LE DETROIT
LE POTOWATOMIS
Epigraphe composée par M. O. Grémazie, pour les " Pionniers
Il est là sombre et fier ; sur la forêt immense, Où ses pères ont va resplendir leur puissance, Son œil noir et perçant lance on regard amer. La terre vers le ciel jette ses voix sublimes, Bt les pins verdoyants courbent leurs hautes cimes Ondoyantes comme la mer.
Mais le vent souffle en vain dans la forêt sonore ; En vain le rossignol, en saluant l'aurore, Fait yibrer dans les airs les notes de son chant, Car l'enfant des forêts, toujours pensif et sombre, Regarde sur le sable ondoyer la grande ombre De l'étendard de l'homme blanc.
Aux bords des lacs géants, sur les hautes montagnes, De la croix, de l'épée, invincibles compagnes, Les pionniers français ont porté les rayons.
L'enfant de la forêt, reculant devant elles, En frémissant a vu ces deux reines nouvelles Tracer leurs immortels sillons.
Son cœur ne connaît plus qu'un seul mot : la ven-
geance, i de la r
Et quand son œil noir voit l'étendard de la France, On lit dans son regard tout un drame sanglant ; Et quand il va dormir au bord des larges grèves, U voit toujours passer au milieu de ses rêves Une croix près d'un drapeau blanc
Ootâvk Crémàzu,
Connaissez- vous cette riante et fertile contrée, riche en souvenirs historiques, dont les Français nos ancêtres foulèrent les premiers le sol encore vierge î
Connaissez-vous ces prairies verdoyantes et onduleuses, arrosées de rivières
limpides, ombragées d'érables, de platanes, de figuiers, d'acacias, au milieu desquelles s'élève, brillante de jeunesse et d'avenir, la florissante ville du Détroit !
Si vous voulez jouir pleinement du spectacle enchanteur que présente cette contrée délicieuse, dont le climat n'a rien à envier au soleil d'Italie, remontez la rivière du Détroit par une fraîche matinée du printemps, quand l'aurore a secoué son aile humide sur ces vastes plaines et que le soleil de mai trace un lumineux sillage à travers les vapeurs diaphanes du matin.
$ulle part le ciel n'est plus limpide, la nature plus ravissante.
Nulle part les ligues onduleusçs de V horizon ne eç dessinent» dans le lointain, avec un plus pur azur*
LES PI0*NlEfc8. 99
Vous r eneofttrere* des sites agrestes et poétiques, de romantiques paysages, de petites îles, boisées, semblables à de gracieuses corbeilles de verdure, tontes retentissantes des rires moqueurs d'une multitude d'oiseaux; de jolis promontoires dont les bras arrondis encadrent des golfes pleins d'ombre et de soleil, où là vague caressée par de tièdes haleines vient déposer sur la rive une frange d'écume argentée.
Vous apercevrez des vallées et des collines couronnées de grappes de verdure, qui semblent se pencher tout exprès pour se mirer à loisir dans l'onde voisine.
Dte chaque doté, la plage se déploie tour à tour rocailleuse, ou couverte de table fin et grisâtre, ou brodée d'une
dentelle de gazon, ou hérissée de hauts joncs, couronnés de petites aigrettes, parmi lesquels se perchent et se balancent de timides martins?pêcheurs que le moindre bruit fait envoler.
Ici de frais ruisseaux coulent en murmurant sous les ogives fleuries des rameaux entrelacés ; là de petits sentiers, bordés de fraises et de marguerites, serpentent sur l'épaule du coteau; plus loin, la brise printanière frissonne sur de de verts pâturages, et parfume l'air de délicieuses senteurs.
Les mille bruissements confus des eaux et des feuillages, les gazouillements des oiseaux et des voix humaines, les mugissements des troupeaux, les volées lointaines et argentines des cloches des bateaux a vapeur, qui parcourent la
LES PIONNIERS. lot
rivière, montent, par intervalle*, daim l'air et répandent an charme indéfinissable dans l'âme et dans les sens.
