurs en vog'ue, il leur trouvait « bien .de l'esprit et bien du talent » mais se proposait, s'il prêchait, « de ne pas prêcher comme eux ». Si, en effet, l'on en croit La Bruyère et Massillon lui-même « l'éloquence delà chaire était encore embarrassée d'emphase et de trivialités » ; on y trouvait des idées alambiquées, des rapprochements bizarres, des hyperboles outrées, des subtilités précieuses, des jeux de mots, des proverbes, voire même des rébus. « Saint Cyrille, Horace, saint Cyprien, Lucrèce parlaient alternativement : les poètes étaient de l'avis de saint Augustin et de tous les Pères ; on y parlait latin, et longtemps devant des femmes et des marguilliers; on a parlé grec : il fallait savoir prodigieusement pour parler si mal ». Massillon comparait cette éloquence affectée et oiseuse « à ces fleurs dont les moissons se trouvent si souvent étouffées et qui, très agréables à la vue, sont très nuisibles à la récolte ».
Dans les conférences qu'il fît à ses jeunes clercs, il sut déjà plaire par une grâce sans apprêt, d'aimables négligences, avec un style à la fois correct et animé : c'était du nouveau.
En 1698, il fut chargé d'une mission à Montpellier, à l'époque de controverses ordonnées par Louis XIV contre les Protestants. Il y succédait à Bourdaloue dont la gloire et le souvenir n'empêchèrent pas cependant toute la ville d'admirer le nouvel orateur ; mais c'est surtout au carême de 1699, prêché dans l'Église de l'Oratoire, à Paris, que Massillon se révéla comme un éloquent novateur. Le Père Bourdaloue lui-même l'encouragea de sa présence et prédit la renommée de son disciple et rival: « il grandira, dit-il, et je diminuerai ». Tout au moins sortait-il de la voie commune des mauvais orateurs et même tranchait-il nettement avec la méthode de son illustre devancier. Son éloquence, non seulement s'éloignait du mysticisme pédantesque, des comparaisons barbares, de la science profane et déplacée, mais encore coulait ample et limpide, avec cha-
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IcTir et bon sens, du cœur de l'orateur dans l'âme de ceux qui l'écoutaient. pour y remuer les plus doux son-, timents.
Bourdaloue, par une exposition claire des raisonnements solides, une logique sévère, serrée, impitoyable, enchaînait sonaUditeur, fortement, simplement, ou bien jetait l'épouvante dans lésâmes, « disant les vérités à bride abattue, et frappant comme un sourd à droite, à gauche, par devant, par derrière. Sauve qui peut ! »
Massillon plus calme, plus tolérant, la persuasion sur les lèvres, attirait doucement par le charme irrésis-' tible de sa parole.
Au moment où il paraissait en chairei on sentait qu'il était vivement pénétré des grandes vérités qu'il allait faire entendre. Il avait d'abord l'air modeste et recueilli, parlait les yeux baissés, sans efforts, sans mouvements, .presque sans gestes, mais animant tout par une voix touchante et sensible qui répandait dans son auditoire le sentiment religieux que son extérieur annonçait, et on l'écoutait dans un silence profond. Il parlait avec la simplicité d'un enfant, mais sa parole ne s'en insinuait pas moins avec art dans les cœurs, descendait dans les consciences, analysait les passions pour en démêler les, intérêts et les ressorts les plus secrets, pour en faire des peintures si vives, si fines, si ressemblantes que chacun était étonné et honteux de se reconnaître. Cet art très savant était pourtant revêtu de la diction la plus facile, la plus élégante et la plus pure, dont l'harmonie charmait les auditeurs.
Mais il y avait des instants où son âme n'était plus maîtresse d'elle-même, il fallait qu'elle éclatât de toutes façons.: par le regard, par la voix, par le geste.
Sa tête alors se relevait, son visage se colorait, sa main frémissait au-dessus de la foule émue. Il était superbe ainsi et Baron s'écriait : « Voiltà un orateur et nous ne sommes que des comédiens ! » pendant que, vivement touchés de ce qu'ils venaient d'entendre, les élèves du bon Rollin retournaient à leur collège, dans
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un profond silence. Vraiment Massillon était du petit nombre de ceux que la nature fît éloquents.
