‹ Légendes chrétiennes de la Basse-BretagneChapitre 1 sur 34 · L ERMITE VOYAGEANT AVEC UN INCONNU · texte numérisé non relu

L ERMITE VOYAGEANT AVEC UN INCONNU

JL y avait autrefois (il y a beau temps de cela) un vieil ermite qui s*était retiré, pour faire pénitence, dans le bois de Kerisec*h, à peu près, dit-on, à l'endroit où Fôn voit aujourd'hui la chapelle de Saint- Antoine, non loin de Guingamp. Le saint homme vivait des aumônes des âmes charitables du pays, et passait .presque tout le temps en prière.

Un jour, le fermier de Kerisec'h, en revenant

de conduire ses vaches au pâturage, trouva sur la. route le corps d*un homme mort. C'était celui d*un marchand, qui avait été à une foire à Guingamp et que des voleurs avaient assassiné pour lui enlever son argent. L'ermite l'avait vu tuer, du seuil de son habitation; mais, comme il était en prière et qu'il avait fait vœu de ne jamais s'interrompre ni se laisser distraire, pour quelque motif que ce fût, quand il priait, il n'avait pu lui porter aucun secours. D'un autre côté, les ermites ne peuvent dénoncer personne, de même que les prêtres ne peuvent révéler le secret de la confession (i).

Le fermier s'arrêta près du cadavre pour l'examiner et voir s'il l'avait connu, quand il était en vie. Mais, en ce moment, arrivèrent des archers de Guingamp qui, le prenant pour l'assassin du marchand, l'arrêtèrent et le conduisirent en prison, malgré ses protestations.

Le vieil ermite vit encore tout cela du seuil de sa butte, et il regretta d'être obligé de garder le silence ; mais il fut tellement indigné qu'il s'écria :

— Eh bien 1 Dieu n'est pas juste, s'il laisse punir le fermier de Kérisec'h pour un crime qui

(i) Je reproduis scrupuleusement le récit de ma conteuse, mais je doute que les solitaires d'autrefois fissent réellement de semblables vœux.

a été commis par un autre ! Aussi, s'il est condamné, je quitte aussitôt mon ermitage, et je renonce à la pénitence et aux austérités de la vie que je mène ici, depuis longtemps, puisque je n*en serais sans doute pas récompensé.

Le fermier de Kérisec'h fut condamné à mort et exécuté, peu de temps après.

Quand Termite apprit cela, il fit comme il avait dit : il quitta son ermitage dans le bois et se mit à voyager. Comme il allait par le chemin, triste et rêveur, il rencontra un jeune homme qu*il ne connaissait pas, et qui l'aborda et lui dit :

— Salut, mon père ermite ; où allez-vous ainsi?

— Je vais voyager dans le monde.

— Vous abandonnez donc votre ermitage ?

— Oui. A quoi sert, en effet, de prier et de faire pénitence, puisque Dieu n'est pas juste?

— Comment osez-vous parler de la sorte, mon père ermite?

— Et pourquoi ne parlerais-je pas de la sorte, puisque le fermier de Kérisec'h a été mis à mort pour un crime qu'il n'a pas commis ?

— Dieu, mon père, sait la vérité, et s'il a permis que le fermier de Kérisec'h fût mis à mort, • c'est qu'il l'avait sans doute mérité.

— Arrive que pourra, je ne veux pas mener la vie d'ermite plus longtemps, et je vais voyager

LIÉÔENDES trHRÉTIEN>rES

poviT chercher rexplicàtion dds injtiitices que je Vois dahs ïé tiîonde.

^ — C'est bien ; mais voul^z-^us me permettre dé faire rbuté avec vous ?

— Volontiers, car mieux vaut avoir un compagnon de voyage qu* être seul en route.

Les voilà donc voyagéàiW de compagnie. Ils tegèrent, là première nuit, danè la maison d-'un seigneur riche et qui n^avaît qu*iin enfant en bas âge. C'était un eîifaht gâté, et son père et sa itière feisaîeht toutes ses Volontés et le regardaiem en quelqiie sorte tohittïeleUrdieu. Pendant leurs

ptiêres même, leur esprit était uniquement occupé de lui.

A l'heure dû tout lé monde était couché et dormait dàtos là maisoè, le compagnon de route de Ternîitfe quitta'sôn Ut, se dirigea avec précaution vèt^ le bètcéau dé Teinfont et Tétouffa, sans t^il fît entendre uil seul cri, et personne n'en sut rien, pour le moment, pas même Termite.

