XI2 LÉGENDES CHRÉTIENNES
— Oui, trois fois plus long que la grâce de Dieu, répondit Robert.
— Que dis-tu là, mon frère? Où as-tu entendu cela?
— Tout le monde te le dira, que le pont de Londres est trois fois plus long que la grâce de Dieu.
— C'est péché à toi de parler de la sorte, mon frère; rien au monde n'est aussi grand que la grâce de Dieu, ni n'en approche même.
— Eh bien ! parions pour voir.
— Je le veux bien ; mais tu perdras.
— Ton cheval avec sa charge et tout ton argent, contre mon cheval avec sa charge et tout mon argent, que les trois premières personnes que nous rencontrerons me donneront raison.
— C'est entendu, puisque tu y tiens.
Ils rencontrèrent d'abord un prêtre. Robert alla droit à lui et lui parla de la sorte :
— N'est-il pas vrai, monseigneur, que le poot de Londres est trois fois plus long que la grâce de Dieu?
— Oui, vraiment, répondit le prêtre sans hésiter, et celui qui soutient le contraire est dans l'erreur.
— Vois-tu? dit Robert, triomphant, â son frère.
— Ce n'est qu'un, répondit 011i\ner,et, â te parler franchement, je soupçonne même cet honune
d'être un faux prêtre. Demande encore à ce juge qui vient vers nous.
. Et Robert aborda le juge, en le saluant, et lui dit :
— • N'est-il pas vrai, monseigneur le juge, que le pont de Londres est trois fois plus long que la grâce de Dieu ?
— Tout le monde sait cela, imbécile, lui répondit le juge; d'où donc viens-tu pour être si ignorant ?
— Tu as encore entendu celui-là ? dit Robert, en se détournant vers son frère ; et de deux !
— Des méchants, répondit Ollivier; je parie qu'ils ne sont pas chrétiens. Mais demande encore à ce vieux moine à barbe blanche qui passe.
Et Robert demanda encore au vieux moine à barbe blanche :
— N'est-ce pas, mon père, que le pont de Londres est trois fois plus long que la grâce de Dieu?
— C'est parfaitement vrai, mon fils, répondit le moine, et tout le monde vous le dira.
. — Tu as entendu, Ollivier ? dit Robert à son frère ; et de trois ! Ton cheval avec sa charge et tout ton argent sont à moi.
— Allons ! je n'aurais jamais cru pareille chose ! dit Ollivier, qui ne revenait pas de son éton-
114 LÉOEKDE8 CHRÉTIENHBS
nement. Prends mon cheval avec sa chaige, puisqu'il est vrai que j*ai perdu.
— Et ton argent? Ton argent m'appartient aussi.
— C'est vrai, mon argent est aussi à toi. Mais,. mon frère, tu me laisseras bien, sans doute, quelque chose ? Car comment ferai-je pour vivre^ si tu me prends tout ?
— Écoute, nous avons parié, et tu as perdu ; tu n'as donc qu'à payer, à présent ; je ne connais que ça.
Et il lui prit son cheval avec sa charge et tout l'argent qu'il avait. Puis, avant de partir, il lui dit :
— Tiens, voilà dis sous que je te donne, par pitié pour toi ; et, à présent, bonsoir, et tire»tol d'affaire comme tu pourras !
— Mais, mon frère, nous nous reverronSy sans doute?
— Oui, retrouve-toi ici, sur le pont, dans un an et un jour, et tu verras quel homme je lerai devenu.
Et Robert partit alors, emmenant kt deu chevaux.
Le pauvre OUivier pleura beaucoup» et, né sachant que faire ni où aller, il se mit 1 ngtatàtr tristement l'eau passer sous le pont. H resta kmg^ temps ainsi, et ses larmes tombaient dans le fleuve. Mais, comme le soir avançait, il M teUâ
à poursuivre sa route, dans la direction qu'avait prise son frère. Qpand il eut franchi le pont, il s'engagea dans un chemin creux et sombre (i). Bientôt il y trouva un grand coffre ou bahut qui paraissait abandonné.
— Que signifie ce grand coffre, ici ? se dit-il ; voyons ce qu'il y a dedans.
