‹ Légende des sièclesChapitre 191 sur 277 · Cf. Ibid · texte numérisé non relu

Cf. Ibid

Mais qu'on prenne aux petits pour les gros, mais qu'on fasse

Un apanage à tel ou tel prélat câlin

Avec des biens de veuve ou des biens d'orphelin ;

Qu'on pille son douaire à cette pauvre vieille,

Qu'à cet enfant, qui fait un murmure d'abeille.

Et qui rit en voyant entrer les assassins

On vole sa maison et son champ, par les Saints !

Je dis que c'est horrible, et toute honte est bue

Autant par qui reçoit que par qui distribue.

9. Les images empruntées à l'entrecroisement et à renchevêtrcment des branches sont fréquentes chez V. Hugo : mais elles sont la plupart du temps appliquées au monde matériel. Il écrit par exemple dans les Misérables, V, 191 : « Cette forêt de branches ténébreuses qu'on nomme l'cgout », et, en 18GG, dans les Travailleurs de la Mer, II, i83 : « Ce ne fut plus qu'un enchevêtrement, informe broussaille de poutres. »

i5. Prendre le Christ à témoin des infamies de l'Eglise est un procédé familier à V. Hugo. Cf. dans les Châtiments :

Ils vendent, ô martyr, le Dieu pensif et pâle .

Qui, debout sur la terre et sous le firmament,

LES DEUX MENDIANTS. 281

Ils sont les travailleurs ; ils sont les parias ;

Ils sont les patients qu'on traîne sur des claies.

Certes, rien ne leur manque ; ils ont beaucoup de plaies,

Beaucoup d'infirmités qu'ils ne peuvent guérir,

Beaucoup de maux, beaucoup de petits à nourrir ; 20

C'est à ces riches-là que demandent l'aumône

Ce meurt-de-faim, l'autel, et ce pauvre, le trône.

18. Ms. : Hélas ! rien ne leur manque. Correction sur épreuve.

Triste, et nous souriant dans notre nuit fatale, Sur le noir Golgotha saij^nc éternellement.

(I, 8, A un martyr. Décembre i8âi.)

Date du ms. : 21 avril i8-:2.

MONTFAUGON

NOTICE

La pièce de Montfaucon se compose essentiellement d'une idée générale : l'oppression de la Pensée et du Progrès par un pouvoir tyrannique ; d'une description, celle du gibet de Montfaucon ; d'un cadre historique emprunté au règne de Philippe le Bel.

L'idée générale est issue des préoccupations en l'année i858 de V. Hugo au sujet du despotisme de Napoléon III et des persécutions dont la presse était l'objet. L'un des premiers litres de la pièce était : Ars Regnandi.

Depuis six ans Y. Hugo poursuivait de ses invectives le régime impérial. Il avait publié Napoléon le Petit, les Châtiments et plus de vingt discours de circonstance, à Jersey ou à Guernesey; il avait écrit VHisloire d'un Crime et préparait une suite des Chcitiments. En face (le lui, depuis six ans. la tyrannie s'était consolidée, la gloire extérieure bien que chèrement achetée dans la guerre d'Orient, la prospérité intérieure, mise en relief par l'exposition de i855, avaient rallié à Napoléon III une grande partie des opposants. L'attentat d'Orsini avait éperonné une dictattire jusque-là déguisée ; et la Loi de Sûreté générale faisait régner en France une sorte do terreur : V. Hugo en avait pu craindre personnellement les effets. Menacé dans sa tranquillité à Guernesey. il avait songé un instant à gagner l'Amérique.

La Lot de Iransporlation frappait ses amis : la liberté de la presse

clait de plus en plus éloufféc. V. Hugo comptait à la Revue de Paris des amis dévoues : Laurent PicKat, Pelletan, Bastide, Lacaussade et Michelet, pour ne nommer que les plus connus. En janvier i858, après la publication d'un dernier numi'ro oîi l'éloge n'était point ménagé à V. Hugo et à sa famille ', la Revue de Paris avait été suspendue, elle était accusée d'avoir ouvert ses colonnes « aux plus détestables inspirations de la démagogie, de se faire le centre d'une sorte d'agitation par correspondance et de contenir encore la glorification des souvenirs et des espérances de la pensée républicaine ».

