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UNE SCÈNE A SAINT-DOMINGUE

(Traduction libre de l'anglaise)

« La joie et la tristesse sont sœurs. » L'insurrection des indigènes étant sur le point d'éclater à Saint-Domingue, un jeune Anglais débarqua dans le môle Saint-Nicolas , où les atrocités commises par les nègres étaient l'objet des entretiens de tout le monde. Entre autres événements , le drame suivant fit une si vive impression sur l'esprit du jeune Anglais, que le seul récit en influait encore sur sa mémoire après quarante ans d'intervalle.

L'an 1791, Polydore le Breton était un très riche planteur dans l'île de Saint-Domingue. Il résidait dans

ses superbe plantations de café, qu'il cultivait sur le penchant d'une montagne , à environ quinze milles de la ville du capitaine François. Polydore jouissait d'une très grande fortune et s'était amassé des biens considérables , dont il avait déposé les capitaux dans les fonds des États-Unis , parce qu'il craignait que les troubles sans cesse renaissants de l'endroit n'augmentassent, et ne le forçassent à se transporter avec sa famille dans cette république. Quelques mois avant la livraison des présents détails , notre digne planteur visita pour la dernière fois le Cap , où il vit avec peine que ses compatriotes se livraient sans repos à toutes sortes d'intrigues , et étaient plongés dans le luxe et dans le vice , s'efforçant, par des actes de tyrannie et d'oppression, d'exciter la population nègre à la révolte. Mais, reposant la plus grande confiance dans ceux qui reconnaissaient son autorité, ce brave homme s'en alla demeurer en pleine sûreté dans son domaine , où tout était si bien réglé.

Lorsque les événements dont on va faire mention eurent lieu, Polydore venait d'atteindre sa quarantecinquième année; sa femme avait environ deux ans moins que lui. Leur famille était composée de six jeunes demoiselles et de trois fils, formant une compagnie gaie et heureuse ; ils étaient étrangers aux soucis , et n'avaient, pour ainsi dire, jamais éprouvé un seul instant de chagrin dans tout le cours de leur vie. Les esclaves de Polydore, — oui, Polydore avait ses esclaves ! mais ils ne l'étaient que de nom : car ces enfants de la servitude trouvaient en lui un ami et un frère, et avaient aussi pour lui la tendresse que des enfants bien élevés témoignent d'ordinaire à des parents qu'ils chérissent et qu'ils estiment. Ainsi , heureux et entouré des marques d'affection que lui prodiguait sa famille , notre digne planteur vécut plusieurs mois après sa dernière vi-

site au Gap * époque à laquelle il ne reçut que des nou velles peu satisfaisantes sur les procédés insensés de ses concitoyens , qui poursuivaient aveuglément ces fantômes légalité politique.

Un beau soir du commencement de Tannée 4791, Polydore, assis à table, entouré de son aimable famille, se sentit comme parvenu au comble des félicités humaines. Il n'aurait pas alors changé son état pour celui du plus puissant monarque de la terre. Il contemplait avec une étrange admiration ses premiers et bien chers irésors, et examinait aussi avec une sorte de délice ses aimables filles et ses courageux enfants , lorsque, d'une voix basse , il s'écria avec le psalmiste : « Heureux est rhomme dont le carquois en est rempli ! »

Un des convives là présents était fils d'un planteur du voisinage. Ce jeune homme était promis à la fille aînée de notre digne Polydore, et, durant ce joyeux repas , de fréquents regards , de modestes sourires et de très innocents badinages furent échangés entre les plus jeunes membres de la famille, tant soit peu sur le compte et au désavantage de la belle fiancée. On accumula projet sur projet, le tout tendant à hâter le bonheur du jeune couple , et enfin le jour du mariage fixé fut le résultat de ces discussions.

Aussitôt après cette décision momentanée, Polydore donna ordre qu'on prévînt Mongo, leur musicien nègre, car notre brave planteur avait résolu de clore par une danse joyeuse cette agréable soirée. Le musicien parut sur-le-champ avec son violon ; les nymphes et les bergers prirent les places qu'on leur désigna , et leurs jeunes membres frissonnaient de plaisir en attendant le signal de la danse.