Et il l'ouvrit et vit qu'il était vide.
— Si je passais la nuit dans ce coffre ? Je serais quitte de dépenser mon argent dans une auberge; j'en ai si peu ! et je me contenterai pour mon souper d'une croûte de pain que j'ai dans ma poche.
Et il entra dans le coffre et se disposa à y passer la nuit. Il commençait à sommeiller, lorsqu'il fut réveillé par un bruit qui ressemblait à celui que ferait une personne en s'asseyant rudement sur le couvercle du coffre : boum /
— Qu'est cela ? se dit-il, peu rassuré.
Un moment après, le même bruit se répéta deux fois : boum ! boum ! comme si deux autres personnes eussent sauté sur le coffre, puis il entendit cette conversation :
— Eh bien ! camarades, dit une voix, quoi de nouveau? La journée a-t-elle été bonne?
(i) Comme on le voit, ma conteuse avait des idées étranges sur la position géographique du pont de Londres.
Il6 LÉGENDES CHRÉTIBNMBS
— On ne peut plus mauvaise» r^Kmdit une autre voix; je n'ai trouvé qu'un vteil hrrc^e crevé dans une douve, et je l'ai appohé se chauffisr chez nous.
— Moi, dit un autre, j'ai £siit mieux que ça : j'ai porté au grand feu, dans un mène sac, un prêtre, une religieuse et le seigneur d*un diâteau.
— Bah 1 bah I dit le troiâème, tout dàoL n'est rien, camarades, auprès de ce que j'ai fidt» moi.
— Qp 'as-tu donc fait ? demandèrent les deux autres.
— Je vais vous le dire ; mais il £iut que je voie auparavant s'il n'y a. personne à nous écouter dans ce cofifre sur iequd nous sommes assb. '
Le pauvre Ollivier se crut perdu en cnteodànt cela.
— Bah 1 que veux-tu qu'il y dt là ? ^Kreot les deux autres ; personne assuiénoeot» et to peux parler sans crainte.
— Eh bien 1 camarades, moi, j'ai pfik'pbneèsion de la fille du roi d'Angleterre, etjè'pttfe'à présent par sa bouche. ' '
— Ah 1 la bonne affaire, si cela est yiÛt' *
— C'est comme je vous le dis ; vbài' {KMTiei m'en croire, sur l'honneur.
— Dis-nous donc comment tu t'y ctrpcb. ,
— Voici : comme elle se rendait A IttiAte
X)ur communier, je lui soufflai dans To- « Mettez l'hostie dans votre poche ; emla chez vous, puis jetez-la dans la mare bottent les canards, et vous verrez des extraordinaires. » Elle a fait de point en x>mn)e je lui ai dit, et quand elle jeta dans la mare, un crapaud vint qui l'avala, tôt je pris possession du corps de la prin- >epuis ce moment, elle ne fait que jurer »hémer, et injurier et insulter son père et ;, et les menacer de les tuer, si bien qu'il rattacher avec une chaîne de fer. Elle crie * comme une bête sauvage ; personne n'ose 1er d'elle, et on lui présente sa nourriture t d'une fourche de fer.
oilà qui est à merveille ; mais prends bien [u'elle t'échappe ; tu ne devrais pas t'en r de la sorte.
oyez tranquilles à ce sujet ; pendant que venu ici, pour vous faire part de la bonne e, j'ai envoyé à ma place notre camarade h, et elle n'échappera pas à celui-là, vous : bien.
omment faudrait-il s'y prendre pour te ;r?
; vous le dirais bien à vous, mais je crains :ntendu... S'il y avait quelqu'un A nous
Il8 LÉGENDES CHRÉTIENNES
— Où veux-tu qu'il y ait quelqu'un à nous écouter ?
— Je ne sais. . . dans ce coffire, peut-être ?. . .
— Sois donc tranquille à ce sujet, et parle hardiment.
— Eh bien 1 celui qui la délivrerait de moi — mais cela n'arrivera pas — devrait rester pendant huit jours avec elle, dans sa chambre, ayant près de lui une barrique pleine d'eau bénite, ^ l'asperger continuellement avec un balai vierge trempé dans cette eau bénite.