De distances en distances, de gracieux villages s'échelonnent le long de la grève, tantôt groupés dans l'échancrure d'une anse, tantôt penchés aux flancs d'une colline, ou la couronnant comme d'un diadème.
Enfin vous arrivez devant Détroit dont les clochers et les toits étincellent sous les rayons du soleil.
Mille embarcations, que son industrie fait mouvoir, se détachent sans cesse de ses quais et sillonnent le fleuve en tous sens.
Si j'étais poète, je comparerais volontiers la gracieuse cité au superbe cygne de ces contrées qui, s'éveillant le matin
au milieu des joncs de la rive, secoue ses blanches ailes en prenant sçu essor et fait pleuvoir autour <ie lui tas plumes et les gouttelettes <Je rosée ; q* bien çnoore au eplendide magnolia qui croît sur les bords du fleuve et qui, balaaœé par \e souffle embaumé de la brise m^tppate, répand, sur l'on4e où il Be mire la poussière féconde de sa ooroH&
Quand ta passes ainsi comme un rayon de flamme, Ton aspect vénéré fait briller dans notre âme Tout ce monde de gloire où vivaient nos aïeux. Leurs grands jours de combats, leurs immortels
[faits d'armes, Leurs efforts surhumains, leurs malheurs et leurs
[larmes, Dans un rêve entrevus, passent devant nos yeux. Octave Cbémàzir,
Le Drapeau de Carillon.
Ibant et'flebant mittentes semina sua. Venientes autem venient cum exultatioue, portantes manipulos suos.— Ps. 125.
Fondé en Tannée 1700 par M. de la Mothe-Cadillac, le Détroit demeura longtemps attaché an Canada.
Les Anglais en firent la conquête en 1760 et le conservèrent jusqu'à la guerre de 1812.
Depuis lors les Etats-Unis sont devenus les heureux possesseurs de toute cette charmante contrée que le Père Charlevoix appelait, à juste titre, le 44 jardin du pays. "
" Le Détroit, dit l'historien du Ca- " nada, a conservé, malgré toutes ces 44 vicissitudes, le caractère de son origine 44 et la langue française y est toujours 44 en usage. Comme toutes les cités 44 fondées par le grand peuple d'où 44 sortent ses habitants et qui a jalonné 44 l'Amérique des monuments de son 44 génie, le Détroit est destiné à devenir 44, un Heu considérable à cause dô sa 44 situation entre le lac Huron et le la<5 "Erié."*
* Histoire du Canada par M» F. X. Garneau, vol. 2, page 23.
LES PIONNIERS. lut
Vers les années 1770 ou 80, le Détroit était loin de présenter l'aspect florissant qu'il offre aujourd'hui.
Ce n'était qu'un petit fort, entouré de faibles remparts et de palissades, peuplé par quelques centaines de colons canadiens.
Véritable tente au milieu du désert; ce fort était la sentinelle avancée de la colonie et, par suite, exposé -sans cesse aux incursions des Sauvages.
Autour des fortifications s'étendaient quelques champs conquis sur la forêt, que les habitants ne pouvaient cultiver qu'au risque de leur vie, tenant la pioche d'une main et le fiisil de l'autre ; et audelà, en avant, en arrière, à droite, à gauche, partout le désert, partout l'immense océan de la forêt, autre ténébreux dont les sombres voûtes recelaient une
multitude d'êtres mille fois plus cruels, mille fois plus formidables que les tigres et les reptiles.
H est facile d'imaginer de quel courage indomptable devaient être trempés ces hardis pionniers qui avaient osé venir planter le drapeau de la civilisation au milieu de ces lointaines solitudes, malgré des dangers sans nombre.
Une des plus grandes figures qu'offre l'histoire du nouveau monde après la sublime figure du Missionnaire, c'est, à mon avis, celle du Pionnier canadien.
Il est le père de la plus forte race qui se soit implantée sur le continent américain : la race canadienne.
Le sang le plus noble qui ait jamais coulé dans les veines de l'humanité, circule dans ses veines : le sang français.
Partout on retrouve le pionnier canadien sur ce continent, et partout on peut le suivre à la trace de son sang.
