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DEUXIÈME PARTIE

L'ETE DES SAUTASSE ST LES BlAYEUSES

Tout était d'or ou de rose dans la solitude.

Chateaubriand.

* De longues années ont passé sur les événements que nous venons de raconter.

C'est encore un jour d'automne ; une de ces belles matinées, roses et vermeilles,

* On sait que les derniers beaux jours de l'automne sont connus généralement en Canada bous le nom de Y Eté des Sauvages.

que l'été laisse tomber de sa couronne en fuyant devant le vent frileux qui déjà commence à souffler sur le soleil.

Déjà les rosées du matin, r si tièdes en juillet, se crystallisent en givre sur les toits, et sur les pointes des herbes qui jaunissent.

C'est la saison d'octobre, la mélancolique saison des feuilles mortes !

Accoudée là-bas sur la montagne, elle jette un dernier sourire plein d'enivrante langueur au moissonneur qui se hâte de cueillir sa gerbe dans les prés,

Au ciel, quelques nuages gris dans l'azur plus terne ; — dans l'air calme, les divins silences de la nature qui s'endort ; — sur le dôn*e des bois, les nuances les plus riches et les plus variées : — rouges et sanglantes sur le feuillage des érables, — jaune paille sur les trembles, les bouleaux, les noisetiers, — d'un vert dur et foncé sur les épinettes, — plus tendre sur

les mélèzes et sur les aiguiller luisantes des sapins»

C'est aussi la saison des labours ff automne.

Dans les champs barbelés de chaume doré, on voit de toutes parts les robustes habitants tracer ferme leur sillon.

Une voix éclatante s'élève de fois à autres dans l'air sonore: — hue! diaf c'est le cri de l'enfant qui touche pendant que son père tient les manchons de la charrue.

Tandis que le6 hommes sont occupés aux travaux des champs, les femmes ne demeurent pas inactives, car c'est aussi le temps de brayer le lin, * et il faut 6e

* Le mot brayer est évidemment une corruption du verbe broyer.

hâter de profiter des derniers beaux jours.

La vie canadienne n'offre pas d'aperçus plus attrayants, de scènes champêtres plus fraîches et plus pittoresques ; mais, hélas t les chemins de fer, les bateaux à vapeur, la civilisation nous auront bientôt enlevé jusqu'aux derniers vestiges de ces délicieuses scènes de mœurs qui donnent à notre peuple sa physionomie caractéristique.

Hâtons-nous donc d'en recueillir et d'en peindre les riants tableaux, afin qu'au moins ces souvenirs du passé poétisent un peu notre avenir.

Vous souvient-il de ces groupes de femmes que l'on voit quelquefois, en octobre, réunis sur la lisière du bois, an flanc de quelque rocher?

Ce sont les brayeusea de lin.

Elles choisissent ordinairement ces endroits, afin de se mettre à l'abri du vent.

Deux petits murs en pierre de trois ou quatre pieds de hauteur sont adossés au flanc du rocher de manière à former une espèce de cheminée sur laquelle on dispose transversalement quatre ou cinq perches de bois dur, qui servent de séchoir pour le lin.

Une grosse bûche posée à terre à

Fentrée de la cheminée empêche le feu

' de s'étendre et protège la chauffeuse qui

doit concentrer toute son attention sur le

lin pour l'empêcher de s'enflammer.

Car malheur à elle s'il lui arrive de faire une grillade. Les rires et les moqueries de ses compagnes l'attendent pour lui faire expier sa maladresse.

Aussitôt que le lin est suffisamment séché, chaque personne en saisit une poignée et la broyé vigoureusement, tandis qu'elle est chaude, entre les deux bois de la braye, afin de débarrasser le lin de son éoorce.

Jiien de gai, rien de poétique alors comme d'entendre le bruit sec et éclatant des braye* qui frappent, se relèvent et retombent en cadence au milieu des cris et des joyeux éclats de rire des enfans qui folâtrent sous la colonnade du bocage. *

C'est auprès d'un de ces groupes, réuni au pied d'un rocher encadré de bouquets d'arbres et situé à peu de distance de la Pointe de la Rivière* Quelle, que vient se renouer le fil de notre légende.

* Le braye est un instrument composé de deux bois, retenus par une de leurs extrémités, et s'enclavant l'un dans l'autre à la manière d'une mortaise.

UNE AME DEFLEURIE

EE

Cette apathie terrible, cette funeste résignation pénétrait mon âme de je ne sais quelle épouvante et me glaçait le cœur.

Bàlljlhchb.

— Pierre, disait une des femmes à son enfant, va dire à ton père de venir dîner; il s'en va midi.

Les sonores et lointaines volées de Pangelus tombaient en vibrantes cascades du vieux clocher de la Kivière-Ouelle, et versaient leurs joyeuses ondulations

entre les deux rives de la vallée pour annoncer l'heure de midi, quand le laboureur arriva au milieu de sa famille.

— L'angelus! mes enfants, dit-il d'un ton grave en se tournant vers l'église et en étant son bonnet de laine.

Puis, les yeux au ciel, il récita lentement la pieuse invocation*

Nulle part le rayon de la divinité n'est plus visible que sur la figure simple et sereine de l'homme des champs, quand l'ange de la piété vient ainsi le toucher de son aile.

—Papa! s'écria le petit Pierre en terminant son signe de croix, il y a deux hommes, là-bas, qui viennent de débarquer d'un canot au bout de la Pointe.