OUivier, dans son coffire, ne perdait pas un mot de ce qu'on disait au-dessus de lui.
— C'est bien, se dit-il ; cela pourra me servir, si je parviens à sortir d'ici sans mal.
Le chant d'un coq, annonçant le jour, se fit entendre en ce moment, et les trois c^nâarades partirent aussitôt avec des bruits d'aUes, comme de grands oiseaux. Ollivier sortit alors de son co&e.
— Dieu soit loué, dit-il, puisque je nds encore en vie I
Il entra alors dans la ^e de Londres et tsSt à son chapeau un ruban sur lequel il avait ^d^ écrire ces mots : Premier chirurgien de la Bassê^BnlÊgmL
Le roi avait fait publier par tout le i 'ô yAuu i è qu'il donnerait la main de sa fille à odùi'qaiii guérirait. Ollivier se dirigea vers le palaiâ àa roi; il frappa à la porte, et on lui ouvrit.
— Que demandez-vous, mon brave homme?
lui dit le portier.
— Je voudrais parler au roi.
— Tout de suite, monseigneur, reprit le portier, qui avait lu l'inscription qu'il avait à son •chapeau.
Et il le conduisit à la chambre du roi, qui lui dit :
— Vous êtes le premier chirurgien de la Basse- Bretagne?
— Pour vous servir, sire, répondit Ollivier.
— Et vous pourriez guérir ma fille ?
— Oui, sire, car si je ne le fais pas, personne au monde ne le fera.
— Si vous faites cela, je vous la donnerai pour épouse, et de plus je vous céderai même ma couronne. Tout ce qu'il y a de médecins, chirurgiens, magiciens et sorciers en Angleterre ont été voir la princesse, et malgré tout son mal ne fait qu'empirer tous les jours : mon cœur est navré de voir dans quel état elle se trouve, la pauvre enfant !
Alors Ollivier fit transporter dans la chambre de la princesse une barrique défoncée par un bout ; il la remplit d'eau bénite, puis, avec un balai de genêt qu'il avait coupé lui-même dans les champs, il se mit à asperger la princesse. Celle-ci se démenait, criait et hurlait tellement que tout le monde en
était effrayé dans le palais : elle ressemblait à une diablesse enragée. Mais elle avait beau faire, Ollivier lui lançait toujours de l'eau bénite à tour de bras. Au bout de quatre jours de ce traitement, la princessse s'était calmée et paraissait délivrée de l'esprit malin qui l'obsédait. On fit venir alors un prêtre, sur sa demande, et elle lui avoua son péché, ou plutôt son sacrilège. On dessécha aussitôt la mare, et le crapaud y fut trouvé. Le prêtre l'ouvrit, et, en ayant extrait la sainte hostie, il la donna à manger à la princesse. Elle fut aussitôt complètement guérie, et elle devint, à partir de ce moment, la personne la plus sage et la plus dévote de la ville de Londres. Son mariage avec son sauveur fui célébré peu après, et le vieux roi étant venu à mourir dans l'année, Ollivier lui succéda sur le trône et se trouva être ainsi roi d'Angleterre.
Le jour vint où expirait l'année depuis que les deux frères s'étaient séparés, sur le pont de Londres. Ollivier n'avait pas oublié, malgré sa fortune inespérée, le rendez-vous qu'ils s'étaient donné au même lieu. Au terme convenu, il se rendit donc sur le pont de Londres, habillé comme un bon bourgeois, et non comme un roi. Q,uand il arriva, Robert n'était pas encore au rendez-vous. Il se mit à se promener sur le pont et vit venir
bientôt un mendiant couvert de guenilles, appuyé sur un bâton et marchant péniblement. C'était son frère ; mais il ne le reconnut pas, et, s'adressant à lui :
— N'avez- vous pas vu, par ici, mon brave homme, un marchand avec deux chevaux chargés de mar<:handises ?
— Non, vraiment, répondit-il.
— Cest que voici un an et un jour que je quittai en cet endroit mon frère, en lui laissant deux chevaux chargés de marchandises, et nous nous étions donné rendez-vous pour aujourd'hui, au même lieu.
