‹ Légendes canadiennesChapitre 40 sur 44 · LES PRIÈRES D'UNE MÈRE · texte numérisé non relu

LES PRIÈRES D'UNE MÈRE

Les jours qui suivirent l'enterrement n'eurent rien de remarquable dans la famille Chauvin : toujours la monotonie affreuse de la misère. Le père continuait seul maintenant son travail ; la mère et la fille essayaient de reprendre courage avec leurs occupations ordinaires.

Tous les anciens amis de Chauvin l'avaient abandonné depuis long-temps. Comme à l'ordinaire, il en comptait beaucoup au temps de la prospérité ; les jours mauvais étaient venus, et tous avaient pris la fuite. Un seul ne l'avait point abandonné , et le visitait souvent ; il le secourait même autant que ses faibles moyens le lui permettaient. Sa bonhomie , sa franchise et son cœur généreux l'avaient rendu l'ami intime de cette famille. C'était le vieux Danis , ancien voyageur, âgé de près de soixante-dix ans , haut de taille , à traits fortement pro-

nonces. Il avait fait quarante campagnes dans les pays hauts sous les anciens bourgeois de la compagnie du Nord-Ouest. Retiré du service depuis long-temps , il n'avait recueilli de ses voyages qu'une modique rente qui lui suffisait à peine , et la réputation bien méritée , parmi tous les voyageurs , d'avoir été d'une force extraordinaire, marcheur infatigable , et grand mangeur. Il avait appris de Chauvin que le cadet de ses fils s'était autrefois engagé pour les pays sauvages, et, sans l'avoir jamais connu , il s'était pris d'affection pour ce jeune homme , seulement parce qu'il courait les mêmes aventures que lui, et il l'appelait familièrement son fils. li entrait chez Chauvin à toute heure de la journée, et à chaque visite il ne manquait jamais de demander si on avait reçu des nouvelles du voyageur ; c'était alors pour lui le prétexte tout naturel d'entrer en matière, et de raconter au long les prouesses de son jeune temps , et mille et mille épisodes de ses voyages , toutes plus véridiques les unes que les autres.

Un soir il vint faire sa visite accoutumée. La mère et la fille étaient seules ; il s'assit près d'elles , et leur demanda comment elles se portaient :

— Tout doucement, répondit la mère d'une voix encore émue par des larmes récentes.

— Toujours des larmes , la mère, toujours des larmes !

— Eh ! mon bon Monsieur Danis, il y a long-temps que les larmes et moi avons fait connaissance ; elles ont commencé à couler au départ de mon fils Charles ; celles que je verse sont pour le seul fils qui me restait... Elles sont bien amères.

— Comment , du seul fils qui vous restait ! Diable, la mère , comme vous y allez ! Est-ce que vous croyez donc tout de bon que votre fils Charles est mort aussi ? Allons donc ! est-ce qu'on meurt toujours là-bas? Et moi

qui vous parle , j'ai bien élé vingt ans d'un coup sans revenir, si bien que ma vieille Marianne, qui me croyait mort, voulait me faire chanter un Libéra ; heureusement que je suis arrivé à temps. Eh bien! après tout, vous voyez bien que je ne suis pas mort.

— Oui , mais mon pauvre fils dont nous n'avons pas eu de nouvelles depuis si long-temps, qui oserait espérer qu'il vive encore? On a interrogé tous les voyageurs qui sont descendus : personne n'en a entendu parler ; et il n'y a plus aucun doute qu'il n'ait péri de faim et de froid dans l'expédition qui était allée à la recherche du capitaine Ross : il en faisait partie , comme vous savez. Ah ! si quelque chose pouvait me faire espérer de revoir un jour ce cher fils , ce serait de penser que le bon Dieu a eu pitié de moi , et qu'il aura exaucé mes prières , car lui seul connaît combien je l'ai prié souvent et bien longtemps pour...

Les sanglots l'empêchèrent de continuer.

— Allons, allons, la mère, consolez-vous. Tenez, je ne suis pas prophète ; mais je vous l'ai dit souvent , et je vous le répèle encore , que Dieu est bon , qu'il se laissera toucher par vos prières, et qu'il vous rendra tôt ou tard votre fils.

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