DELIRIUM TREMENS
Trois heures sonnent lentement. Stéphane est dans la chambre, étendu sur une bergère, le visage d'une pâleur livide , les yeux égarés , les cheveux en désordre et les poings fermés. Tout à coup il se lève , se promène à grands pas, frappe tout ce qu'il rencontre, et vient retomber sur son fauteuil; puis il se relève encore, se roule sur le plancher, déchire ses habits , et regagne encore une fois son siège. Tantôt il grince des dents, s'arrache les cheveux , se meurtrit les bras ; tantôt il pleure, il gémit, il tremble convulsivement, puis ses yeux se ferment doucement, on dirait qu'il repose paisiblement :
— Helmina, la fille d'un brigand!...
M. Jacques un brigand! Chère Helmina.... ! je
l'aime... et c'est la fille d'un brigand, d'un chef... Voilà donc les informations!... Et puis, mon père... oh! il ne voudra pas... non, Emile... ; jamais, que dis-je... oui, je l'épouserai... contre mon père, oh! mais c'est horrible!... l'abandonner?... jamais!... si belle, si ver-
tueuse... Maître Jacques... l'infâme ! je le tuerai... il le mérite... Helmina! Helmina!...
Et Stéphane retomba dans un assoupissement léthargique qui lui fut favorable ; il s'éveilla les sens plus tranquilles, l'esprit moins agité ; il ne conservait plus qu'une douleur modérée et plus concentrée...
En ce moment on frappa à la porte. Stéphane s'efforça de reprendre son sang-froid habituel ; mais il ne réussit pas assez pour que Magloire ne s'aperçût pas de quelque chose.
— Eh bien? Magloire, dit Stéphane avec précipitation , pour empêcher toute question de la part de son serviteur.
— Eh bien ! mon maître , répondit Magloire sur le même ton , les affaires ont été rondement.
— Que trop peut-être , dit le malheureux en soupirant.
— Comment que trop? ça n'peut jamais aller trop ben.
— Où demeure cet homme?
— Justement dans une des premières maisons de Sainte-Foy, une jolie p'tite maison, sur mon âme , propre comme un sou ben frotté.
— Tu y es entré ?
— Comment donc ! vous savez ben que je n'manque jamais mon coup, dit Magloire avec importance. J'ai suivi mon gars, avec beaucoup de peine par exemple ; il allait d'un pas d'cheval Je n'me suis arrêté qu'à quelques arpents de la maison, et j'me suis enfourné dans un tas de branches ; il n'a pas été dix minutes dedans , et il a gagné le bois du Cap Rouge.
— C'est bien cela, dit Stéphane à demi-voix, les misérables !
— Quoi?
— Rien , Magloire , rien.
— Aussitôt que je l'ai vu dans le bois, j'suis sorti (Tmon trou , et, en faisant semblant d'être ben fatigué, j'suis entré pour me reposer. Et puis, une chance du bon Dieu, il n'y avait que deux petites filles, propres comme deux petites chattes , et puis jolies ! Oh dame ! t'nez , j'commence à être sur l'âge pourtant, et ben j'n'ai pu m'empêcher de leur faire les yeux doux , ma parole d'honneur ! Il y en avait une surtout, justement celle à qui j'ai donné vot' lettre, t'nez, vrai comme j'm'appelle Magloire , c'est comme le petit enfant Jésus de la messe de minuit.
Stéphane sourit malgré lui.
— Tu lui as donné la lettre ?
— Eh oui , vous me l'aviez dit, pas vrai?
— Oui ; je te remercie, Magloire...
Elle sait tout à présent, murmura Stéphane...
— Etqu'a-t-ellefait?
— D'abord elle m'a remercié , car c'est poli , n'faut pas en parler ; ensuite elle a rougi , puis elle s'est retirée dans une autre chambre , et je ne l'ai plus revue.
— Et tu t'es retiré?
— Non pas ; j'ai demandé ensuite à quelle heure on pourrait voir le maître de la maison ; on m'a répondu qu'il n'était chez lui qu'à l'heure des repas.
— Je vois malheureusement que tu n'as rien oublié de ta commission.
— Malheureusement! Pourquoi ce mot? M. Stéphane.