A la fin de l'année 1699, il prêcha l'Avent à Versailles, pour la Cour. Il parut sans orgueil, mais sans crainte, devant ce brillant auditoire : Devant Loviis XIV, au comble de sa puissance, jouissant à loisir dès fruits de sa gloire, et ne prévoyant pas que les malheurs allaient venir avec la veillesse et qu'il pourrait bientôt, s'il en avait le courage, prendre rang parmi ceux que Massillon salue dans sa première parole : « Bienheureux ceux qui pleurent ! »
Les courtisans furent d'abord étonnés, puis émus. Au temps de leur jeunesse brillante et passionnée, ils avaient entendu Bossuet avec les splendeurs et la force de cette vive imagination qui les frappait de terreur. A l'âge de la réflexion et de la maturité, âge de la politique et de l'ambition, ils avaient suivi avec plaisir Bourdaloue dans ses puissantes argumentations, ses analyses profondes, ses portraits et ses allusions qui excitaient tant leur curiosité.
Ils' trouvaient maintenant un grand charme à cette éloquence entraînante, toujours élégante et pourtant naturelle, qui à tous involontairement rappelait Racine.
Le grand roi suivit cette voix, consolante jusque dans ses reproches, qui « le conduisait dans la solitude et parlait à son cœur. » Il prêta volontiers l'oreille aux leçons de cette sagesse, austère au fond, mais vallée d'élégance, de grâce et d'harmonie. Il daigna faire à Massillon le plus mag-nifique et le meilleur, des éloges : « Mon Père, lui dit-il, j'ai entendu plusieurs grands orateurs dans ma chapelle et j'en ai été content, mais quand vous avez parlé, je suis bien mécontent de moimême. »
Quel fut le résultat de cette prédication ? M^^^ de Sévigné nous le laisse entrevoir : « On sème souvent dans une terre ingrate quand on sème à la cour, c'est-à-dire que les personnes qui sont fort touchées des sermons sont déjà converties et les autres atten-
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dent la grâce, souvent sans impatience ; l'impatience serait déjà une grande grâce. »
Revenu à Paris, Massillon en devint la merveille. De toutes parts on recourut à sa direction et sa popularité devint universelle : « Ce diable de Massillon, disait une femme du peuple, remue tout Paris^ quand il prêche. » On cite le cas du comte de Rosenberg, qui blessé à la bataille de Marsaille, ne voulut pas d'autre confesseur que lui et renonça, entre ses mains, à toutes les pompes et à toutes les frivolités du monde.
L'année 1704, qui vit s'éteindre Bossuet et Bourdaloue, laissa ^lassillon maître incontesté de la chaire, et au second carême qu'il vint prêcher à la cour, Louis XïY fut si charmé, qu'il lui fit la promesse de le demander tous les deux ans. Mais certaines calomnies empêchèrent le roi de tenir sa parole, car on lui représenta Massillon comme un théologien dangereux et pis encore.
Le rude hiver de 1709 avait réduit bien des pauvres à la misère; Massillon éleva en leur faveur une voix toujours écoutée et les bourses s'ouvrirent largement : même, le bon Rollin eut fort à faire pour contenir le zèle échauffé de ses élèves, qui, pour faire l'aumône, se condamnèrent à de rudes privations. Cette même année, Massillon prononça l'oraison funèbre du prince de Conti, et en 1710, celle du Dauphin, mêlant à l'éloge du royal élève, celui de ses deux maîtres : le duc de Montausier et Bossuet.
En 1715, il fut choisi pour rendre les derniers devoirs à Louis XIV. Prenant pour texte les paroles de Salomon : Ecce magnus effectus sum, voilà que j'ai été grand, Massillon prononça lentement ces paroles, puis il fixa ses yeux sur l'assemblée en deuil, les ramena sur le sarcophage élevé au milieu de la nef, s'arrêtant, confondu, devant cette tombe qui renfermait tant de majesté et de grandeur; enfin il releva la tête et s'écria d'une voix ferme et grave en regardant le ciel : « Dieu seul est grand, mes frères ! » paroles qui tombèrent au milieu d'une profonde émotion, sur une assemblée
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frappée d'une si grande leçon et d'une telle éloquence.
