UN ESPRIT
Elle allume sa chevelure au feu des météores, et se promène sur les ombres de la nuit.
Obsiân.
A peine Madame Houel eut-elle cédé à ce premier mouvement qu'elle rougit de sa faiblesse.
Honteuse d'avoir un moment reculé devant une idée superstitieuse, elle ajouta d'un ton ferme :
— Auprès de la Grande Couleuvre et du Canotier, la Fleur des Neiges ne tremble point pour les jours de son enfant.
IMon frère peut parler.
— Tes deux amis sont prêts à donner leur vie pour toi, répondit l'Indien ; — ils seront morts avant qu'aucun ennemi n'ose approcher de ton enfant; — mais qui peut lutter contre celle qui commande aux esprits ?
Le Sauvage lui fit alors le récit de tout le merveilleux dont l'imagination indienne entourait la célèbre Jongleuse.
Souvent le Canotier, entraîné par son habitude de causer, l'interrompait pour raconter quelques nouveaux prodiges dont les Blancs enrichissaient la légende sauvage.
LA JONOLKUSE. 287
La Matshi Skouéou, — disaient les récits populaires, — est en rapport avec le Mauvais Esprit.
Sa puissance égale celle de la Sirène aux cheveux tordus qui révèle sur les rivages des mers du Sud, les gisements des placers d'or et des bancs de perles.
Jamais on ne l'a vue de jour.
On dit que dans les ténèbres ses prunelles d'un vert glauque, étincellent comme la braise et que les lueurs sinistres et blafardes qu'elles lancent, fascinent comme le serpent ou l'abîme.
Une rivière de cheveux, noirs comme l'aile des huards, inonde sa tète toujours couronnée de fleurs de glaïeuls, et jaillit en cascades jusque sur ses épaules.
Son teint de cuivre, sa peau écailleuse, le rire sardonique qui crispe sa
lèvre violette fait frissonner jusqu'à la moelle des os.
Elle soulève à chaque pas une poussière d'étincelles bleuâtres qui voltigent autour d'elle, profilant dans l'ombre d'étranges silhouettes.
Salamandre incombustible, elle marche impunément à travers la flamme des brasiers, sans que les tisons osent mordre même les pans de sa robe.
La brise nocturne, — le nuage qui passe lui apportent, — messagers fidèles, — le son de la voix de ceux qui l'invoquent.
A son cri, les hibous éveillés, écarquillant leurs fauves prunelles, sortent des crevasses des rochers et des ruines et répondent à son appel.
A l'heure de minuit, elle descend sur une étoile filante, ou sur un rayon de la
lune et apparaît dans la nappe des cascades, à l'ombre des noirs rochers, sur le sable silencieux des dunes, ou parmi les vapeurs des vallées*
C'est l'heure qu'elle choisit pour accomplir ses mystères, car c'est l'heure où la brise s'endort dans la cime des arbres, et où tout repose dans la nature ; — c'est l'heure où les feux-follets dansent sur le gazon pâle des prairies, dans les clairières, ou sur les eaux rerd&tres des marécages ; — c'est l'heure où les chauvessouris effleurent les flots unis de leur»
ailes diaphanes, et se cramponnent, de leurs ongles grêles, à l'angle des rochers ; — c'est l'heure où l'on n'entend pour tout bruit que le coassement des grenouilles.
et des crapeaux à l'œil roux, et le Ilote hou funèbre des oiseaux de nuit.
C'est aussi l'heure où la Dame aux:
Glaïeuls descend parmi les roseaux du fleuve, au bord des lagunes, pour cueillir les fleurs de glaïeuls dont elle couronne sa tête et pour faire ses invocations au Grand Manitou..
Quoiqu'aucun souffle n'agite l'air, on voit alors frissonner les tiges des algues et des aulnes qu'elle écarte pour seplonger dans les eaux du fleuve;, et bientôt on voit sa tête apparaître^ comme un météore, parmi les joncs et les nénuphars..
Axi moment où la nouvelle lune se* Bve* de vagues et lointaines rumeurs,, mêlées au: coassement monotone des;
grenouilles, s'élèvent du sein des plante* aquatiques.
