COMPLAINTE
Chacun meurt à son tour, Et mûi, je vis toujours.
Je traverse les mers, Rivières et ruisseaux,
Les forêts, les déserts, Montagnes et coteaux,
Les plaines, les vallons, Tous chemins me sont bons.
J'ai vu dedans l’Europe, Ainsi que dans l’Asie,
. Des batailles’ des chocs
Qui coûtaient bien des vies ; Je les ai traversés :
Sans y être blessé,
J'ai vu dans l'Amérique, C'est une vérité,
Ainsi que dans l'Afrique, Grande mortalité:
La mort ne me peut rien, Je m'en aperçois bien.
Je n’ai point de ressource
En maison ni en bien;
J'ai cinq sous dans ma bourse, Voilà tout mon moyen : | En tous lieux, en tout temps, J'en ai toujours autant.
— Nous pensions comme un songe Le récit de vos maux ; Nous traitions de mensonge
Tous vos plus grands travaux :
Aujourd'hui nous voyons
Que nous nous méprenions.
Vous étiez donc coupable
De quelque grand péché Pour que Dieu, tout aimable, Vous ait tant affligé ?
Dites-nous l’occasion
De cette punition.
— C’est ma cruelle audace Qui cause mon malheur ; Si mon crime s’efface, J'aurai bien du bonheur ; J'ai traité mon Sauveur Avec trop de rigueur.
Allant sur le Calvaire,
Jésus portant sa croix,
Me dit en débonnaire,
Passant devant chez moi :
— Veux-tu bien, mon ami, Que je repose ici?
Moi, brutal et rebel, Je lui dis sans raison :
— Ote-toi, criminel, De devant ma maison ; Avance et marche donc, Car tu me fais affront.
Jésus, ia bonté même,
Me dit en soupirant :
— Tu marcheras toi-même Pendant plus de mille ans ; Le dernier jugement Finira ton tourment.
De chez moi, à l'heure même , Je sortis bien chagrin ;
Avec douleur extrême
Je me mis en chemin;
Dès ce jour-là je suis
En marche jour et nuit.
Messieurs, le temps me presse, Adieu, la compagnie :
Grâce à vos politesses,
Je vous en remercie ;
Je suis trop tourmenté
Quand je suis arrêté.