PAR
Mme LA TROUPE.
Quatre petites fenêtres, dont les vitres avaient été presque toutes cassées et remplacées par des fonds de chapeau et de gros paquets de linge, éclairaient ce taudis. On y entrait par une porte enfoncée dans le sol, et, après avoir descendu dans l'intérieur trois ou quatre degrés , on se trouvait vis-à-vis d'un comptoir peint en bleu foncé où étaient réunis pêle-mêle des mesures sales et rouillèes , des verres estropiés , des bouteilles vides
et renversées. Les murs avaient été jaunis et tachés par la fumée d'une mauvaise lampe suspendue au plafond et qui répandait dans l'appartement une lumière blafarde et une odeur forte et désagréable. Dans le fond de cette première chambre on apercevait une autre porte vitrée , qui donnait dans une espèce de salonun peu plus relevé, destiné &u\ gentlemen. Cette chambre n'était éclairée que par deux vitraux , entourés de mauvais rideaux tout troués, mais assez propres. Une longue table carrée la traversait d'un bout à l'autre ; vis-à-vis était un sofa de paille , fixé au mur, au dessus duquel était représenté, sur une toile peinte et d'une manière assez peu fidèle , le portrait de Napoléon.
Enfin trois chaises de bois et une autre petite table ronde complétaient tout l'ameublement de ce salon, où étaient réunis en ce moment nos trois gentilshommes, que nous nommerons Stéphane, Emile et Henri, auxquels l'hôtesse faisait les compliments et les demandes d'usage.
Mme La Troupe était une femme d'environ trente ans, grande, robuste et assez bien faite. Elle conservait encore un reste de beauté peu commune ; mais ses traits, autrefois réguliers, avaient été bouleversés par l'eau-devie, ses yeux rougis par des veilles continuelles, et son large front s'était couvert de rides précoces et de cicatrices. Malgré ces désavantages extérieurs , Mme La Troupe savait plaire par ses manières polies et engageantes, par son sourire gracieux et avenant, par le ton d'élévation qu'elle savait prendre avec des gens qu'elle croyait devoir respecter et qui lui paraissaient appartenir à une classe assez élevée.
Aussi, en présence de ses nouveaux hôtes , Mme La Troupe ne négligea-t-elle rien pour leur faire une réception dans les formes ; elle montra tant de grâce, tant de politesse exquise , que nos jeunes gens auraient cru
avoir affaire à une dame de première qualité, s'ils n'avaient eu dans ce qui les entourait une preuve suffisante du contraire.
— Eh bien ! Messieurs , leur dit-elle en donnant un de ses sourires les plus mignons , que prenez-vous ce soir? un verre de bière? un verre de vin chaud? Ce dernier, je crois , serait préférable , n'est-ce pas ? Au reste , choisissez , Messieurs ; j'ai du vin supérieur en bouteille , de la bière fraîche , du gin de Hollande , du brandy....
— Emportez-nous du vin , Madame , dit Stéphane , qui, en remarquant l'air d'affectation que Mme La Troupe prenait, ne put s'empêcher de rire en levant les épaules.
— C'est bien , Monsieur ; vous allez être servis dans l'instant.
Et Mme La Troupe se retira en saluant avec courtoisie.
— Quel air de dégradation ! dit Stéphane en s'adressant à ses amis ; et pourtant n'est-il pas étonnant de rencontrer dans une femme qui ne vit qu'avec le rebut de la société un tel raffinement de politesse ?
— En effet, cela paraît drôle, dit Emile ; mais n'allez pas croire, Stéphane, que cette femme a toujours été ce qu'elle est aujourd'hui.
— Comment savez-vous cela? dit Henri.
— C'est une simple supposition que je fais , Henri , et je la crois assez fondée : il n'est pas possible qu'une femme puisse apprendre la politesse avec des gens qui l'ignorent absolument ; la politesse ne s'acquiert qu'avec une bonne éducation.
— Vous avez raison , Emile , dit Stéphane ; cette femme peut avoir et doit nécessairement avoir été bien élevée; qui sait? elle appartient peut-être à une famille respectable : il y a tant d'exemples à présent qui nous
prouvent qu'une pareille dégradation est possible, et même facile !
L'hôtesse entra en ce moment avec une bouteille de vin cacheté et demanda à Stéphane la permission d'introduire avec eux un homme et une jeune fille qui venaient d'arriver.