Voix surnaturelles qui semblent surgir du fond des eaux; — incantations mystérieuses, d'abord indécises, puis s'élevant peu à peu, et se prolongeant sur les flots «en mélodie tour à tour suave comme des voïx d'enfants, ou voilée comme la brise «lu soir parmi les halliers; — mais parfois aussi, éclatante et terrible, comme le rugissement de l'ours blessé, ou comme le roulement du tonnerre ou des cataractes.
Quelquefois aussi, quand l'ouragan des équinoxes rugit et tord la forêt par les cheveux, «lie pose son pied, plus léger «que celui des vaporeuses ossianides, sur i'écharpe des brumes dont la montagne enveloppe alers son épaule de pierre.
On dit que pendant ces délires de la aature, on la -voit voltiger sur la crête
d'argent des vagues en écume, et qu'a* lors les éclairs déchirent les flancs desnuages en colère pour venir se tresser en auréoles sur sa tête.
Enfants, disent les vieillards, n'allez pas le soir au lever de la pouvelle lune, sur les bords du fleuve.
Tapie derrière la verte frange des roseaux, la Dame aux Glaïeuls guette les petits enfants, et ses chants fascinent et entraînent comme le regard du reptile attaché à sa proie.
Oh ! malheur à celui qui tombe entre ses mains !
Le sort qu'elle lui réserve estf plus affreux que celui du prisonnier garrotté au poteau du supplice.
Les tortures du feu, les éclats de bois
LA JOXULKUSE. *itt
enfonces dans la chair, la cendre brûlante sur la tète scalpée, les colliers de haches rougies n'effrayent pas le guerrier au, cœur fort.
Il entonne son chant de mort quand ses ennemis déchirent sa chair en lambeaux.
Mais la Matshi Skouéou invente des supplices autrement atroces : .
C'est au milieu d'horribles agonies de frayeur et d'épouvante qu'elle fait mourir sa proie.
Et quand le eœur de la victime tremble et bat comme celui du lièvre timide, — -que ses cheveux se dressent sur sa tète, — que ses yeux se dilatent de terreur,— que ses lèvres livides frémis •sent comme la feuille du tremble,— que ses dents s'entre-choquent dans sa bouche, — que ses os craquent d'horreur, — que ses membres frissonnent comme les lianes tordues par la tempête, — alors
la Dame aux Glaïeuls est dans Pivresse et elle savoure, comme un chant, ces.
lamentables gémissements ; car elje entend la roix du Noir Esprit qui lui révèle ses secrets à travers les" râlea d'agonie et de désespoir.
COMME UN LUTH D'IYOftS
Cette plainte,
Qu'on écoute avec crainte Gémir dans les roseaux ;
' Voix lentes et plaintives Qu'en entend sur les rives Quand les ombres <lu soir Epaississant leur voile Font briller chaque étoile Comme un riche ostensoir.
Oot Cbemàzji.
Après ce récit prononcé d'une voix émue par une sorte d'enthousiasme religieux, le Sauvage et le Canotier gardèrent un moment de silence.
— C'est bien là, au fond, ce que rap* portent les Missionnaires, pensa Madame Houel avec inquiétude
Ciel! si jamais mon cher Harold Tenait à
O mon Dieu! protégez mon enfant !
— Eh bien ! reprît l'Indien, le cœur de la Fleur des Neiges est-ïl aussi fort maintenant ?
— J'ajouterai foi à tons ces mystères quand j'en aurai été témoin, répondit Madame Houel d'une voix qu'elle cherchait en vain à rassurer.
Vous ne l'avez jamais vue, ni toi, ni le Canotier, n'est-ce pas?
— Madame, — repartit le chasseur canadien avec sa lenteur habituelle et un ton solennel qui dénotait une profonde conviction; — un soir que je remontais le Saguenay, je reneont
ïl s'arrêta tout à coup.
