‹ Légendes des personnagesChapitre 1 sur 55 · PROPRIETE · texte numérisé non relu

PROPRIETE

Planey. Typ. de ta Société de Saint-Victor. — J. Colun, imp.

MÈ

Voix d'en bas." — Il est damné !

Goethe.

out le monde sait que Jean Faust fut un habile docteur allemand qui naquit àWeymar, au commencement du seizième siècle. Mais plusieurs vous diront qu'il est le même que Jean Faust ou Fust, dont le nom figure avec éclat parmi les trois inventeursde l'imprimerie. Par conséquent, ils le feront naître un siècle plus tôt ; car Jean Fust en 1450, lorsqu'il s'associa avec Guttemberg et

SchefPer, était un riche orfèvre de Mayence ; et si c'était le même personnage, il eût vécu cent cinquante ans. La vérité probable c'est que le docteur Faust, ou Faust l'enchanteur, était sans doute le fils de Jean. Aussi Goethe l'appelle-t-il Henry.

Quoi qu'il en soit, un génie plein d'audacer une curiosité indomptable, un immense orgueil, telles étaient les dispositions dont la nature avait doué le jeune Faust. 11 apprit la médecine, la jurisprudence, la théologie, et se fit recevoir docteur. 11 approfondit la science des astrologues. Quand il eut épuisé les connaissances naturelles, fier de l'éclat de ses leçons, tourmenté d'idées ambitieuses, dominé par un vif penchant à la débauche, il se jeta dans la magie.

Curieux de se lier avec les êtres d'un monde supérieur, il découvrit, après de longues recherches, la terrible formule qui évoque les dé mons du fond des enfers. Il s'abstint d'abord d'en faire usage. Mais, dans son cœur combattu, le désir de voir le diable commençait à l'emporter sur un reste de craintes religieuses, lorsqu'un jour, se prom nani dans la campagne avec son

disciple Wagner, devenu son ami, il aperçut un barbet noir, qui formait des cercles rapides en courant autour de lui; une légère trace ardente brillait à la suite du chien. Faust, étonné, s'arrête ; les cercles que formait le chien devenaient graduellement plus resserrés; il s'approche bientôt de Faust et le flatte. Le savant, plus surpris, s'en retourne pensif; et le barbet le suit jusque dans sa chambre.

Les découvertes et les travaux de Faust n'avaient pas été encouragés. La misère l'entourait. Il ne se retrouva seul que pour se livrer à de sombres idées. Le chien, son nouveau compagnon, les interrompait par ses hurlements bizarres. Faust le regarde, s'aperçoit qu'il grandit, voit ses yeux flamboyer, et reconnaît bientôt qu'il a reçu un démon. 11 saisit son livre magique, se place dans un cercle, prononce la formule de conjuration, et ordonne à l'esprit de se faire connaître.

Le chien s'agite aussitôt; une épaisse fumée l'environne; et, à sa place, Faust voit paraître un esprit, sous les traits d'un jeune seigneur, vêtu avec la dernière élégance. C'était le démon Mé-

phistophélès, le second des archanges déchus, et, après Satan, le plus redoutable chef des légions infernales.

Les diverses chroniques rapportent avec des variantes cette grande époque de la vie de Faust. Widman dit qu'étant décidé à évoquer un démon, Faust alla vers le soir dans l'épaisse forêt de Mangeall, près de Wittenberg; là, il fit à terre un cercle magique; il se plaça au milieu, et prononça la formule de conjuration, avec tant de rapidité et de force, qu'il se fit tout à coup autour de lui un bruit effroyable. Toute la nature parut s'ébranler. Les arbres pliaient jusqu'à terre; de grands coups de tonnerre interrompaient les sons lointains d'une musique rauque et solennelle, à laquelle se mêlaient des cris, des gémissements, des cliquetis d'épées. De violents éclairs déchiraient à tout moment le voile noir qui cachait le ciel. Enfin, une masse enflammée parut, se dessina peu à peu, et forma un spectre ardent qui, s'approchant du cercle en silence, se promena à l'entour, d'une marche inégale et sans prononcer un mot, pendant un quart d'heure. Enfin l'esprit revêtit la figure et

le costume d'un moine gris, et entra en propos avec Faust.

Le docteur se troubla un instant. Bientôt il reprit courage, fit ses conventions, et signa de son sang, sur un parchemin vierge, avec une plume de fer que lui présenta le démon, un pacte par lequel Méphistophélès s'obligeait à le servir vingt-quatre ans ; après quoi Faust ap partiendrait à l'enfer.