— Tu ne me reconnais donc pas ? Je suis ton frère l répondit le pauvre.
Et Oilivier se jeta à son cou et l'embrassa en disant :
— Serait-il possible !... Tu n'es donc pas heureux, mon pauvre frère?
— Non, répondit Robert, je n'ai pas eu de chance ; et toi ?
— Moi, je me suis bien tiré d'affaire, grâce à Dieu, puisque je suis aujourd'hui roi d'Angleterre.
— Roi d'Angleterre, toi!... Ce n'est pas possible ; tu te moques de moi !...
— Je ne me moque pas de toi, mon frère, et ce que je te dis est parfaitement vrai. Viens avec
moi, et tu ne manqueras de rien pendant que tu vivras.
— Comment t'y es-tu donc pris pour devenir roi ? %
— Ma foi I c'est le diable qui m'a ^t roi.
— Le diable !... Tu t'es donc vendu au diable?
— Non, mon frère, je ne me suis pas vendu au diable ; sois tranquille à ce sujet. Voici ce qui est arrivé.
£t OUivier lui conta de point en point comment les choses s'étaient passées.
— Je voudrais être roi aussi, comme toi, lui dit Robert ; et si ce n'est pas plus difficile que cela, j'irai, dès ce soir, m'enfermer dans le même coffire.
— A quoi bon, mon frère ? Viens avec moi, te dis-je, et tu ne manqueras de rien ; il est probable, d'ailleurs, que tu ne réussirais pas comme moi*
— Et pourquoi donc ne réussirais-je pas tout aussi bien que toi? Je veux être roi aussi, te dis-je, et non pas valet à ta cour.
Il fut impossible à OUivier de lui faire entendre raison, et il alla s'enfermer dans le coffre, dès que le soir fut venu. Il y était déjà depuis quelque temps, et commençait de s'impatienter et de craindre de manquer son coup, lorsqu'il entendit comme un grand bruit d'ailes, et les trois diables (car c'étaient des diables) descendirent encore sur le coffre.
— Eh bien I camarades, dit un d'eux, la journée a-t-elle été bonne?
— On ne peut plus mauvaise, répondirent les deux autres.
— Moi, reprit le premier, je suis content.
— Raconte-nous donc ce que tu as fait.
— Je le veux bien ; mais il faut que je voie auparavant s'il n'y a personne à nous écouter dans le coffire.
— Qui veux-tu qu'il y ait dans le coffre? Parle vite; nous sommes impatients de connaître tes exploits.
— Je ne dirai pas un mot avant d'avoir visité l'intérieur du coflfre. Vous avez donc oublié déjà comme nous avons été pris dans l'affaire de la fille du roi d'Angleterre ?
Et il ouvrit le coflfre, et apercevant Robert qui s'y blotissait et se faisait aussi petit qu'il pouvait :
— Ah ! c'est toi qui es là, l'ami Robert ? A merveille ! je suis enchanté de te retrouver. Ne te rappelles-tu pas que tu avais parié avec ton frère Ollivicr, qui est à présent roi d'Angleterre, que le pont de Londres est trois fois plus grand que la grâce de Dieu, et que tu gagnas ton pari, grâce aux témoignages d'un prêtre, d'un juge et d'un moine, qui soutinrent que tu avais raison ? Le prêtre, le juge et le moine, c'étaient nous trois, mon ami, et nous prétendons être payés du
service que nous t'avons rendu. Viens donc nous voir chez nous. Tu es près de mourir de froid là-dedans ; dans notre maison, tu ne manqueras pas de feu pour te réchauffer.
Robert s'était jeté à genoux, les mains jointes, et criait :
— Grâce! grâce!...
Mais un des trois diables le saisit par les cheveux et, s'élevant en l'air avec lui, il le porta tout droit au feu de l'enfer !
Rien, mes enfants, n'est aussi grand que la grâce de Dieu, ni n'en approche même I
(Conté par Jean le Laouenariy Plouaret, dietmbn 184S.)
