‹ Lectures spirituelles pour le temps du carêmeChapitre 6 sur 58 · IV · texte numérisé non relu

IV

PREMIERE LECTURE

DIMANCHE

RESUME

1"' Partie. Travailler au salut avec vivacité. Le salut est la grande affaire où il s'agit de tout pour nous ; rien donc ne devrait nous intéresser davantage en cette vie ; cependant nous travaillons à cette grande afiaire sans estime, sans gofit, sans préférence ; voilà d'où vient le défaut de vivacité.

1° Sans estime. Le monde, par une erreur digne de larmes, a trouvé le secret de rehausser par des titres honorables tous les soins qui se rapportent aux choses d'ici-bas ; les actions de la foi toutes seules, qui demeurent éternellement, passent pour des occupations oiseuses et obscures, et n'ont rien qui les relève aux yeux des hommes : voilà la première raison pourquoi nous travaillons à l'affaire du salut sans vivacité, c'est que nous n'estimons pas assez cette sainte entreprise. Or faut-il combattre une illusion si indigne môme de la raison ? Car si ce qui peut rendre glorieux un ouvrage à celui qui l'entreprend, c'est la durée et l'immortalité qu'il promet dans la mémoire des hommes : les œuvres du Juste toutes seules seront immortelles et survivront à la ruine eotière de l'univers : si c'est la récompense qu'on nous propose, c'est Dieu même qui sera sa récompense : si c'est la dignité des occupations auxquelles on nous engage ; dans l'affaire du salut tout est grand, on n'y travaille que pour une couronne immortelle. Il n'y a donc rien de plus glorieux sur la terre, et de plus digne de l'homme, qne les soins de l'éternité. Cependant si nous avons des concurrents dans le monde, plus heureux et plus élevés que nous, nous leur portons envie, leur élévation ranime notre vivacité ; mais lorsque les complices de nos plaisirs viennent à rompre généreusement tous les liens honteux des passions, hélas ! ou nous censurons leur conduite, ou nous ne songeons qu'à nous élever aux places qu'ils viennent de laisser vacantes, sans jamais porter envie à leur nouvel état. D'où vient cela, sinon de ce que nous manquons d'estime pour la sainte entreprise du salut ?

LECTUllES Sl'IKITUELLES

^» Nous travaillons au salut avec indolence, parce que nous ne lui donnons jamais la préférence sur tous nos autres soins. Dans nos iournées tout a son temps et ses moments marques, non seulement les devoirs mais les bienséances, les inutilités et même les plaisirs : mais où plaçons-nous l'aflaire du salut ? quel rang lui donnonsnous? Si nous faisons quelque chose pour l'éternité, ne rendons-nous pas aa monde le centuple ? les moments sont pour Dieu ; la vie tout entière est pour le monde et pour nous-mêmes. Vous le sentez bien, et vous con/enez que les agitations du monde, des affaires, des plaisirs vous occupant presque tout entiers, il vous reste peu de temps pour penser au salut : mais, pour vous calmer, vous dites que lorsqu un ]our vous serez plus tranquille, l'aSaire de l'éternité deviendra alors votre principale aflaire. Et voilà ce qui vous abuse, de regarder le salut comme incompatible avec les occupations attachées à l'état ou la Providence vous a placé: au contraire vous pouvez en faire des moyens de sanctification, et y exercer toutes les vertus chrétiennes, a 1 exemple de Joseph de cet officier de la reine d'Ethiopie, qui était charge de toutes les affaires d'un grand royaume, et de tant d'autres qui, dans la même situation où vous êtes, dans une vie aussi agitée que la votre, ont mené cependant une vie pure et chrétienne. Quand, pour revenu à Dieu, on attend qu'on puisse changer de place, cest une preuve qu'on ne veut pas encore changer son cœur ; aussi lorsque Ion vous dit que le salut doit être l'unique affaire, l'on ne prétend pas que vous renonciez à toutes les autres, vous sortiriez de lordi^ de Dieu -or veut seulement que vous les rapportiez toutes au salut; que le saW soit comme le centre où elles aboutissent toutes. Attendre que voni soyez plus tranquille pour être plus homme de bien, cest, première ment une illusion dont le démon se sert pour reculer votre pénitence secondement, c'est faire outrage à la religion de Jesus-Christ, e jus ■fier les rep'roches que les païens faisaient contre elle, comme si ell eût été incompatible avec les devoirs de prince, de courtisan, d homm^ public, de père de famille. Désabusez-vous donc : ce ne sont pas vo Ïces ce ontvos penchants qui sont pour vous des ecueils : o auand vous serez libre d'embarras, votre cœur sera-t-U libre de pas TnsVau contraire, elles n'en seront que plus vives et p us indomp tables • parce que ne trouvant plus de quoi s'occuper au dehors, elle tourneront toute leur violence contre vous-même.