Parcourez toute l'Amérique du Nord, depuis la Baie d'Hudson jusqu'au Golfe du Mexique, depuis Halifax jusqu'à San Francisco, partout vous retrouverai l'empreinte de ses pas, et sur les neiges du pôle, et sur les sables d'or de la Californie ; sur les grèves de l'Atlantique et sur la mousse des Montagnes Rocheuses.
Un insatiable besoin d'activité le dévore.
Il lui faut toujours, toujours avancer ^ers de nouvelles découvertes jusqu'à ce que la terre manque sous ses pas.
Mais ce n'est pas le seul amour des aventures, ni l'âpre soif de l'or qui le pousse ; une plus noble ambition le travaille ; un mobile plus légitime le dirige et l'anime.
On sent qu'il a la conscience de remplir une véritable mission, nn mystérieux apostolat.
Feuilletez un moment les pages de notre histoire et surtout les Relations des Jésuites, et partout vous verrez le pionnier canadien, animé d'un zèle admirable pour la conversion des Sauvages, frayant, avec d'héroïques efforts, le chemin aux missionnaires et opérant souvent luimême de merveilleuses conversions.
Je retrouve, réunis en lui, les trois plus grands types de l'histoire humaine*
H est à la ibis prêtre, laboureur et soldat.
Prêtre ! sa piété ardente, sa foi vive, son zèle pour le salut des âmes amollissent les cœurs les plus durs, et entraînent vers la foi des peuplades entières.
Fut-il jamais un plus beau sacerdoce ?
Laboureur ! devant sa hache puissante, la forêt tojnbe avec fracas autour de lui
et sa charrue trace, à travers les troncs renversés, le sillon oi frémira bientôt le vept duvet de la future moisson.
Soldat ! c'est par des siècles de combats qu'il a conquis le sol que sa main cultive.
Ah! si j'étais peintre, je voudrais retracer sur la toile cette noble figure avec son triple caractère de Prêtre, de Laboureur et de Soldat.
Au fond du tableau, je peindrais l'immense forêt dans toute sa sauvage nia-
Plus près, de blonds épis croissant parmi les troncs calcinés.
Sur I'avant-scène un pan du Grand Fleuve ^vec ses vagues d'émerpude étincelantes aux rayons du soleil.
On verrait d'un côté, avec ses remparts
et ses palissades, l'angle d'un fort d'où surgirait un modeste clocher, surmonté de la croix ; de l'autre côté, une bande de Sauvages fuyant vers la lisière du bois.
Au centre du tableau apparaîtrait, les cheveux au vent, un éclair dans les yeux, le front sanglant sillonné d'une balle, mon brave pionnier, près de sa charrue, tenant de la main gauche son fusil dont la batterie filmerait encore ; de la droite, versant l'eau du baptême sur le front de son ennemi vaincu et mourant qu'il vient de convertir à la foi.
Oh! comme j'essayerais de peindre sur cette mâle figure, dans toutes les attitudes de ce soldat laboureur aux muscles de fer, et la force calme et sereine de l'homme des champs, et le courage invincible du soldat et le sublime enthousiasme du prêtre.
Certes, ce tableau ne serait pas indigne
du pinceau de Michel- Ange ou de Ru-
bens.
Foi, travail, courage;, prêtre, laboureur, soldat : voilà le pionnier canadien.
C'est Cincinnatus, le soldat laboureur, devenu chrétien.
C'est le guerrier de Sparte qui a passé par les Catacombes.
Lecteur Canadien qui parcourrez ces lignes, vous pouvez lever la tête avec un noble orgueil, car le sang qui coule dans vos veines est le sang de ce héros.
Regardez attentivement la paume de votre main et vous y verrez encore l'onction de la terre, de la poudre et du sacerdoce.
Il a rempli noblement sa mission ; la vôtre reste à accomplir.
Le peuple à qui la Providence a donné de tels ancêtres, s'il est fidèle aux desseins de Dieu, est nécessairement destiné à dé grandes choses.
Mais laissons ces enseignements qui ne Béent qu'aux cheveux blancs et revenons à notre récit.