LA JOXGLEl^K. 2U0
Un sourd ronflement, pareil au souffle profond du marsouin lorsqu'il vient respire* à la surface de l'eau, se fit entendre a lavant du canot
Un homme, qui a'auTait pas été habitué à la vie sauvage, n'aurait prêté aucune attention à ee bruit
Mais l'oseille exercée <fa Canotier ne pouvait s'y* méprendk-e.
C'était bien lai voix dh Tshinépik* $ui, pour lui signaler quelque danger sans donner l'éveil, imitait la respiration* du marsouin.
Le chasseur prêta Poreflfe un instant et crut entendre, dans le lointain, un soâ étrange et vague ; d'abord à peine perceptible, puis se rapprochant, devenant plus distinct, et se prolongeant sur les.
flots en molles ondulation*, pour s'éloi-
300 LÊGEtfDES.
gner, osciller encore et s'évanouir tm instant après.
Longtemps ces mystérieuses vibrations, qui semblaient tantôt descendre des nuages, tantôt remonter du fond des cavernes de la mer, ou s'éehapper d'une conque marine, ou filtrer à travers le treillis des bois, voltigèrent en notea intermittentes parmi le silence solennel de la nuitj ne parvenant à son oreille qu'à de longs intervalles, et par frêles lambeaux.
Il crut d'abord être le jouet d'une illusion ; mais après, quelques minutes de silence, la même mélodie bizarre ; mais plus distincte et plus rapprochée. .
— Eh bien ! Madame, chuchota le Canotier, entendez-vous î . . . Oroirez-vous maintenant aux paroles d'un homme qui
n'a pas appris ce qu'il sait dans les livres ?
Et continuant comme s'il se fût parlé à lui-même :
— Minuit ! . . . . Ce soir la nouvelle lune etla
— Bah! repartit Madame Houel, la plainte de quelque loup-marin sur les rochers. "*
Le Canotier haussa les épaules, et attendit sans répondre.
— Vous aviez raison, — reprit enfin Madame Houel après quelque temps de silence, — j'entends maintenant très-clairement une voix ; mais est-ce une voix humaine ? Jamais je n'ai rien entendu de si extraordinaire.
* On sait que les cris du loup-marin imitent, à s'y méprendre, les plaintes d'an enfant.
AA
Je sais que les Sauvages sont renommés pour la beauté de leur voix ; mais ces magiques accents n'ont rien d'humain, tant ils captivent et entraînent:
avec un irrésistible attrait.
En effet, c'était une sorte d'incantation fantastique qui empruntait à la sombre majesté de ces heures solennelles et à son origine inconnue un singulier caractère de merveilleux et de surnaturel ;— sorte de mélopée, tantôt plaintive et rêveuse, noyée de mystère et de mélancolie, ondulant sur la lame, flottant dans l'atmosphère et se perdant dans les plis de la brume, — soupirs infinis,— échos de voix d'anges, — rêvés d'enfants au berceau, — chant des courlis ; — ou bien, vive et légère, découpée en frileuses dentelles
de sons, montant et descendant en spirales aériennes, — groupes de notes folâtres se tenant par la main ;— et puis tout à toup, triste et morne, comme le vent d'automne qui brame dans les ramées, comme l'hymne funèbre sur les tombes ; — ou, fanfare inouïe, vibrant comme un cuivre.
— Je distingue bien des paroles, dit tout bas Madame Houel au Canotier, mais d'une langue qui m'est inconnue.
— Je les comprends, mais il m'est impossible de vous les traduire : le sens en est plus dans le chant que dans les paroles.
Deux éclairs soudains, suivis d'une double détonation, interrompirent tout
à coup les magiques évocations de la sibylle inconnue ; et en même temps deux balles, venant du côté opposé à celui d'où l'on entendait cette mystérieuse musique, et dont une entama la pince du canot à quelques pouces du Canotier, sifflèrent aux oreilles des voyageurs.
Un souffle de terreur sembla rouler dans l'atmosphère avec l'écho de la double explosion répercutée par les nuages et les deux rives du fleuve.
Et puis tout rentra dans un silence si profond qu'on eût dit que le fleuve eût toujours été entièrement désert.