— Ecoute-moi , Magloire. J'ai cru que je pouvais aimer cette jeune fille : c'était pour le lui apprendre que tu lui as remis une lettre de ma part ; mais, comme j'ai appris ce matin qu'il m'était impossible de consommer cet amour, j'aurais voulu au moins qu'il demeurât secret, qu'il mourût en moi seul.
— J'ai cru m'apercevoir en effet que vous l'aimiez: elle est si belle, elle paraît si vertueuse, si bonne enfant !
— Elle Test en effet , Magloire , elle ferait mon bonheur ; et malgré cela...
S'il m'était permis , dit Magloire avec timidité...
— Tu me demanderais pourquoi, n'est-ce pas? dit Stéphane en devinant sa pensée. Eh bien! je vais te le dire : crois-tu que le monde , et mon père surtout , souffrirait que j'épousasse la fille... d'un brigand?
— Elle , grand Dieu ! la fille d'un brigand !
— Oui, Magloire, la fille d'un brigand qui dans quelques jours peut-être périra sur l'échafaud.
, — Mais, c'est impossible' M. Stéphane, à la voir..,
— On ne le dirait pas sans doute , et pourtant c'est le cas. C'est un mystère que je t'expliquerai une autre fois.
Stéphane se cacha le visage dans ses deux mains et pleura amèrement.
Magloire se prit à réfléchir profondément sur ce qu'il' venait d'apprendre, lorsqu'on frappa doucement à la porte, et, en même temps, Stéphane, en écartant un peu ses mains, aperçut son ami Emile. Magloire voulut se retirer, mais Stéphane le retint.
— Demeure ici, Magloire, lui dit-il.
— Encore du chagrin, mon pauvre Stéphane, dit Emile en lui frappant légèrement sur l'épaule : vous n'êtes pas raisonnable.
— Voilà long-temps qu'il pleure comme ça , dit Magloire, c'en est démontant.
— Voyons, mon cher ami, montrez-vous plus ferme que cela; avez-vous eu des nouvelles d'Helmina?
— Ne m'en parlez plus , Emile , ne me parlez plus de cela ; je n'y penserai plus , je veux l'oublier, dit Stéphane avec un air de décision pénible... Pauvre Helmina!...
LÉGENDES CANADIENNES. i85
— De grâce , dites-moi qui vous a fait prendre une résolution aussi prompte ?
— L'honneur, Emile , l'honneur : croyez-vous que ce n'est rien?
— C'est beaucoup , mais encore , parlez.
— Oui , je parlerai ; mais ce sont d'horribles révélations que je vais vous faire.
— N'importe.
— Eh bien ! vous rappelez-vous de madame La Troupe?
— Parfaitement.
— Savez-vous où elle est maintenant?
Où nous l'avons vue probablement.
— Non , pas où nous l'avons vue , mais où je viens de la voir...
— Expliquez-vous.
— Elle est en prison...
— En prison ! Et vous avez été la voir ?
— Il n'y a qu'un instant.
— El depuis quand y est-elle ?
— Depuis hier ; on a trouvé chez elle des effets volés...
— La misérable ! Elle était donc complice ?
— Oui , Emile , complice ; elle me l'a avoué , elle m'a raconté sa vie. Vous ne vous êtes pas trompé , elle a été respectable, riche et vertueuse; mais elle a été ruinée d'abord par un frère , et perdue ensuite... vous ne devineriez pas par qui?... par un monstre , par maître Jacques, enfin !...
— Maître Jacques , Stéphane , maître Jacques !
— Oui, par maître Jacques... Comprenez-vous maintenant pourquoi je pleure ? .
— Maître Jacques ! continua Stéphane en retombant dans un accès de désespoir : le père d'Helmina , d'une
jeune fille que j'ai tant aimée , que j'aime encore. Vous comprenez donc maintenant pourquoi je pleure !...
Et Stéphane se frappait le front et se tordait les bras en répétant toujours : Vous comprenez donc pourquoi je pleure !
— Du calme , de la raison , mon cher Stéphane , dit Emile en lui retenant les bras.
— Non , plus de calme , Emile , plus de repos que lorsque la mort me le donnera ; mais toujours du chagrin , toujours des larmes.