LA VESPBEE
Seul sur le sable vierge, j'aime à regarder au ciel les étoiles vierges et qui ne luisent que pour moi. Ce que me dit la mer ou joyeuse ou plaintive, ce que me dit le sable que nul pied n'a foulé, ce que me disent les étoiles pures, je l'entends bien dans mon cœur ; dans mon cœur je réponds. Aucune voix ne l'a dit jamais, aucune ne peut le redire.
liouis Vkuillot.
ni
A l'époque reculée que nous décrivons, le commerce des pelleteries était immense an Détroit.
Attirés par la facilité d'y parvenir, les Sauvages venaient en foule y vendre les produits de leurs chasses.
On y voyait affluer tour à tour les diverses nations des L-oquois, des Potowatomis, des Illinois, des Miamis et une foule d'autres.
M. Jacques Du Perron Baby était alors surintendant des Sauvages du Détroit.
On conçoit facilement quelle devait être l'importance de ce poste à cette époque. Aussi M. Baby avait-il réalisé en peu d'années une brillante fortune.
Presque tout le terrain sur lequel s'élève aujourd'hui le Détroit lui appartenait en société avec M. Macomb, père du général Macomb qui commandait une partie des troupes américaines pendant la guerre de 1812.
C'est à la suite de cette guerre que M.
Baby, pour s'être déclaré en faveur* du
LES PIONNIERS. lit
Canada, sa patrie, perdit tontes les propriétés qu'il avait acquises an Détroit.
Au centre du fort, s'élevait, comme une charmante oasis au milieu du désert, une élégante maison entourée de jardins*
C'était la demeure du surintendant.
Aimant le luxe, il avait prodigué tons ses soins pour Pembellir.
Le jardin, exhaussé au-dessus du sol, était entouré d'une terrasse de gazon.
Au centre, la maison élégamment peinte, à demi-cachée derrière un rideau de branches d'érables, de poiriers, d'acacias, qui balançaient leur feuillage chatoyant jusqu'au-dessus du toit, ressemblait à une escarboucle enchâssée dans une guirlande d'émeraudes.
Une nuée d'oiseaux, tantôt cachés sons la fenillée, tantôt voltigeant dans
l'air, se croisant, se poursuivant, décrivant mille chemins tortueux avec une prestesse admirable, abandonnaient aux vents leurs joyeuses chansons, tandis que le petit ramoneur, * planant audessus des cheminées, mêlait à leurs voix ses petits cris aigres et saccadés.
C'était le soir.
Les derniers rayons du soleil couchant coloraient de teintes roses et safranées le dôme de la forêt.
La chaleur avait été étouffante pendant tout le jour.
La brise du soir, gazouillant parmi le& rosiers, les dahlias et les églantiers en fleur, rafraîchissait la nature embrasée et parfumait l'air d'enivrantes senteurs.
Réunis autour d'une table dressée, en
* L'hirondelle de cheminées.
plein air, au milieu du jardin et chargée de mets et de bouquets de fleurs dérobée au parterre, le surintendant et toute sa famille prenaient le repas du soir.
Un jeune officier, arrivé depuis quelques mois au Détroit, avait été invité à se joindre à la famille.
Des esclaves noirs, occupée du service de la table, se tenaient debout derrière les convives, attentifs à leurs moindres signes.
— Quelle charmante soirée 1— décriait le jeune officier, beau jeune homme, aux cheveux blonds, aux traits nobles et expressifs, au firent haut, intelligent et fier, à l'œil, vif, mais un peu rêveur; — en vérité, je n'ai vu qu'en Italie un climat aussi doux, une nature aussi délicieuse, d'aussi beaux effets de lumière !
Voyez donc à l'horizon, ces flocons de nuages qui nagent dans l'azur du ciel.
Ne dirait-on pas une superbe écharpe à frange de pourpre et d'or flottant à l'horizon 3
— Cette soirée est magnifique, en effet, répondit le surintendant.
Nous jouissons dans ce pays, d'un tien beau climat.
Nulle part je n'ai yu un ciel plus pur, une lumière plus limpide, une nature plus grandiose; mais, d'un autre côté, nous sommes privés de bien des jouissances accordées aux vieux pays.