M. Reinhoid Kœhler, de Weimar, écrivait, en 1872, le commentaire suivant sur cette légende :
Comparez les contes réunis par moi dans VAnnuaire pour la lUtéraiure romane et anglaise^ contes auxquels il faut ajouter Zingerlé, Contes d'enfants et du foyer^ tome I, n® 1 3 ; tome II; pages 53 et 319 ; Schueller, Contes du Tyrol italien, n9* $ et 11 ; Sutermeister, d-ntes d'enfants et du foyer de la Suisse, 2* édition, augmentée, à Âarau, n^^ 43 et 47 ; Imbriani, la Novellaja milanese, n» 10 (la 2* partie de la fable seulement s'y réfère), publié dans la Revue : // Propugnatore, vol. III, partie 1", page 499 ; Francisco Maspons y Labros, RondaUayre, Barcelone, 1 871, no i; ; Radloff, Spécimen de la littérature populaire des races turques de la Sibérie méridionale, tome III, page 343.
Plusieurs de ces contes commencent, comme le conte breton, par un pari. Dans le conte serbe, on parie qui vaut mieux de la justice ou de l'injustice ; dans le conte grec, si c'est le droit ou l'injustice qui gouverne ; dans le conte de Jean Patili : Plaisan-
teriis et choses sérieuses, n* 489 de l'édition d'Osterley, si c'est la vérité et la justice, ou la fausseté et la mauvaise foi, qui gouvernent ; dans le conte wende, si le droit reste toujours le droit ; dans le conte vénitien, si celui qui agit bien est celui qui fait bien ou fait mal ; dans des contes finnois, si c'est l'honnêteté ou la malhonnêteté qui est la plus avantageuse dans le commerce ; dans le conte allemand de Prœhle, si la reconnaissance ou l'ingratitude est la récompense du monde ; dans le conte de Libro de los gatosy s'il est plus avantageux de mentir ou de dire .la vérité; enfin, dans le conte catalan, un voiturier qui entend régulièrement la messe tous les jours, et qui pour cela arrive toujours plus tard qu'un autre k son but, parie un jour qu'il entendra U messe, selon son ordinaire, et que, malgré cela, il arrivera plus tôt que l'autre. Comme dans le conte breton, ce sont les trois premiers passants qui doivent juger le pari ; de même dans le conte serbe, dans le conte vénitien et dans le conte finnois, c'est aussi le premier passant. Dans le conte serbe et dans le conte vénitien, les passants sont, comme dans le conte breton, des diables déguisés. Dans le conte finnois, le passant est aussi quelqu'un de la bande du diable.
UN CONTE DE REVENANT l'ombre du pendu.
|L y avait autrefois en la commune de Floubazlanec, près de Paimpol-Goëlo, une jeune et jolie héritière nommée Yvonne Kerduff. C'était la perle du canton, et nulle autre ne pouvait rivaliser de beauté et de grâce avec elle, aux pardons et aux fêtes de Paimpol, de Kérity, de Loguivy et de Bréhat.
Trois jeunes gens lui faisaient la cour et.se disputaient sa main : Alan Kerglaz, de l'île de Bréhat, Jean Kerlann, de Kérity, et Fanch ,Kertanhouam, de Ploubazlanec. Deux d'entre eux, Jean Kerlann et Fanch Kertanhouam, se prirent de querelle et se battirent, au pardon de Kérity. Jean Kerlann mourut des suites de cette batterie, et Fanch Kertanhouam fut patibulé et pendu. Alan Kerglaz, resté seul des trois prétendants, et qui, selon la rumeur publique, avait aussi contribué à la mort de Jean Kerlann, eut alors le champ libre. Les fiançailles eurent lieu dans les quinze jours qui suivirent.
La veille des noces, le soir, en revenant de chez sa fiancée, comme Alan Kerglaz, un peu allumé par le cidre du beau-père et accompagné de son père, passait sur la lande où étaient dressées les fourches patibulaires, il aperçut le cadavre de Fanch Kertanhouarn qui s'y balançait au vent.
— Ah 1 pauvre Fanch 1 s'écria-t-il, quelle triste figure tu fais là, à présent, toi qui étais un si beau danseur et qui aurais sans doute épousé la belle Yvonne, s'il ne t'était arrivé malheur ! Eh bien 1 quoique tu fusses mon rival, j'ai vraiment pitié de toi, à te voir ainsi la pâture des corbeaux et des hiboux...
