LE MECHANT AVOCAT EMPORTE PAR LE DIABLE
^ECi m'a été conté par mon père, nommé Vincent Coat, comme moi-même, qui avait connu l'avocat en question et ausâ son fils, et c'est comme témoin oculaire, ayant vu et entendu lui-même, qu'il affirmait que tout est vrai dans le petit récit suivant.
Il y avait à Morlaix un avocat pour qui tous les moyens étaient bons pour gagner de Targent, et qui rançonnait sans pitié les pauvres gens qui s'adressaient à lui. Aussi était-il devenu riche. Mais la richesse acquise malhonnêtement n*est pas enviable et porte ordinairement malheur.
Quelque riche qu'il fût donc, il mourut comme le dernier des hommes, quand Dieu jugea le moment venu de le citer devant son tribunal, pour rendre compte de ses actes pendant sa vie. Sa mort fut, dit-on, horrible, et il criait et blasphémait, et se tordait comme un véritable possédé.
On l'ensevelit ; on le plaça dans sa bière, et ses parents et ses voisins se réunirent dans sa maison
pour la veillée fuhèbre, selon la coutume du pajrs. Mon père s'y trouvait aussi, comme voisin.
On récita les prières usitées en pareille circonstance.
A une heure avancée de la nuit, vers onze heures ou minuit, on entendit le bruit des pas d'un cheval sur le pavé de la cour, et une voix forte et claire cria :
— Es-tu prêt, lann ann Treut? Je viens te chercher.
On se r^arda avec étonnement ; personne ne dit rien, et on entendit de nouveau les pas du cheval qui s'éloignait.
Emdron une heure plus tard, on entendit encore le cheval revenir, et la voix cria de nouveau, mais avec plus de force que la première fois :
— Es-tu prêt, lann ann Treut? Je viens te chercher.
Personne ne répondit, et l'on entendit les pas du cheval qui s'éloignait encore.
Enfin, une heure plus tard, le cheval revint, et la voix cria encore, mais effrayante, cette fois, à faire dresser les cheveux sur la tête :
— Es-tu prêt, lann ann Treut ? Je viens te chercher, et il faut me suivre !...
Et le mort se leva de son cercueil et sortit par la fenêtre, en brisant les carreaux.
Tous ceux qui étaient là restèrent immobiles
de frayeur. Il y eut pourtant quelqu'un qui osa regarder par la fenêtre, et il vit un cavalier, tout habillé de rouge, sur un cheval noir, avec l'avocat en croupe derrière lui, et le cheval partit au galop, et le feu jaillissait de ses quatre pieds et de ses naseaux.
C'était le diable qui emportait le mauvais avocat.
Les gens de la veillée convinrent entre eux qu'ils ne diraient rien, avant quelques jours, de ce qu'ils avaient vu et, entendu. L'on mit dans le cercueil des bûches et des pierres enveloppées de linge, et, le lendemain matin, le curé de Saint- Melaine vint avec son vicaire, les enfants de chœur et les chantres, et le cercueil fut porté à l'église, puis au cimetière, où il fut enterré après les cérémonies d'usage.
(Conté par Vincent Coat, ouvrier de la maum/tuture dés tabacs de Morlaix, mai iSy^,}