■^Lé fendèmaîn, leé deux voyageurs se levèrent de "bon tnàtîn et pattitent. Quand ils furent à quelque distaûcé de la maison où ils avaient passé là nuit, l'iiicotinu dit au vieillard :

' — • VOQ^ ne savez ^asi ntonpère, ce que j'ai fait, la nuit paisëe? ' ■ ' 1-. Qu*àvfez-^ous^doûc fait?

A l'heure où tout le mondes dopmait, vous-

même comme les autres, )'ai quitt,éi mon lit tout doucement, et j'ai étpujffié dau^ son berceau l'eixfant unique de nos liôtes. .

— Grand Dieu! que dites-vous?*Vous i^'ave^ pas lait cela!...

— Je l'ai fait, vous dis^je, et cela pour Iq bien de l'enfant et celui de s^ parents.

— Comment pouvez-vous parler de la sorte ? .

— N'avez- vous pas remarqué que c'était là ui^ enfant gâté, et qu'il faisait négliger JÇ)ieu à son père et à sa mère, au point qu'ils n'étaient occupés que de lui, même pend;uit leurs prières? A présent, ils n'auront plus de ces distraction?, etjlf, seront sauvés, au lieu que si l'enfant leur était resté, ils se seraient perdus. à cause de lui, et l'enfant lui-même aurait été perdu, parce qu'ils rélevaient mal.

— Pressons le pas, dit l'ermite efitayé, car on ne manquera pas d'envoyer à notre poursuite.

Et le vieillard paraissait très-inquiet et se disait à part soi :

— Quel compagnon de voyage ai-je donc trouvé là ? C'est sans doute un démon> et je ferais peut-être bien de me séparer de lui.

Plus loin, comme ils passaient un pont sur une rivière, ils rencontrèrent un vieux mendiant, et comme il y avait deux routes qui aboutissaient au pont, de l'autre côté, l'inconnu lui de-

manda quelle était celle qui conduisait à la ville voisine. Le mendiant la lui montra avec la main. Pour l'en remercier, l'autre le poussa de Tépaule, et, comme le pont manquait de garde-fou, le mendiant tomba dans la rivière, où il se noya.

— Dieu ! qu'as-tu fait là, malheureux ? s'écria le vieillard, en levant les mains au ciel. Je ne veux plus de ta société, car tu ne peux être qu'un démon. Séparons-nous, ici même ; va par un de ces deux chemins, et moi, je suivrai l'autre.

— Écoutez-moi auparavant, mon père, et vous verrez que je n'ai rien fait de mal, bien au contraire. Ce mendiant avait été un honnête homme, toute sa vie, jusqu'à présent; mais il allait cesser de l'être : à quelques pas d'ici, si je l'avais laissé vivre, il aurait assassiné un autre mendiant, pour le voler. Alors il aurait été damné pour l'éternité, et à présent, il est sauvé. Vous voyez donc que, loin de lui faire du mal, je lui ai rendu service.

L'ermite grommela quelques paroles, d'un air mécontent et peu convaincu, et ils continuèrent leur route en silence.

Ils arrivèrent alors à une grande lande, où ils aperçurent une pauvre hutte construite avec de l'argile et des mottes de terre, et recouverte de fougères sèches et de joncs des marais. Là habitait un vieux solitaire, qui s'y était retiré du monde

pour faire pénitence. Les deux ermites se saluèrent (i) :

— Salut à vous, mon frère ermite, dit le voyageur.

— Je vous salue, mon frère, répondit l'autre, qui le reconnut ; où allez-vous de la sorte ?

— Je vais voyager dans le monde, mon frère.

— Quoi ! vous renoncez donc à la solitude et à la pénitence?

— Oui ; à quoi bon, en effet, mener une vie si dure et sans espoir de récompense, puisque Dieu n'est pas juste?

— Dieu! que dites-vous là, mon frère? Il faut que vous ayez perdu la tête, pour parler de la 5orte. Que vous est-il donc arrivé?

— Non, je n'ai pas perdu la tête, mon frère, et je vous le répète : Dieu n'est pas juste, puisqu'il a permis que le fermier de Kérisec'h ait été mis à mort pour un crime dont il était innocent. Je le sais bien, moi, car j'ai tout vu, du seuil de mon ermitage, et je connais l'assassin ; mais vous savez que je ne puis le dénoncer. Quittez donc votre ermitage, et venez avec nous.

— Non, mon frère; je ne suivrai pas votre

(i) Ma conteuse semble avoir interverti Tordre des épisodes, car, dans toutes les autres versions que j^ai lues de cette légende, c'est celui du vieil ermite amoureux de sa coupe qui vient le premier.

conseil, et je veux mourir ici. Mais le soldl est déjà couché, et vous ne trouverez pas à loger dans les environs ; restez donc passer la nuit avec moi ; je partagerai avec vous, de bon cœur, le peu que j'ai: du pain d'orge, quelques racines d'herbes et de l'eau claire.