— Tais-toi, tais-toi, malheureux 1 lui dit son père, — et passons vite.
— Non, non, je veux auparavant l'inviter à ma noce.
— Ne fais pas cela, mon fils, au nom de Dieu ! On ne plaisante pas ainsi avec les choses saintes, car la mort est sainte.
— Laissez-moi donc! Je veux l'inviter, vous dis-je.
Et s'avançant jusqu'à la potence, il prit le pendu par le gros orteil d'un de ses pieds, le secoua et dit :
— Ehî camarade, entends-tu? C'est moi qui vais épouser la belle Yvonne Kcrduff: les fian-
128 XJiGEN JOIES CHRJStIBNHIS
cailles ont eu liea ; la noce se fera demain» et je t'invite à nous accompagner à Té^^lise, pois à prendre part au banquet. Ta viendras» n'est-ce pas? Je sais que tu aimes le bon cidre, et il y en aura, et du meilleur. Â demain donc ; je compte sur toi.
Le vieillard, scandalisé et ef&ayé, avait continué de marcher, sans attendre son fib. Qpand celui-d se remit en route, ayant cru entendre quelque bruit derrière lui, il détourna la tête, et il lui sembla voir le pendu qui le suivait, avec son gibet. Il eut peur et se mit à âfltor, pour se donner du courage. Mais comme il aoyait avdr toujours le pendu et son gibet sur les talons, il. fut saisi d'une frayeur panique et prit sa course. vers sa maison, où il artiva tout haletant et bouleversé. Il se mit au lit, sans rien dire à personne, et ne put dormir, car toute la nuit il lui sembla voir Fanch Kertanhouam qui grimaçait lu pied de son lit, pendu à son gibet.
Le lendemain, c'était le grand jour. Qpand il] se leva, il était si pâle, û dé&it et si triste, que^ tout le monde le crut malade.
Cependant les in^tés arrivèrent en ktoaplûs beaux habits. Les deux garçons d'honneur ébtet' des premiers arrivés, et l'on se mit en route iràinia maison de la fiancée, qui n'était pas éloiJBilée. Là il . y avait aussi nombreuse et joyeuse société. LçooTr
t^e prit le chemin de l'église paroissiale, et, tout le long de la route, Kerglaz croyait toujours voir le pendu et son gibet devant lui, et à l'église, durant la messe, il était encore entre lui et sa £ancée; mais lui seul le voyait. Après la béné- •diction des anneaux, ce fut encore le pendu •qui passa au doigt d'Yvonne l'anneau qu'il lui avait acheté, lui Kerglaz.
On revint à la maison de la nouvelle mariée, violons et fifres précédant le cortège, et les gens de la noce tirant des coups de pistolet, tout le long de la route. Le nouveau marié était toujours .soucieux et pâle, et tout le monde s'en étonnait. Quand l'heure fut venue de se mettre à table, au moment où il allait s'asseoir à côté d'Yvonne, il crut voir encore à sa place le pendu à son gibet, horrible, tout sanglant, les yeux mangés dans leurs orbites par les corbeaux, le ventre ouvert «t laissant échapper ses entrailles par une large plaie où grouillaient des vers hideux. Il poussa un cri effrayant et tomba à terre, comme un cadavre. On s'empressa autour de lui, on le porta 5ur un lit, et on rassura les convives, en leur disant que ce n'était qu'une légère indisposition.
