LES DEUX MOINES ET LES DEUX FEMMES
EUX moines, dont un jeune et l'autre vieux, faisaient route ensemble, pour un long pèlerinage. Ils étaient pauvres et vivaient d'aumônes. Un soir, ils arrivèrent dans un petit village, et, après avoir été repoussés à la porte de plusieurs maisons riches, ils demandèrent à loger chez un cordonnier. Il n'y avait que la femme à la maison, une jeune femme fort jolie et très-douce.
dire : Voici le Saint-Père qui arrive) et Le Pape innocent, de notre premier volume, à la fin de la troisième partie.
Un conte russe du recueil d'AfanassiefiT, livre I, $3. Le héros du conte apprend que le vieux tzar vient de mourir ; une ordonnance porte que celui dont la chandelle s'allumera d'elle-même sera le nouveau tzar. Or, la chandelle du jeune homme prédestiné (il a mangé la tète d'un canard) s'allume spontanément, et il est sur le champ proclamé roi. Le dieu védique, lui aussi (Gubernatis, vol. I, p. 339, Mythologie %pologique'), a pour attribut distinctif la vertu que possède cette chandelle merveilleuse de s'allumer d'elle-même, de briller d'elle-même.
Dans un conte recueilli par M. Imbriani, à PomigUano, et traduit par M. Marc Monnier, Contes populaires en Italie, p. 105, il est question d'une colombe jetée en l'air; celui sur la tète duquel elle s'arrête devient pape.
— Je ne puis vous loger, pauvres pèlerins, leur répondit-elle.
— Au nom de Dieu, ayez pitié de nous ; nous sommes rendus de fatigue ; le temps est mauvais, et il nous faudra coucher dehors, si vous refusez de nous recevoir, car nous avons frappé vainement à presque toutes les portes du village.
— Je vous plains de tout mon cœur, et je vous recevrais volontiers ; mais mon mari est absent, et je crains qu'il ne soit pas content, quand il rentrera, car il n'aime pas les moines.
— Vous nous mettrez quelque part où il ne nous verra pas, sur votre grenier, si vous voulez ; nous ne sommes pas difficiles, et nous partirons demain, au point du jour, avant que votre mari soit levé.
— Entrez alors, mes bons moines, car vraiment j'ai pitié de vous.
Les moines entrèrent; la femme leur fit un peu de soupe, à la hâte ; puis ils montèrent sur le grenier.
Tard dans la nuit, le cordonnier rentra, ivre et faisant grand bruit. Il ne trouva rien de bon de ce que sa femme lui présenta à manger, et il lui jeta les plats à la tète et se mit à la battre.
Le jeune moine, qui dormait, s'éveilla à ce bruit, et, oubliant qu'il devait garder le silence, il demanda à haute voix à son compagnon ce que
cela signifiait. Le cordonnier, entendant parler sur le grenier, s'écria :
— Qu'est-ce à dire ? C'est, sans doute, votre amant que vous avez caché sur le grenier?
— Ce sont deux pauvres pèlerins exténués de fatigue, deux moines, que j'ai logés, répondit la pauvre femme, et qui doivent partir, au point du jour, pour continuer leur route.
— Des moines dans ma maison ! hurla le cordoi{nier ; je veux leur casser la tête ; ils ne sortiront pas vivants d'ici !
Et il prit un bâton et une hache, et se mit en devoir de monter au grenier. Mais, ivre comme il l'était, il avait grande peine à monter Tescalier, et les moines, qui avaient tout entendu, s'échappèrent par la lucarne, contre laquelle se trouvait une échelle.
Le cordonnier, ne trouvant persoime dans le grenier, redescendit et se remit à battre sa fempie de plus belle.
La nuit suivante, les deux moines logèrent dans un château où il y avait une dame très- ' riche, mais très-méchante. Son mari, ne pouvant vivre avec elle, l'avait quittée. Elle plaisanta les deux pèlerins, disant qu'elle leur trouvait assez bonne mine, pour des hommes de pénitence, qu'ils étaient des h)rpocrites, qu'ils buvaient plus de vin que d'eau, et autres choses semblables.
DE LA BASiSE-BRETAGNE 33
Q.u<ind on lui servit à' souper, elîe ne trouva rien à son goût; elle jeta les plats et les mets à la tête des domestiques, et revint à la cuisine railler et insulter les deux moines. Ceux-ci ne répondaient rien à toutes ses injures, et leur silence et leur résignation ne faisaient qu'exciter sa colère. Elle les envoya coucher dans Tétable aux vaches.