Ils passèrent la nuit avec l'ermite de la lande. Le repas fut des plus frugals ; il y eut pourtant un peu de vieux vin, pour terminer, dans une bfeUe coupe d'or, qu'on se passa de main en main.

Le lendemain matin, les deux voyageurs se remirent en route. Chemin faisant, l'inconnii retira de sa poche la coupe d'or de leur hôte, qu'il lui avait dérobée pendant la nuit, et la montra à son compagnon.

— Comment ! s'écria le vieillard, tu es donc aussi voleur? Pourquoi as-tu pris sa coupe d'or à ce pauvre ermite, puisque c'était là toute sa joie et tout son bonheur?

— C'est précisément à cause de cela, mon père. Il était trop heureux et trop orgueilleux de posséder une si belle coupe, et son esprit n'était occupé que d'elle, même quand il priait ; de plus, il y buvait trop souvent et s'enivrait presque tous les jours, car il ne manque pas de vin, bien qu'il ne nous en ait donné que très-peu, et il aurait été damné à cause de sa coupe.

L'ermite ne voulut pas continuer de voyager

avec un tel compagnon, et il retourna à Kérisec'h. L'inconnu le suivit. Comme ils allaient à travers les terres de la ferme, ils aperçurent dans un champ des pelles et des marres abandonnées sur les sillons par les domestiques, qui étaient allés dîner. L'inconnu prit une pelle et se mit à fouir la terre, et il mit à nu un crâne et d'autres ossements humains ; il fit un second trou, un peu plus loin, et y trouva encore un crâne et des ossements humains; enfin, dans un. troisième endroit il trouva la même chose. Le vieil ermite était effrayé de ce qu'il voyait.

— Que signifie tout ceci? demanda-t-il.

— Ce que vous voyez, mon père, lui répondit l'autre, n'est autre chose que les ossements de trois hommes qui ont été assassinés et enfouis ici par le fermier de Kérisec'h, celui-là même que vous croyiez être un honnête homme.

— Est-ce possible, mon Dieu ? s'écria le vieillard.

— Cet homme, reprit l'inconnu, n'avait pas tué, il est vrai, le marchand que vous avez vu assassiner, du seuil de votre ermitage ; mais il n'en était pas moins un grand criminel, comme vous le voyez, et c'est justement que Dieu a permis qu'il fût mis à mort. Retournez donc à votre ermitage ; continuez de prier et de faire pénitence, sans essayer de pénétrer les desseins secrets de

Dieu, et ne dites pas qu'il n'est pas juste, quand vous ne les comprendrez pas. Je suis votre bon ange, envoyé pour vous détourner de la mauvaise voie où vous vouliez vous engager et vous empêcher de vous perdre. Priez et faites pénitence, et le Seigneur miséricordieux vous appellera bientôt auprès de lui, et vous prouvera qu'il est la justice même et qu'il récompense chacun selon ses œuvres.

L'ange prit alors son vol vers le ciel.

L'ermite versa des larmes amères, retourna à son ermitage, où il redoubla de prières et de macérations, et Dieu l'appela à lui, tôt après.

(Conté par Marguerite Philippe^ de Plu^unetf Côtes-du-Nordy 1873.J

Cette légende se trouve, sans différences notables, dans le XX* chapitre de Zadigy un des contes les plus intéressants de Voltaire. Mais Voltaire n'en est pas l'inventeur, et il faut chercher l'origine à des sources bien plus éloignées. Fréron accusait l'auteur de Zadig de l'avoir prise à l'Anglais Pamell, l'auteur de V Ermite; mais il ne savait pas que Parnell lui-même l'avait prise à sir Percy Herbert ou à Henry Moore, et qu'en France même Antoinette Bourguignon, et Luther, en Allemagne, l'avaient connue et publiée, longtemps avant Voltaire. Nous la retrouvons également dans plusieurs écrits du moyen âge, entre autres les sermons de Jacques de Vitri (XHI* siècle), dans la Scala cœli du Dominicain Jean le Jeune (du X1V« siècle), et deux fois dans les Histoires romaines (Gesta Romanorum)^ recueil rédigé en Angleterre, vers la fin du XIII« siècle, et enfin dans un conte français que l'on croit être du règne de saint Louis. Il faut y ajouter les recueils de fabliaux du moyen âge, où elle figure sous le titre

de : VErmiU qui s'accompaigna d l'Ange, et les Vita patrum, pour les sources occidentales. En Orient, nous retrouvons la même histoire dans le Koran et le Talmud, et enfin dans le recueil de contes arabes et persans les Mille et un Jours.

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