Le festin n'en fut pas troublé davantage, et à
mesure que les pots de cidre et les bouteilles de
vin se vidaient, les conversations devinrent
bruyantes, les voix s'élevant graduellement, et on
finit, comme dans tous les repas de noces, par des chansons joyeuses. On se préoccupait peu du nouveau marié. Sa jeune femme, seule, était un peu triste et soucieuse. On dansa et on joua à divers jeux en se levant de table, et, vers minuit, on conduisit la nouvelle mariée à la chambre nuptiale. Alan Kerglaz était un peu calmé et se disait mieux portant. Mais à peine Yvonne futelle couchée à ses côtés, que le pendu, dans Tétat horrible que nous avons dit, vint encore se placer entre lui et elle. Il le voyait et le sentait, et faisait d'inutiles efforts pour le repousser. Il pleura toute la nuit, tourné vers la muraille. Yvonne avait beau l'interroger et lui demander quel pouvait être le sujet d'une pareille conduite, il ne lui répondait que pour l'assurer qu'elle y était tout à fait étrangère, et qu'il ne pouvait lui en dire davantage pour le moment. Au point du jour seulement, le pendu quitta le lit des nouveaux mariés, en disant à Alan Kerglaz :
« Tu m'as invité à ta noce, et j'y suis venu ; mais je veux te rendre ta politesse, et je t'invite à venir, à ton tour, souper chez moi, ce soir. Trouve-toi, à minuit, dans le lieu où tu m'as fait ton invitation, et tu m'y reverras. Mais garde-toi de manquer au rendez-vous, ou malheur à toi, car je saurai bien te retrouver, en quelque lieu que tu te caches. A ce soir donc. »
Et il disparut par la fenêtre.
Toute la journée, le pauvre Alan fut dans un état à faire pitié. Il songea d'abord à s'enfuir au loin et à ne pas aller au rendez-vous. Mais le pendu lui avait dit qu'il le retrouverait, en quelque lieu qu'il pût se cacher, et cela le retint.
Puis il eut l'idée de se pendre ; mais il avait de la religion et renonça à ce projet. Enfin, il pensa que ce qu'il avait de mieux à faire, c'était encore d'aller au rendez-vous et de prier Dieu de l'assister. Il pria et pleura toute la journée, au grand étonnement de sa jeune femme et de toute sa famille, qui ne comprenaient rien à sa conduite, et^ la nuit venue, il quitta furtivement sa demeure, vers les onze heures, pour aller au rendez-vous. Il marchait lentement, hésitant encore, et en récitant force prières et oraisons. En sortant d'un chemin creux qui débouchait sur la lande, il entendit comme le vagissement d'un petit enfant nouveau-né. Et en effet, la lune étant sortie de dernière un nuage, il aperçut à terre un petit enfant tout nu, comme s'il venait de naître, et qui paraissait près de mourir de froid.
— Pauvre petite créature 1 s'écria-t-il, ému de compassion, quelle est la mère dénaturée et sans entrailles qui t'a ainsi abandonnée ?
Et il ôta son habit, en enveloppa l'enfant, le posa sur le gazon, au bord de la route, et dit :
— Je te mets là sous la protection de Dien, et s'il me domie la grâce de revenir d*où je vais» je promets de t*adopter et de t'élever comme mon propre enfant» et ta ne manqueras jamais de rien pendant que je serai en Ht, Mus, hélas I mon pauvre eni&nt, je crains fort que je ne sds plus exposé que toi à mourir Inentôt.
L'en£mt prît alors la parde, au gnnd étonne* ment de Kerglaz, et parla ainsi :
— Merd, mon parrsdn ; je vous revaudrai celai
— Tu m'appelles ton parrain, mon pauvre enfant ?
— Oui, vous êtes mon parrain. Ne vous rappelez-vous pas avoir tenu sur les fonts baptismaiix, pour le Êdre chrétien, Fenâmt kuiturel d*taie pauvre fille de votre village nommée Pantilc Xer^ loho? ■ •
— Oui, je me le rappelle Wen I ''
— Eh bien, je stds cet enftnt. Je motmi peu de temps après avoir été b«qHisé, et )e Énb Ui^ jourdliui dans le paradis, parmi ks htenhHntuicf Dieu m'a envoyé à votre secours, daafef Uiàiigi où vous vous trouvez présentement, ptmt' ^jaè }e puisse reconnaître le gnnd sendœ fM m'avez rendu, en me servant ât-fÊMUi' qu'aucun autre ne voulait le £ûie. flcttmJrt tffll bien; faites de point en point ce quejt
dire, puis ne craignez rien, car vous vous tirerez heureusement de la redoutable épreuve qui vous efiB'ale tant, et non sans raison. Allez jusqu'au lieu du rendez-vous, et je vous accompagnerai. Je me coucherai à vos pieds; vous vous tiendrez derrière moi et, quoi que vous voyiez ou entendiez, ne vous effrayez de rien, l'esprit du mal n*aura aucun pouvoir sur vous ; il ne vous verra même pas.