Deux ans plus tard, le Régent, pour se faire pardonner quelques choix moins heureux, nomma le P. ^lassillon à l'évêché de Clermont, et l'appela à prêcher le Carême de 1718 devant le roi Louis XV, âgé de huit à neuf ans. C'est dans ce « Petit Carême » que Racine paraît avoir laissé le plus de trace sur le style de Massillon. Cet ouvrage est peut-être plus relu que les autres du même genre, par les gens du monde, parce qu'il traite d'objets 'moins sévères, sur une matière et dans un style proportionnés à l'auditoire et aux circonstances. D'Alembert l'appelle « l'un des modèles de la prose et de l'éloquence française ». Sans souscrire absolument à cette appréciation, on peut constater toutefois que l'esprit si frivole dujeune roi en conserva longtemps une forte impression.
En 1719, l'évêque de Clermont fut reçu à l'Académie française par le futur cardinal de Fleury. îNIais, dès lorsl'orateur et l'académicien firent place à l'évêque : Massillon ne quitta plus son diocèse que pour venir prononcer à Saint-Denis, en 1723, l'oraison funèbre de Madame la duchesse d'Orléans, mère du Régent. Il s'employa désormais à oublier certaines discordes religieuses du temps, où d'ailleurs il avait joué un rôle conciliant et pacificateur. Il s'occupa activement du bien de son diocèse, adressant d'énergiques réclamations au cardinal Fleury, en faveur de ses diocésains accablés de trop lourds impôts, consacrant avec tendresse à l'instruction des pauvres ces mêmes talents tant de fois applaudis parles grands de la lerre: il préférait l'attention simple et recueillie d'un auditoire moins brillant et plus docile aux brillants éloges des courtisans incrédules.
« Il mourutcomme était mort Fénelon et comme tout évêque doit mourir, sans argent et sans dettes. » D'Alembert ajoute : « Ce fut le 28 Septembre 1742 que l'Eglise, l'éloquence et l'humanité firent cette perte irréparable ».
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Après avoir été admiré par les philosophes du xviii" siècle, et sans doute à cause de cet excès d'admiration, Massillon tomba presque dans l'oubli, au commencement de notre époque. Aujourd'hui une critique plus impartiale et plus éclairée" l'a remis en lumière et, sans pitié pour ses réels défauts, veut qu'on le replace au rang qu'il mérite parmi nos grands orateurs et nos bons écrivains.
Les théologiens peuvent, à juste titre, lui reprocher de faire unetropgrande part cà la morale, au sentiment et ;'i la philosophie, et de pousser parfois jusqu'à l'excès la sévérité évangélique. Il n'a pas toujours su tenir le juste milieu. Les hommes de lettres déplorent à leur tour l'abus qu'il fait de ses belles qualités : « Son élégance même, écrit S. de Sacy, finit par avoir quelque chose d'affadissant... il parle un peu pour parler. Sa richesse de langage dégénère en un luxe malheureux, et par moment on croirait presque lire un dictionnaire d'expressions fleuries ».
L'admiration, en partie méritée, qu'on a eue pour le Petit Carême a fait oublier la partie la meilleure dç son œuvre : ses sermons, dont bon nombre ne sont pas connus et cependant montrent, sous un nouveau jour, le talent si riche de Massillon. On y goûte souvent le charme d'une douce mélancolie et d'une familiarité simple.
Somme toute, comme écrivain, malgré ses .défauts qui ne sont que l'excès de ses qualités et la monnaie dont on paye de réelles beautés, Massillon restera toujours l'un des modèles de notre langue pour l'harmonie, pour l'abondance, pour la richesse incomparable de son style. Mais, pense le critique cité plus haut, la qualité qui le fera surtout apprécier des hommes de notixi temps, c'est « sa profonde connaissance du cœur humain et ce terrible dialogue entre la passion et la foi qui fait le fond de tous ses discours. Massillon est le plus philosophe de nos orateurs chrétiens. Dans un siècle éminemment religieux, on a pu lui préférer Bourdaloue.
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Bourdaloue parlait un langage compris de tout le monde alors. On comprendra Massillon, tant qu'il y aura des passions en lutte contre la loi morale. »
La lecture de ses sermons sera toujours un véritable plaisir et un profit pour les amis de la religion et du bon goût.
Z. Tourneur.