— Une jeune fille dehors dans un pareil temps ! voilà du mystérieux. Et d'où viennent-ils, s'il vous plaît? dit Stéphane en débouchant la bouteille et en faisant une grimace dédaigneuse à l'odeur et au goût aigre et amer du vin falsifié qu'elle contenait.
— Je l'ignore , Monsieur ; seulement ils paraissent venir de loin : ils sont en voiture et tout couverts de boue et d'eau.
— Faites-les entrer, Madame, quels qu'ils soient.
L'orage était alors à sa plus grande fureur ; le tonnerre venait de tomber à quelques pieds de l'auberge ; l'éclair sillonnait en tout sens l'atmosphère, qui paraissait comme un océan de feu ; la pluie tombait par torrents ; le vent faisait craquer horriblement le toit et les pans de la maison.
— Ciel ! quel orage ! dit Henri en allant fermer une fe lôtre qui venait de s'ouvrir avec violence ; je n'ai jam lis rien vu de si effrayant.
Mme La Troupe venait d'entrer avec les nouveaux personnages qu'elle venait d'annoncer et avec qui elle paraissait être en parfaite connaissance ; elle les introduisit sous le nom de M.Jacques et demoiselle Jacques. M. Jacques salua froidement et s'empara du vieux sofa avec sa fille.
— Vous prenez quelque chose , maître Jacques ? dit Mme La Troupe.
— Oui, la mère, un verre de gin pour moi. Et toi , ma chère, que prends-tu, hein ? Emportez-lui un verre de cidre, s'il vous plaît.
Et maître Jacques tira de sa poche une vieille bourse de cuir et remit une pièce d'argent à l'hôtesse.
Stéphane et ses amis le considéraient avec attention ; tous trois ne pouvaient se lasser d'admirer les charmer, de sa fille, qui, de son côté, jetait de temps en temps les yeux sur Stéphane, assis le plus près d'elle. Helmina n'avait pas encore seize ans ; elle était à cet âge bouillant de la jeunesse où les passions commencent à naître dans le cœur et à se refléter au dehors. Helmina était un de ces types de beauté régulière, de candeur enfantine, que le peintre n'a pu encore retracer avec précision , que le poète n'a pu chanter dignement.
Son visage, faiblement ovale et d'une blancheur éblouissante mêlée à l'incarnat de la rose, était encadré dans des boucles de cheveux d'un noir d'ébène qui retombaient et flottaient sur un cou d'albâtre. Ses yeux noirs , légèrement soulevés , brillaient sur son beau front, poli comme le marbre. Elle portait un chapeau de paille jaune surmonté d'une plume blanche , qui ne lui couvrait que le haut de la tête. Une robe de mérinos rouge foncé , presque collée sur elle par la pluie , dessinait merveilleusement sa taille bien proportionnée et donnait une faible idée du contour régulier de ses bras et de ses épaules. Ses mains blanches et potelées se croisaient comme d'elles-mêmes chaque fois que l'éclair brillait. Elle était assise près de son père , le regardait avec tendresse , et lui souriait avec grâce, en laissant apercevoir ses dents d'ivoire et ses lèvres de corail.
Maître Jacques, son père, pouvait avoir quarante ans tout au plus ; il était d'une taille moyenne , mais bien conditionnée, d'une physionomie grossière et rebutante, mais d'un caractère assez doux et accessible. Il portait ce soir un large manteau de drap bleu qui lui descendait jusqu'aux talons, un chapeau de castor gris presque
tout usé qui lui couvrait une partie du front , des pantalons couleur de poussière, une veste à l'antique, munie d'énormes boutons de corne, et traversée en tous sens par une chaîne de cuivre doré, un fichu de soie noire, qui contrastait avec une chemise très blanche ; tel était à peu près l'accoutrement demaître Jacques, accoutrement qui, ainsi que celui de sa fille, ne laissait pas d'être très propre et assez à la mode.
A en juger par l'air extérieur, maître Jacques devait être un homme respectable ; aussi Stéphanes'approchat-il avec confiance et commença à lier conversation avec lui , tandis que sa fille alla sécher ses vêtements près d'un bon feu que l'hôtesse venait d'allumer dans un autre appartement.
— Vous avez là, M. Jacques, une charmante enfant, dit Stéphane en suivant des yeux la jeune Heîmina.