Ïnous travaillons à l'affaire du salut sans vivacité. Pajceque noo

accomplissons les devoirs de religion sans plaisir, sans goût, et comtn

egrT toutce que nous faisons pour le ciel nous gène no

ennuie nous déplaît. Mais, premièrement, vous êtes injuste datri

b, 'b -tu l qui prend sa sourco dans votre propr. corruption

<IR fj- SALIT o

ce n'est pas la piété qui est désagréable, c'est votre goùl qui est déréglé ; rendez à votre cœur le goût que le péché lui a ôté, et vous goûterez combien le Seigneur est doux : voyez si les Justes ont le même dégoût que vous pour les œuvres de piété. Secondement : le joug du Seigneur n'est pour vous dur et accablant, que parce que vous le portez trop rarement ; vous ne laissez pas à la grâce le loisir d'en adoucir le poids : il faut se familiariser avec la vertu pour en connaître les saints attraits. Troisièmement : vous accomplissez les devoirs de la piété sans goût, parce que vous ne les accomplissez qu'à demi : il n'est que la plénitude de la loi qui soit consolante : plus vous en retranchez, plus elle devient pesante et onéreuse ; et d'où vient cela, c'est que l'observance imparfaite de la loi prend sa source dans un cœur que les passions partagent encore : or, un cœur divisé, et qui nourrit deux amours, ne peut être, selon Jésus-Christ, qu'un lieu de trouble et de désolation. Servez donc le Seigneur de tout votre cœur et sans réserve, et vous le servirez avez allégresse.

IP Partie. Il faut travailler à l'affaire du salut avec prudence pour ne pas s'y méprendre. C"est une entreprise où les dangers sont journaliers, où les méprises sont ordinaires, où parmi les routes infinies qui paraissent sûres, il ne s'en trouve pourtant qu'une véritable, et où cependant le succès doit décider de nos destinées éternelles : eûmes nous jamais besoin de tant de circonspection et de prudence ? Mais à quoi doit nous porter cette prudence ? A deux choses qui ne sont que les règles communes que les enfants du siècle suivent eux-mêmes dans la poursuite de leurs prétentions.

1° C'est de ne pas se déterminer au hasard parmi cette multiplicité de voies que les hommes suivent, les examiner toutes indépendamment des usages et des coutumes qui les autorisent: et dans l'afîaire de l'éternité, ne rien donner à l'opinion et à l'exemple. Voilà ce qu'on ne manque pas de suivre, lorsqu'il s'agit d'affaires temporelles ; mais dans l'affaire du salut, cette règle est négligée ; nul n'examine si les voies sont sûres, et on ne demande point d'autre garant de leur sûreté que la foule qu'on voit marcher devant soi. On adopte sans attention des préjugés communs, seulement parce qu'ils sont établis ; on ne daigne pas se demander à soi-même si on ne se trompe point : en un mot, on ne fait pas même usage de sa raison.