Exilés aux dernières limites de la civilisation, à combien de dangers ne sommes-nous pas exposés de la part des Sauvages !
Vous, qui venez à peine de quitter les rivages civilisés de l'Europe, vous ne pouvez vous former une idée de la cruauté de ces peuples barbares.
Ah ! la vie est encore bien dore dans ce pays.
— Oui, repartit la femme du surintendant dont la belle et mâle physionomie indiquait une nature fortement trempée, il y a à peine quelques années, j'étais encore obligée de faire la sentinelle, le fusil au bras, à la porte dn fort, pendant que tous les hommes étaient occupés aux environs à la culture des champs. #
ta conversation fut ici interrompue par nn des esclaves noirs qui vint avertir M. le Surintendant et sa femme qu'une personne étrangère désirait les entretenir.
Tous les convives se levèrent alors de table.
— Vous m'avez l'air bien triste ce soir, Mademoiselle, dit le jeune officier en
* Historique.
s'adressant à une jeune fille de seize à dix-huit ans, qu'à ses traits on reconnaissait facilement pour la fille du Surintendant. Quel malheur peut donc jeter ce voile de tristesse sur votre front ?
Tandis que tout sourit autour de vous, votre cœur seul est triste.
H me semble cependant qu'il est impossible de contempler cette soirée si sereine, cette nature si ravissante sans éprouver un sentiment de calme et d'intime sérénité.
Bien ne m'éblouit comme l'aspect d'un beau soir.
Cette gracieuse harmonie de l'ombre et de la lumière est pour moi pleine de mystère et d'ivresse.
— Hélas ! répondit la jeune fille, j'aurais pu, il y a quelques jours, jouir avec vous de ce beau spectacle de la nature.
Mais aujourd'hui, tous ces objets m'apparaissent à travers un crêpe funèbre.
Ce beau ciel, ces champs de verdure, ces fleurs, ces fruits, ces bosquets vermeils, qui charment vos regards, me font frissonner ; j'y vois partout du sang.
— Mon Dieu ! s'écria le jeune officier, vous serait-il donc arrivé quelqu'affireux malheur ?
— Hélas ! il y a à peine quelques heures, je viens d'être témoin de la scène la plus déchirante qu'il soit possible d'imaginer.
Je ne saurais distraire ma pensée de ee navrant spectacle.
Mais pourquoi vous attrister inutilement par ce funeste récit ?
Jouissez plutôt paisiblement de ces heures qui vous paraissent si délicieuses.
— Continues, continuez, s'écria le jeune officier, racontez-moi ee tragique événement.
Le bonheur est souvent égoïste, mais il faut apprendre à compatir aux douleurs d'autrui.
La jeune fille reprit :
— Avant-hier au soir, une bande de Sauvages, à moitié ivres, arrivèrent chez mon père.
Ils emmenaient avec eux une jeune fille qu'ils avaient fait prisonnière quelques jours auparavant.
Ah ! si vous aviez vu quelle désolation était peinte sur ses traits !
Pauvre enfant ! Ses vêtements étaient en lambeaux, ses cheveux en désordre, sa figure meurtrie et couverte de sang.
Elle ne se plaignait pas ; elle ne pleurait pas ; elle était là, muette, immobile comme une statue, les yeux fixes; on aurait pu la croire morte, si un léger tremblement de ses lèvres n'eût trahi un reste de vie.
Cela faisait mal à voir.
Je n'avais jamais vu une grande infortune.
Les grands malheurs ressemblent aux grandes blessures.
Ils tarissent les larmes, comme ces blessures terribles et subites qui arrêtent le sang tout à coup dans les veines.
Touchées de compassion, ma sœur et moi, nous la fîmes coucher dans notre chambre.
Nous ne pouvions nous faire illusion sur le peu de chance de salut qui lui restait; car nous connaissions le caractère des Sauvages.
Cependant nous essayâmes de faire renaître quelqu'espoir dans son âme.
Peut-être notre père parviendrait-il à gagner les Sauvages et à la tirer de leurs mains.
Enfin, elle parut sortir de sa stupeur et nous fit le récit de son malheur.