— Quelques bourgeois de la compagnie

de la pèche à marsouin qui viennent faire leur tournée * ....Pourtant non, ils ne sont rien que deux. . . .

As-tu de quoi leur donner à dîner, ma femme?

Nous allons les inviter.

—Bonjour, messieurs, — ajoutait^ un instant après, à l'arrivée des deux voyageurs qui s'étaient dirigés en droite ligne vers le rocher comme s'ils eussent parfaitement connu les lieux qu'ils parcouraient.

Souhaitez- vous prendre quelque chose ?

Vous avez encore joliment loin avant d'arriver aux maisons. . . ,

* Autrefois la pèche à marsouin de la Rivière- Ouelle était exploitée par une société de riches commerçants de Québec.

Un morceau de pain ne fait pas dommage quand on a ramé une demijournée de temps.

—Puisque vous êtes si obligeant, nous

ne vous refuserons pas, d'autant

plus que nous n'allons pas plus loin qu'ici.

— Comment î Est-ce que vous ne descendez pas aux maisons, — fit le brave habitant tout intrigué, jetant vainement les yeux autour de lui pour chercher quel pouvait être le but de leur visite à ce rocher isolé ?

Les voyageurs se regardèrent sans répondre, et l'un d'eux, à l'air triste et abattu, ne put réprimer un soupir.

Pendant le frugal repas, ils répondirent poliment aux questions qui leur

étaient faites ; mais furent peu communicatifs.

Le plus âgé était un grand vieillard chauve qui semblait entourer son compagnon de cette respectueuse protection qu'autorise chez un inférieur un long dévouement.

Des manières aisées et un air de dignité décelaient, dans celui qui l'accompagnait, une origine plus relevée; et, aous la simplicité de ses vêtements, perçait une éducation soignée.

La fraîcheur de sa figure indiquait un homme dans la vigueur de l'âge, et cependant, ses cheveux étaient entièrement blancs.

Mais, pour un œil observateur, il était facile de voir que le malheur plus que l'âge avait neigé sur son front.

On remarquait aussi, sur sa physionomie, cet affaissement particulier des muscles qui se produit à la longue,

quand au fond de l'âme se reflète sang cefese une image toujours triste ; et, dans son regard, ce voile mélancolique dont enveloppe et ternit la prunelle une douloureuse pensée qui monte incessamment du cœur aux yeux.

Ce regard attristé donnait froid, et glaçait le sourire sur toutes les lèvres.

Cependant l'incarnation de la tristesse sur cette figure n'avait rien de répulsif ; au contraire, cette douleur toute sympathique n'excitait que la compatissance,

C'était le crêpe d'un noble deuil, et non le sinistre nuage du remord.

Peu à peu les bruyantes causeries des enfants s'étaient évanouies devant cette paupière qui se soulevait lentement sur eux, triste et morne comme le couvercle

entrouvert d'un cercueil; et d'où s'échappait un rayon qui se posait sur leurs lèvres comme le doigt d'un mort.

Les traits de l'étranger paraissaient s'être encore visiblement rembrunis depuis son arrivée, et son œil hagard se fixait avee une telle apreté sur le sol autour de lui, qu'on eût dit que chaque parcelle de ce terrain lui rappelait quelque navrant souvenir.

Un silence gênant avait succédé à la gaieté naguère si vive de la famille.

Le brave laboureur avait grandement envie de connaître l'objet de leur voyage; mais les deux inconnus ne paraissaient pas vouloir aborder volontiers ce sujet.

Enfin il se hasarda à leur faire quelques questions.

— Vous allez me trouver peut-être un peu curieux, dit-il en se tournant vers le

vieillard ; mais me permettriez- vous de vous demander votre nom ?

— H vous serait à peu près inutile de le savoir; car on me connaît à peine sous mon nom de famille.

Mes oreilles mêmes l r ont oublié.

Depuis bien des année», je n'ai jamais été nommé autrement que le Canotier.

C'était, en effet, notre fidèle guide.

Mais le brave chasseur avait bien vieilli depuis le jour où il avait couché dans la tombe une part de lui-même avec le cadavre de celui qu'il avait aimé plus que la vie.

Le vent des jours mauvais avait dépouillé sa tête, et n'avait laissé sur ses tempes que de rares touffes de cheveux blancs.

Hélas ! le front perd bien vite sa couronne quand sur le cœur pèse le poids d'un cercueil ! Les rides, qui vieillissent la figure, ne sont pas toujours creusées

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par le sillage des années ; plus souvent elles sont les tombes de ceux qui nous furent chers !

Le lecteur soupçonne maintenant le nom du second personnage.

Ce n'était autre que le fils de Madame Houel, arrivé au sommet de la vie.

— Serais-je indiscret en vous demandant le motif de votre visite en ce lieu, continua le laboureur en s'adressant toujours au Canotier î

Celui-ci ne répondit pas, et se contenta de jeter un coup d'œil interrogateur sur son compagnon.

— Un bien triste devoir, — reprit enfin le fils de Madame Houel d'une voix dont le timbre mélancolique était en harmonie avec la tristesse de son regard.

N'avez-vous jamais entendu parler d'un événement tragique qui s'est passé ici autrefois ?

— J'ai bien entendu parler de quelque chose ; mais il faut vous dire qu'il n'y a pas longtemps que j'ai acheté une terre par ici, et je n'ai jamais eu l'occasion de me faire raconter cette histoire.

Cédant alors aux instances de ses hôtes, le fils de Madame Houel fit le récit des événements que le lecteur connaît déjà.

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