L'air était choisi , et le musicien avait à peine fait résonner les cordes de l'instrument que déjà un bruit tumultueux s'était fait entendre ; il était accompagné de

tels hurlements que la joie du salon se changea tout à coup, et comme par enchantement, en une morne tristesse , et que tout le monde fut saisi d'étonnement et d'une crainte indicible du danger.

« Que signifie ce tumulte ? » demanda tranquillement Polydore ; mais on ne répondit à sa question que par de nouveaux cris et de nouvelles lamentations qui venaient du dehors , entremêlés d'horribles imprécations que vomissaient contre lui les voix rauques des naturels, à mesure qu'ils approchaient de la maison. Ils continuèrent ces vociférations jusqu'à ce qu'elles fussent tant soit peu calmées par les râles de plus d'une victime expirante, qui franchirent le seuil de l'appartement où ils venaient de se faire une issue , et dont toute l'allégresse était convertie en soupirs.

Quelques esclaves de Polydore , dangereusement blessés , se traînèrent aux pieds de leur maître , et il apprit de leur propre bouche que cette émeute était la cause de la résistance qu'avaient opposée ses fidèles esclaves pour le défendre , lui ainsi que sa famille , d'une bande assez nombreuse de nègres qui venaient des états voisins. La défense fut cependant désastreuse, car ceux qui étaient forcés de se défendre furent vendus par leurs ennemis altérés de sang, et qui hurlaient et grinçaient des dents avec de brutales délices ; ils les poursuivirent dans leur course meurtrière jusque dans le salon du planteur, où les femmes qui s'y trouvaient eurent recours, avec une énergie surnaturelle, à la protection de leurs amis; de sorte que la paisible réunion demeura exempte de la nécessité de prendre les armes. Devenus la proie des barbares , ils furent tous traînés à la boucherie comme des moutons qu'on égorge , et périrent de la main des sanguinaires au pouvoir desquels ils étaient tombés. Les atrocités qui suivirent celles-ci devraient être à jamais voilées ; on va néanmoins découvrir encore

un trait, après lequel on abaissera le rideau : car représenter la scène dans tout son naturel , dans toute sa nudité , dans toute sa réalité , ce serait violer les règles de la décence, et blesser des oreilles qui ne sont encore ouvertes qu'à la pureté et à la sensibilité.

Le premier pas des insurgés fut de mettre en pièces les hommes et les femmes ; les premiers furent subitement massacrés par quelques uns des meurtriers , tandis que d'autres forçaient inhumainement les femmes a ouvrir les yeux, pour qu'elles fussent ainsi témoins du massacre de tout ce qu'elles avaient de plus cher au monde.

On trancha la tête à Polydore, et on l'attacha à une longue perche pour la porter en triomphe à la plantation voisine. Un des plus anciens chefs de ces monstres de scélératesse osa faire des propositions de mariage à la veuve désespérée , qui repoussa avec horreur ces infamies. Mais le refus de cette femme ne lui servit en rien : on se saisit d'elle, et on lui fit souffrir, ainsi qu'à ses jeunes demoiselles, quelque chose de plus horrible que la mort; mais c'est ici que le rideau s'abaisse, ne laissant à raconter que les derniers événements qui couronnent cette scène tragique, et qui avaient été choisis entre mille autres circonstances de ce genre datant de la même époque.

A l'aube du jour qui suivit celui où s'était passée la catastrophe dont on vient de parler, le corps de Polydore le Breton et ceux de son aimable famille furent mêlés ensemble et jetés dans un profond cloaque, qui avait été creusé en hâte pendant la nuit dans le jardin de la plantation. La fosse fut recouverte d'un ou de deux pieds de terre , et c'est dans ce trou que reposent les dépouilles mortelles de Polydore le Breton et celles de son aimable mais bien malheureuse famille.

Dlle Odile Cherrier.

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