— Vous êtes la centième personne qui me faites ce compliment, et pourtant, dit Maître Jacques avec une modestie affectée, je ne vois pas qu'il soit mérité.
— Vous vous trompez , M. Jacques, votre fille est bien la plus belle personne que j'aie encore rencontrée. Mais, dites-moi, si toutefois il n'y a pas trop d'indis-crétion à vous le demander, il faut qu'une affaire pressante vous ait engagé à braver un temps aussi terrible ?
— Nullement, Monsieur ; c'est une simple promenade. Ce matin, vous le savez, le temps était superbe : j'ai voulu satisfaire le goût de ma fille en lui faisant admirer tous les beaux sites que Québec nous offre. Cela lui servira pour aujourd'hui de leçon de dessin : vous conviendrez qu'elle ne peut avoir de plus beaux modèles que ceux de la nature.
— Votre demoiselle apprend le dessin , M. Jacques ?
— Oui, Monsieur, et la musique aussi; je ne néglige rien, voyez-vous bien, pour donnera ma fille la meil-
leure éducation possible, dit maître Jacques avec orgueil et en toussant avec importance.
— Vous Pavez placée dans un couvent , je suppose?
— Non pas , monsieur, je l'ai mise en pension chez une dame respectable, et là des maîtres se rendent tous les deux jours pour l'instruire dans toutes les sciences utiles et agréables.
— Voilà qui est bien , fort bien ; si tous les parents se conduisaient comme vous envers les enfants , Québec, rempli d'excellents talents, ne le céderait peutêtre en rien aux premières villes de l'Europe pour l'éducation.
Pendant cette conversation entre maître Jacques et Stéphane, Emile et Henri en tenaient une autre àvoixbasse.
— Savez-vous, Henri, dit Emile en montrant du doigt Stéphane, savez-vous que ce corps-là va devenir amoureux de la jeune fille ! sur mon âme, je parierais qu'il va en devenir fou ! Voyez-vous ces informations qu'il prend et avec quel plaisir il les reçoit ; et puis n'avez-vous pas remarqué , il n'y a qu'un instant, ces regards brûlants qu'il lui lançait à la dérobée ? Et la belle de son côté ne paraissait pas tout à fait indifférente : elle rougissait, baissait les yeux^souriait même. Tenez, Henri, il y a quelque chose là-dessous.
— Je suis assez de votre opinion , Emile ; pourtant comment Stéphane pourrait-il devenir amoureux d'une fille qu'il ne connaît nullement , qu'il n'a encore jamais vue avant aujourd'hui !
— Bah, Henri, on dirait que vous ne connaissez pas l'amour; que vous ignorez qu'il prend ordinairement tout à coup, qu'une seule étincelle suffit pour l'allumer dans un cœur aussi passionné que celui de Stéphane. Au reste, tenez, voilà la jeune fille qui revient ; faites-y attention.
Stéphane, en voyant paraître Helmina, se leva, et,
allant au devant d'elle, il lui prit la main et la conduisit jusqu'au sopha.
— J'ai craint, Mademoiselle, lui dit-il avec douceur et en lui souriant avec amour, que cet orage n'eût pour vous des suites funestes ; mais je vois avec satisfaction qu'il n'en sera rien.
— Vous êtes vraiment trop bon , Monsieur , lui dit Helmina en baissant la vue , et je vous remercie de l'inrêt que vous semblez me porter.
Maître Jacques fronça le sourcil ; Emile coudoya légèrement Henri, qui , de son côté , fit à Stéphane un signe d'encouragement accompagné d'un sourire qui le fit rougir, mais il ne fit pas semblant d'avoir compris.
— Eh bien ! dit Emile à l'oreille d'Henri , ne vous l'ai-je pas dit?
— Ma foi oui , dit Henri , ça en a pas mal l'air. Cependant l'orage avait entièrement cessé ; la lune
commençait à percer les nuages; on n'entendait plus que le pas lourd et traînant du watchman. Maître Jacques se leva tout d'une pièce et les poings sur les côtés, et, après avoir dédaigneusement jeté les yeux dans la chambre , il sortit avec sa fille en saluant du bout de ses doigts.
Un instant après on entendit le bruit d'une voiture qui se dirigeait dans le chemin qui conduit aux plaines d'Abraham.