‹ Légendes canadiennesChapitre 8 sur 44 · LA VENGEANCE · texte numérisé non relu

LA VENGEANCE

Cependant celui qu'elle aimait, celui que son cœur avait choisi parmi tous les autres, s'était approché de Léocadie. Et lui aussi , il lui avait déclaré son amour ; et il était payé du plus tendre retour. Depuis deux lunes ils s'étaient confié leur tendresse mutuelle , et les

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nœuds sacrés de l'hymen devaient bientôt les unir de liens indissolubles. Deux lunes s'étaient écoulées paisibles , sans qu'ils eussent entendu parler de l'étranger, qui pourtant ne cessait de veiller avec des yeux de vautour sur le moment de saisir sa proie.

Par un beau dimanche, après la messe, Léocadie et son amant partirent ensemble pour aller se promener à la montagne et jouir du frais sous les arbres aux feuillages touffus. Ils cheminaient pensifs. Léocadie s'appuyait languissamment sur le bras de Joseph (c'était le nom de celui qu'elle aimait) , et tous les deux , les yeux attachés l'un sur l'autre , ils gardaient un silence profond , mais qui en disait plus que les discours les plus passionnés , tant le langage du cœur a d'expression pour deux âmes pures qui sympathisent et s'entendent. Oh ! comme le cœur de Léocadie battait rapide sous le bras de Joseph, qui la soutenait avec délices, avec transport. Oh ! comme il était heureux , Joseph , quand Léocadie lui disait avec sa charmante expression de naïveté :

« Ah î si tu savais comme je t'aime ! » Et cependant les heures fuyaient nombreuses , et ils n'étaient encore arrivés qu'au pied de la montagne. Ils mesuraient leurs pas sur le plaisir et le bonheur de marcher ensemble. C'est ainsi qu'ils se rendirent jusqu'à la petite tour, et quand ils y arrivèrent Léocadie était fatiguée. Elle voulut s'asseoir sur la verte pelouse , à l'ombre d'un tilleul dont les rameaux s'étendaient nombreux , et formaient comme un réseau qui arrêtait les rayons du soleil. La tiédeur de l'atmosphère, tout en énervant les membres, répandait dans les sens cette molle langueur, ce je ne sais quoi qui coule avec le sang dans les veines , et donne à tout notre être cette volupté délicieuse qui amollit le corps et dilate Fàme , alors qu'elle nous plaît et nous embrase. Joseph , penché sur le sein de sa fiancée, aspirait l'amour avec le parfum des fleurs. Léoca-

die , elle , elle était préoccupée. Ses deux grands yeux erraient distraits autour d'elle. Au moindre bruit elle tressaillait. La chute d'une branche , le friselis d'une feuille , lui causait une émotion pénible , dont elle ne pouvait s'expliquer la cause. Evidemment il y avait quelque chose qui l'inquiétait ; et Joseph ne savait qu'en penser; son cœur à lui , bon et sensible , souffrait de la voir en cet état.

« Oh ! ma Léocadie , lui disait-il , en lui serrant la main , qu'as-tu ? dis-moi ce qui cause ton agitation. Craindrais-tu quelque chose avec moi , avec ton Joseph qui est là , à tes côtés , qui veille sur sa bien-aimée ?

— Mais je n'ai rien , moi ; je ne vois pas où tu prends que je suis agitée. »

Et tout en assurant quelle était tranquille, elle jetait tremblante la vue de tous côtés.

« Ah ! Léocadie , je vois bien que quelque chose t'occupe ; mais tu veux me le cacher , tu crains de me le dire. Je croyais que tu m'aimais plus que cela.

— Eh bien! regarde, dit-elle, regarde le soleil: vois-tu comme il est couvert d'une teinte rougeàtre? C'est ça qui m'inquiète. Je n'aime pas à voir le soleil rouge , il me fait peur.

— Ah ! folle, laisse cette idée ; c'est un enfantillage. Voyons , ne t'en occupe plus. »

Et Léocadie , comme si elle eût eu honte de sa peur, s'était caché le visage dans ses deux mains. En ce moment ils entendirent derrière la tour comme des pas d'homme, dont le son vibra affreusement sur chacune des cordes de son âme. Joseph n'y fit point attention, et Léocadie sembla ne pas le remarquer, pour ne lui causer aucune inquiétude. Cependant, comme s'il y eût eu quelque chose qui agissait là , dans son âme , dans son âme prévoyante de quelque malheur, elle se retourna vers Joseph.

(( Viens , lui dil-elle , je veux partir d'ici , je ne suis pas à mon aise. Ah ! viens-t'en. » Et elle voulait l'entraîner avec elle.

« Avant de partir, entrons du moins un instant dans la tour », avait répondu Joseph.

Comme ils mettaient le pied sur le seuil de la porte , un nuage passa rouge sur le disque du soleil , et une ombre, une ombre de mort, se répandit sur le visage de Joseph. A cette vue , Léocadie tressaillit , et une larme roula brillante sur sa joue. Joseph l'essuya, sourit, et, se penchant sur le front de Léocadie , il lui donna un baiser. Au même instant, et comme si ce baiser eût été le signal que le monstre attendait pour exécuter son crime, il se précipite, rapide comme la foudre, sur ses deux victimes. Léocadie a reconnu l'étranger. Un couteau brille à sa main. Elle se rappelle le soleil de sang, jette un cri, pâlit, et tombe sans connaissance et sans vie aux pieds de son assassin , qui l'a frappée au cœur. Joseph s'est élancé sur lui. Il est sans arme, mais il veut venger Léocadie , ou bien expirer avec elle , avec elle qu'il aimait plus que sa vie. Une lutte s'engage violente; l'étranger enlève Joseph dans ses bras nerveux , et le terrasse sous lui ; un genou sur sa poitrine , il le saisit à la gorge. Le malheureux fit de vains efforts pour se débarrasser des serres de fer qui l'étranglaient. Ses yeux roulaient convulsivement dans leur orbite , ses nerfs se raidissaient et tous ses membres se tordaient affreusement. L'assassin ne lâcha prise qu'après que le râle creux de la mort l'eut assuré que sa vengeance était satisfaite.

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