Les deux moines partirent, le lendemain, dès que le jour parut, et sans même demander à déjeûner. Tout en marchant, le plus jeune avait Tair tout pensif, et l'autre lui demanda :
■ — A quoi pensez- vous donc, mon frère ?
— Je pense à quelque chose que je voudrais bien voir arriver.
— A quoi donc? Dites-moi, je vous prie.
— Oh ! c'est bien inutile, car je ne puis rien à cela, ni vous non plus.
— Dites toujours, pour voir.
— Eh bien ! je pensais que si Dieu avait mis ensemble, d'un côté le cordonnier et la châtelaine, • et de l'autre le châtelain et la^ fémwie dù'Corddtï-' nier, peut-êtrei'te^cH^àsôs' ■eusdbttt-^îlfes<>êté"iWîèùfé'
Od ÉIH MI ^'ttelabo.'ffrfK.):^ j."i';r' ?i.\(y/ i.\-j: l'.:-. ■^.) —
.•j««<}è îsui»i'abssi^'de^fVoirepftavi^f,fi réjJôiYd'i't-' lè^ vieilidrd*-^>l i haaiS' • 'peUtA^tre ' 'tel'a-'^éui-iî ' "^ë" faire : tieûrîa'erit i>iii»îvos6ible à'>'Ii)i€û^;"^prlod^l'é'du'foiM'
du cœur, et peut-être daignera-t-H-^èltàtrcét^'tiori^'
pritefpTÏljnoqji î if/f'- -j'irh f'.i''t7-\-jy-'f:i'^ ! ri/
Et ils s'agenouillèrent tous les deux sur la route et prièrent. Puis ils se remirent en route.
Dieu écouta leur prière et l'exauça, et, le lendemain matin, la méchante châtelaine se réveilla dans une pauvre boutique, avec le cordonnier ivre à ses côtés ; et la femme du cordonnier se réveilla dans un beau lit de plimie, dans une chambre garnie de riches tentures, le lit et la chambre de la châtelaine. Elle en était si étonnée, qu'elle croyait rêver, et elle n'osait pas quitter son lit, dans la crainte de voir tout s'évanouir comme un rêve, et de se retrouver dans son échoppe avec son mari.
Comme l'heure à laquelle la châtelaine avait l'habitude de sonner pour qu'on vînt la lever et l'habiller était passée depuis longtemps, sa femme de chambre, craignant qu'elle fût malade, monta, ouvrit la porte tout doucement, et fut bien étonnée de voir dans le lit une jeune femme aussi jolie que l'autre était laide. Elle s'excusa d'être venue sans avoir été appelée, et demanda si madame voulait se lever et déjeûner.
— Quand cela vous sera commode, répondit la nouvelle châtelaine d'une voix douce et bonne.
La femme descendit, tout émerveillée de ce qu'elle voyait et entendait, et raconta la chose aux domestiques.
— Ah ! puissiez-vous dire vrai 1 répondirent-ils.
Mais ils ne croyaient pas à un changement si extraordinaire.
La nouvelle châtelaine se leva alors, parla i chacun et à chacune avec douceur et bienveillance, et il leur fallut alors croire au miracle.
On en écrivit aussitôt au seigneur châtelain, et il se hâta d'accourir et fit célébrer son mariage avec la nouvelle compagne que Dieu lui envoyait.
Au bout de quelques mois qu'ils étaient ensemble, heureux autant qu'on peut l'être sur la terre, ils voulurent voyager, pour voir du pays et des choses curieuses. Comme ils passaient un jour dans un pauvre village, une femme presque en haillons, qui lavait son linge au bord d'un ruisseau, jeta là son battoir et se mit à courir après leur carrosse, en criant au cocher :
— Arrête ! arrête, Jean ! . . . .
Le seigneur mit la tête à la portière, et, ayant reconnu sa première femme, il dit au cocher :
— Fouette! fouette!... au grand galop!...
La méchante, ne pouvant suivre, fut obligée de retourner à l'échoppe du cordonnier, et comme elle arriva en retard et que l'heure du repas était passée, il lui fallut exécuter la danse du bâton.
De cette façon, la femme méchante et laide se
36 LÉGENDtS CHRÉTIENNES
ttdôVaît'Hinie à T homme méchant et laid, et la bonne et la jolie au bon et au beau, et tout était
potrr Té nîieux.