Puis il tomba dans de nouvelles crises. Portant partout ses yeux égarés, il se leva tout à coup, et se rua sur tout ce qu'il rencontra , malgré les efforts de Magloire et d'Emile... Le voilà , le misérable , le voilà , Emile ; le voyez-vous?... Approche donc, infâme! Tenez, sa fille est avec lui. Helmina! ma chère Helmina ! Elle pleure. . . Il l'a battue , le lâche ! . . .
En même temps son père , attiré par ses cris , ouvrit la porte.
— Qu'est-ce que ce bruit? demanda-t-il.JMon Dieu, il est fou ! mon fils est fou !
Puis il s'avança pour parler à Stéphane.
— Tenez , dit Stéphane en le voyant venir , le voilà encore , le scélérat, il approche, il va me tuer !... Et Stéphane tomba sur une chaise hors d'haleine.
— Que dit-il? Seigneur! dit M. D... Tu ne me reconnais donc pas , mon cher enfant?
Stéphane le regarda attentivement depuis les pieds jusqu'à la tête.
— Comme tu es fou , Stéphane , tu ne reconnais pas ton père?
Stéphane le fixa encore une fois , puis il se jeta à son cou : il l'avait reconnu.
— Oh ! pardonnez, mon père , pardonnez ! c'était un
rêve. Pourtant non , je l'ai bien vu! N'est-ce pas qu'il est venu , il a voulu me tuer parce que j'aime sa fille , le scélérat !
— Tu te trompes , Stéphane , personne n'est venu excepté moi.
— Ne le laissez plus entrer, mon père , c'est un brigand , maître Jacques î
— De qui veux-tu parler? pauvre enfant.
— Je parle , continua Stéphane en regardant au fond de l'appartement et en montrant du bout de son doigt, je parle de celui qui était là il n'y a qu'un instant, de maître Jacques, le père d'Helmina.
Stéphane tomba épuisé dans les bras de son. père. Emile et Magloire le transportèrent doucement sur son lit; son repos fut assez paisible.
— Mon cher Emile , dit M. D..., croyez -vous à des suites dangereuses pour sa santé?
— 11 n'en sera rien, j'espère , Monsieur, si toutefois Stéphane sait modérer sa douleur et prendre un peu plus sur lui.
— Pauvre enfant!.... Mais, dites-moi, quel est ce maître Jacques dont il me parlait? sans doute un homme qu'il se figurait?
— Je vais vous raconter cette histoire en peu de mots, dit Emile en parlant le plus bas possible. Il y a environ quinze jours , Stéphane rencontra une jeune fille dont il devint amoureux , sans même connaître sa famille et sa naissance. Nous avons fait ensemble beaucoup de perquisitions à cet égard, et ce n'est qu'aujourd'hui que votre fils a appris que son amante est la fille d'un brigand nommé maître Jacques.
— Le malheureux ! s' enmouracher d'une pareille fille!
— Je vous assure, Monsieur, que c'est la plus charmante enfant que j'aie rencontrée, et, déplus, Stéphane
a appris qu'aux qualités extérieures elle réunissait encore celles du cœur et de la vertu.
— Comment cela peut-il être dans la fille d'un brigand ?
— Je l'ignore ; mais je sais que c'est le cas.
— Quand tout cela serait vrai, mon cher Emile, vous conviendrez que sa naissance gâte tout cela.
— Malheureusement oui ; et voilà ce qui cause tout le chagrin de votre fils.
— Pourvu au moins , dit M. D.... d'un air découragé , que la jeune fille ignore cet amour.
— Elle le sait , Monsieur, dit Magloire, je lui ai remis une lettre de la part de M. Stéphane qui le lui a appris.
— Mille damnations ! il ne manquait plus que cela. Peut-il avoir poussé la folie jusqu'à ce point !
— Il le regrette beaucoup à présent , soyez-en persuadé, dit Emile.
— Il est bien temps vraiment de le regretter; mais croyez-vous que la jeune fille l'aime de son côté?
— J'en suis certain.
— L'insensée ! elle se connaît pourtant !
— Pardon, Monsieur, dit Magloire; j'ai entendu dire à M. Stéphane qu'elle ignorait elle-même que son
est un brigand.
— Quel coup pour elle lors qu'elle l'apprendra ! dit Emile.
— Mais c'est donc un mystère? dit M. D... en levant les mains au ciel.