Cette même année i858 avait vu se réunir à Bruxelles le Congrès de la propriété littéraire, où les orateurs exaltèrent le rôle glorieux et fécond de l'idée : enfin c'est en i858 qu'avait été condamné et emprisonné Proudhon dont le livre La Justice dans la Révolution et l'Eglise avait été qualifié d'outrage à la morale publique et religieuse : il semblait bien que, dans cette condamnation, l'Eglise et l'Etat se fussent associés pour étouffer la pensée :

Roi, le trône et l'autel sont le même principe;

Défendons-nous ensemble

D'où viennent ces essaims tumultueux d'idées?... Rien n'est plus effrayant que ces sombres descentes D instincts nouveaux parmi les foules frémissantes; Ces cliiinères d'en haut, s'abattant tout à coup,... Blessant les dogmes saints dans l'ombre, et fatal jeu,... Elles tentent, troublant le mystère où nous sommes, Un travail inconnu sur le cerveau des hommes. Chassez les nouveautés, roi Philippe !

La description du Gibet de Montfaucon a son origine première dans les Antiquités de Paris de Sauvai. M. E. Huguet a montré quel emploi fréquent V. Hugo avait fait de Sauvai dans Notre-Dame de Paris^ : il est manifeste que V. Hugo a utilisé pour le dernier cbapitre de son livre Le Mariage de Quasimodo les documents que fournissait Sauvai sur les Lieux Patibulaires^. A Guernesey, V. Hugo ne

I. Laiirent Pichat rendait clogieusement compte de deux ouvrages, assez médiocres, des fils de l'exilé, et s'écriait : « Qu'il soit donc permis au critique de placer un mot de son cœur au bas de ces lignes, et que, par delà les Ilots, elles emportent avec elles un peu de notre amitié. »

a. Histoire el recherches des Antiquilés de la Ville de Paris, par Henri Sauvai, avocat au Parlement, Paris, i74/'t; E. Iluguet, Quettjues sources de Notre-Dame de Paris, dans la Tievne d'Histoire littéraire, igoi.

3. 11. Sauvai, op. cit., tome II, ch. x : Les Lieux patibulaires, p. 585-58C : nous donnons le texte à la suite de la notice.

possédait plus les Antiquités de Paris qui avaient été vendues à Paris, en i852, avec une partie de sa bibliothèque '. Mais il avait sous les veux ou dans sa mémoire le texte de la description de Notre-Dame de Paris et il s'en est tout naturellement inspiré'^.

On retrouve, au début de Montfaucon, les traits les plus frappants du décor du Mariage de Quasimodo ; la même apparition, le mémo surgissement du gibet sur l'horizon des monuments de Paris ; la même comparaison, ici avec le « menhir », là avec le « cromlecii » celtiques ; le même rappel des antiques sacrifices humains. La description poétique évite les détails techniques trop précis : elle est volontairement plus chaotique et plus mystérieuse : elle s'estompe en une évocation « spectrale » sur un fond de « silence, de terreur et de mort ». Elle a l'allure d'un Pirancse, où le fantastique est étrangement poussé, et Ton sent que la vision du poète, éloignée de la documentation primitive, a laissé plus large part à son imagination : mais l'origine des éléments descriptifs reste néanmoins reconnaissable. Il en est de même pour les pendus : dans Notre-Dame de Paris quelques lignes ébauchaient un spectacle réaliste ; il y a plus dans la Légende des Siècles : on y constate une évidente recherche de l'épouvante macabre. Le poète de i858 a transfiguré, embrumé d'horreur tout en l'agrandissant puissamment un tableau auquel, dans Notre-Dame de Paris, un souci visible d'érudit avait gardé sa précision et sa réalité. C'est qu'il s'agissait dans Notre-Dame de Paris d'évoquer le Montfaucon réel du xiv" siècle : une généralisation poétique en a fait ici le lugubre symbole de tous les gibets du Moyen âge.

Le cadre historique doit plus à la légende qu'à la vérité : la fable populaire intéresse plus le poète que les réalités de l'histoire. La rencontre de Philippe le Bel et de Bertrand dans un bois, la construction de Montfaucon imposée au roi par l'évêque, les noms des illustres pendus et les raisons mêmes de leur supplice sont autant de fantaisies issues de traditions apocryphes ou créées par l'imagination de V. Hugo. Ce serait une erreur de donner à Montfaucon le mérite d'une reconstitution du passé ^.

1. Sur cette vente de i85a, cf. les plaintes lyriques de Th. Gautier. V. Hugo, ch. M. Je suis parvenu à prendre connaissance de la minute rédigée par le clerc du commissaire-priseur qui fit cette vente : le Sauvai fut adjuge, avec trois autres volumes, pour la somme de 3o francs, à un nommé Breuille, domicilié 6i, rue Notre-Dame-des-Ghamps, à Paris.

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