(Conté par la femme Colcanab, de Plouaret.)
LA IflLLE DE MAUVAISE RÉPUTATION , , QUI ALLA AU PARADIS.
EUX moines, l'un vieux et Tautre jeune, vétyiageaient ensemble. Un jour qu'ils avaient beaucoup marché, par un temps chaud, ils s'arrêtèrent, pour se reposer un peu, à l'ombre <l^un grand hêtre, sur le bord de la route. Le A'ieux moine s'endormit. L'autre resta près de lui pour attendre qu'il s'éveillât. Comme il était là, fatigué et rêvant de choses et d'autres, mais n^ dorWiant pas, il vit passer près de lui, sur la route; une bellfe procession qui se dirigeait vere une grande laiîide, qui était non loin de là. Il y avait dans cette procession beaucoup de prêtres, de moines et de religieuses, puis des jeunes filles liabîHées de Wâte/=et des hommes et des femmes
de toute condition et de tout âge. La processiog. s'arrêta devant une petite chaumière, d'apparence. pauvre, qui était au bord de la lande.
Puis, un moment après, passa une second^ procession, plus nombreuse et plus belle que la première, avec des chants et de la musique.
Le jeune moine avait bien envie d'éveiller son vieux compagnon ; mais celui-ci était si fatigué et il dormait si bien, qu'il ne l'osa pas.
Une troisième procession vint bientôt après, et celle-ci n'était composée que de religieuses et de jeunes vierges habillées de blanc, et en tête marchait une jeune dame, si belle, si brillante, qu'elle éclairait comme le soleil béni du bon Dieu.
Le jeune moine se leva, alla vers cette belle dame et lui demanda ce que signifiaient ces trois belles processions.
— Nous allons, lui répondit-elle, chercher pour la conduire au ciel une jeune fille pauvre et sage, bien qu'elle eût mauvaise réputation sur la terre, qui vient de mourir, dans une pauvre chaumière, par là-bas , au bord de la lande. Elle était abandonnée et méprisée de tout le monde , parce qu'elle avait eu un enfant ; mais elle s'est repentie, elle a fait pénitence, et l'heure de la récompense est venue pour elle.
Et cette troisième procession continua sa route
et s'arrêta devant la pauvre chaumière, comme les deux autres.
Le vieux moine s*éveilla alors, et son jeune compagnon lui raconta ce qu'il avait vu pendant qu'il dormait.
— Pourquoi ne m' avez- vous pas éveillé ? dit le vieillard avec humeur.
— Vous étiez si fatigué... et vous dormiez si bien!
— Allons, vite, à la chaumière du bord de la lande.
Ils entrèrent dans une maison, au bord de la route, et demandèrent où se trouvait la chaumière habitée par une jeune fille pauvre et sage qui y faisait pénitence depuis longtemps. On leur répondit :
— Oui da ! faire pénitence I . . Qui vous a conté cela ? L'on voit bien que vous n'êtes pas du pays. C'est une fille de mauvaise vie; elle a eu un enfant, et elle ne fait que chanter et rire tout le long des jours ; vous avez bien tort de vous intéresser à dts gens de cette sorte....
Bien que très-pauvre et manquant de tout, elle était, en effet, joyeuse et chantait continuellfrment des cantiques et des gwerçiou de saints.
— Mais elle est morte, reprit le jeune moine, et trois belles processions \âennent de passer qui vont la chercher, pour la conduire au paradis !
— Au paradis!... Dites plutôt en enfer, lui répondit-on.
Les deux moines continuèrent leur route et arrivèrent à la chaumière. Ils y entrèrent et virent étendue, sur un lit frais et blanc comme la neige, une belle jeune fille qui semblait sourire de bonheur. Elle avait sur la tête une belle couronne de fleurs, et d'autres fleurs semées autour d'elle répandaient une odeur délicieuse. Sept cierges de dre blanche brûlaient autour du lit.
Les deux moines s'agenouillèrent pour prier.
Sept vierges habillées de blanc vinrent alors, qui prirent le corps et s'élevèrent avec lui vers le ciel, au milieu des chants et de la musique des anges ; €t la belle dame, que le jeune moine avait vue à la tête de la troisième procession, les précédait, comme pour leur montrer le chemin.
C'était la sainte Vierge Marie I
(ConUpar Catheritte Le Bér^ mendiante, de Louargat^ Câies-du-Nord.)