2' C'est, lorsqu'on se détermine, de ne rien laisser à l'incertitude des événements, et de préférer toujours la sûreté au péril. Voilà ce que dicte la prudence dans les affaires de ce monde : mais s'agit-il des affaires de l'éternité ; dans les doutes qui naissent sur le détail des démarches, le parti le plus périlleux au salut, comme il a toujours l'amour-propre pour soi, il a toujours aussi la préférence, quoique

f. LECTURES SPIRITUELLE?

nous voyions des rontosplns sûres que celles que nous choisissons. Car il n'est filière de doute sur nos devoirs qui nous dérobe l'obligation précise de la loi sur chaque démarche : cependant partout nous résistons à nos propres lumiè es, partout nous préférons le péril à la sûreté ; dans toutes nos actions nous flottons, non pas entre le plus ou le moins parfait, mais entre le crime et les simples fautes : tous nos doutes se bornent à nous demander si se permettre une telle chose est un crime ou une simple ollense ; et notre conscience ne peut jamais nous rendre ce témoignage, que, dans une telle occasion, nous nous sommes déterminés pour le parti où il n'y avait point de péril.

DEVELOPPEMENT

Mon temps n'est fias encore venu ; mais pour le vôtre, il est toujours prêt. (Jean, vu, 6).

Le reproche que fait aujourd'hui Jésus-Christ à ses parents selon la chair, qui le pressaient de se manifester au monde, et d'aller à Jérusalem se faire honneur de ses grands talents, nous pouvons le faire à la plupart de ceux qui nous écoutent. Le temps qu'ils donnent à leur fortune, à leur élévation, à leurs plaisirs, est toujours prêt ; il est toujours temps pour eux d'acquérir des biens, de la gloire, et de satisfaire leurs passions; c'est là le temps de Ihomme : mais le temps de Jésus-Christ, c'est-àdire le temps de travailler au salut, n'est jamais prêt; ils le renvoient, ils le diffèrent; ils attendent toujours qu'il arrive et il n'arrive jamais.

Les plus légers intérêts de la terre les agitent, et leur font tout entreprendre : car qu'est ce que le monde lui' même dont ils suivent les voies trompeuses, qu'une agitation éternelle oîi les passions mettent tout en mouvement, où le repos est le seul plaisir inconnu, où les soucis sont honorables, où ceux qui sont tranquilles se croient malheureux, où tout est travail etaflliction d'esprit; enfin, où tout s'agite et tout se méprend ?

SLR LE S A LUT 7

Certes, à voir les hommes si occupés, si vifs, si patients dans leurs poursuites, on dirait qu'ils travaillent pour des années éternelles, et pour des biens qui doivent assurer leur félicité : on ne comprend pas que tant de soins et d'agitations ne se proposent qu'une fortune dont la durée égale à peine celle des travaux qui l'ont méritée; et qu'une vie si rapide se passe à chercher avec tant de fatigue des biens qui doivent Unir avec elle.

Cependant une méprise qui ne peut se soutenir contre la plus légère attention, est devenue l'erreur du plus grand nombre. En vain la religion nous rappelle à des soins plus solides et plus nécessaires; en vain elle nous annonce que travailler pour tout ce qui doit passer, c'est amasser à grands frais des monceaux de sable qui s'écroulent sur nos têtes à mesure que nous les élevons ; que le plus haut point d'élévation où nous puissions atteindre ici-bas est toujours la veille de notre mort et la porte de Téternité, et que rien n'est digne de l'homme que ce qui doit durer autant que l'homme : les soins des passions sont toujours pénibles et sérieux; il n'est que les démarches que nous faisons pour le ciel qui soient faibles et languissantes : le salut tout seul est pour nous un amusement : nous travaillons pour les biens frivoles, comme si nous travaillions pour des biens éternels; nous travaillons pour les biens éternels, comme si nous travaillions pour les biens frivoles.

Oui, les soins de la terre sont toujours vifs ; obstacles, fatigues, contre-temps, rien ne nous rebute; les soins de la terre sont toujours prudents : dangers, pièges, perplexités, concurrences, rien ne nous fait prendre le change. Or il s'en faut bien que les soins du salut soient de ce caractère : rien de plus languissant, et qui nous intéresse moins, quoique les obstacles et les dégoûts y soient fort à craindre ; rien de plus imprudent, quoique la multiplicité des voies et le nombre des écueils y rendent les

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