Alan Kerglaz fut réconforté par ces paroles de l'enfant. Il s'avança alors sur la lande, vers le gibet du pendu, et l'enfant marchait devant lui. Il faisait clair de lune ; les hiboux et autres oiseaux de nuit miaulaient et criaient de tous côtés d'une façon sinistre, et le vent balançait le corps du pendu à sa potence. Minuit sonna au clocher du village. Alors l'enfant se coucha par terre, aux pieds de Kerglaz, et lui dit :
— Voici l'heure ! Agenouillez-vous derrière moi, parrain ; priez Dieu de vous être en aide, et ne vous effrayez ni ne vous inquiétez de rien : il ne vous arrivera pas de mal.
Alan se mit à genoux derrière l'enfant. Aussitôt il entendit un vacarme épouvantable, des aboiements, des hurlements, des glapissements, des cris de toute sorte, comme d'une meute enragée et fantastique. Puis une troupe innombrable de diables horribles envahit la lande, et le pendu, à
son gibet, les dominait et semblait les exciter. Ils cherchèrent et furetèrent partout, en criant : Hé ! Alan Kerglaz, es-tu exact au rendez-vous ? Nous venons te chercher ; où donc es-tu ? Il faut quitter ta belle Yvonne, qui passera aux bras d'un autre, et venir avec nous, chez notre maître Satan, qui t'attend!...
Kerglaz se tenait à genoux derrière Fenfant, mourant de frayeur. Maintes fois, les diables passèrent et repassèrent à côté de lui, sans le voir, car son filleul le rendait invisible pour eux. Ne le trouvant pas, ils crièrent : Il n'est pas venu au rendez-vous ; allons le chercher chez lui et l'arracher du lit de sa jeune femme !
Et ils partirent avec un vacarme épouvantable. Ils entrèrent dans sa maison, par la cheminée, comme un tourbillon, cherchèrent et furetèrent dans tous les coins et recoins, et, ne le trouvant pas, ils s'en allèrent encore par la cheminée et emportèrent une partie du pignon de- la maison qu'on n'a jamais pu relever depuis. Ils revinrent à la lande, y cherchèrent encore, mais toujours en vain ; et comme le chant du coq se fit entendre dans une ferme voisine, ils s'en retournèrent chez eux, dans l'enfer, furieux de n'avoir pas trouvé leur homme.
Alors l'enfant se leva et dit à Alan Kerglaz :
— A présent, tout danger est passé, mon par-
Tain, et vous pouvez vous en retourner chez TOUS, sans crainte ; les démons n'ont plus pouvoir 5ur vous. Pour moi, je retourne au ciel, où j'espère vous revoir, un jour, pour ne plus vous -quitter.
Alan Kerglaz retourna alors chez lui, où il re-' trouva sa femme, son père et sa mère, et tous les gens de sa maison, dans une frayeur mortelle, et très-inquiets de lui. Il leur conta tout, et sa conduite étrange le jour et la nuit de ses noces, et sa disparition leur furent alors expliquées.
Alan et Yvonne vécurent le reste de leurs jours heureux et craignant Dieu, et ils firent dire plusieurs messes pour le repos de l'âme de Jean Kerlann, et l'ombre du pendu ne vint plus les tourmenter.
Ceci prouve qu'il ne faut jamais plaisanter avec la mort, et aussi qu'il est toujours bon de patronner les nouveaux-nés, pour les faire chrétiens, surtout les enfants des pauvres (i).
(Conté en hretony d l'île Bréhat, le 20 août i8jj, par un vieux tailleur nommé Lorgeré.)
(i) Cette dernière pensée se retrouve dans d'autres traditions bretonnes, et principalement dans un vieux gwer\ fantastique, que Ton peut lire à la page 6$ du i«' volume de nos Cwer^iou Brei^'I^el, ou Chants populaires de la Basse-Bretagne^ et où une personne est également sauvée par un enfant à qui elle a servi de parrain sur les fonts baptismaux et qui est mort depuis. Voici»