Widman, dans son histoire de Faust, rapporte les conditions de ce pacte, dont on assure qu'on trouva le double dans les papiers du docteur après sa mort. 11 était écrit sur parchemin, en caractères d'un rouge foncé, et portait :

1° Que l'esprit viendrait toujours au commandement de Faust, lui apparaîtrait sous une figure sensible, et prendrait celle que le docteur lui ordonnerait de revêtir ;

2° Que l'esprit ferait tout ce que Faust lui demanderait, et lui apporterait à l'instant tout ce qu'il voudrait avoir de lui ;

3° Que l'esprit serait exact et soumis comme un serviteur.

4° Qu'il arriverait à quelque heure qu'on l'appelât, du jour ou de la nuit;

5° Qu'à la maison il ne serait vu que du docteur et demeurerait invisible à toute autre personne.

De son cuté Faust s'abandonnait au diable, sans réserve d'aucun droit à la Rédemption, ni de recours futur à la miséricorde divine. Le démon lui donna, pour arrhes de ce traité, un coffre plein d'or; et dès lors Faust devint en quelque sorte maître du monde, qu'il parcourut avec éclat.

Lorsqu'il ne voyageait pas à travers les airs, il allait dans de riches équipages, accompagné de son démon. Il vit un jour, au village de Rosenthal, une jeune fille ingénue, que Widman représente comme surpassant en grâces toutes les beautés de la terre ; il en devint épris; mais elle était aussi vertueuse que belle. Elle s'appelait Marguerite. Méphistophélès, pour détourner Faust de cette passion qu'il redoutait, le mena à la cour. Charles-Quint, sachant ses talents magiques, le pria de lui faire voir Alexandre-le-Grand. Faust obligea aussitôt le

roi de Macédoine à paraître. Il vint sous la figure d'un petit homme trapu, haut en couleur, avec une épaisse barbe rousse, le regard perçant et la contenance fière. 11 fit à l'empereur une profonde révérence, et lui adressa même quelques mots, dans une langue que Charles-Quint n'entendait point. D'ailleurs il était défendu à l'empereur de parler. Tout ce qu'il put faire fut de le bien considérer, ainsi que Jules-César et quelques autres, que Faust fit revivre un instant pour lui. L'enchanteur opéra mille merveilles semblables. On raconte qu'étant un jour poursuivi par la police, il reçut avec honnêteté les agents qui devaient le prendre. Mais, au moment où ils se disposaient à le conduire en prison, le salon brillant de Faust se trouva rempli de cinq à six cents hommes qui avaient tous sa figure. A en croire ses historiens, il usait même quelquefois sans discrétion de son pouvoir surnaturel. Un jour qu'il se rencontrait à table dans un cabaret, avec douze ou quinze buveurs qui avaient entendu parler de ses prestiges et de ses tours de passe-passe, ils le prièrent de leur en faire voir quelque chose. Faust, pour les contenter, perça

la table avec un foret et en fit sortir les vins les plus délicats. Mais un des convives n'ayant pas mis son verre assez vivement sous le jet, la liqueur prit feu en tombant à terre.

Ce prodige effraya quelques-uns des assistants. Le docteur sut dissiper leur trouble; et ces gens, qui avaient la tête échauffée, lui demandant alors qu'il leur fît voir une vigne chargée de raisins murs et bons à cueillir, quoiqu'on fut en décembre, Faust leur annonça qu'à l'instant, sans sortir de table, ils allaient voir une vigne telle qu'ils la souhaitaient; mais à la condition formelle que tous ils resteraient à leur place et attendraient pour couper les grappes de raisin qu'il le leur commandât, les assurant que quiconque désobéirait courrait risque de la vie.

Tous ayant promis soumission, il leur fascina si bien les yeux, que tous crurent voir une très belle vigne, chargée d'autant de longues grappesde raisin qu'ils étaient de convives. Cette vue les ravit tellement, qu'ils prirent leurs couteaux: et se mirent en devoir de couper les grappes au premier signal de Faust. Il se fit un plaisir de les tenir quelque temps dans cette posture; puis,

tout à coup, il fit disparaître l'illusion de la vigne et des raisins; et chacun de ces buveurs, pensant avoir sa grappe qu'il allait couper, se trouva tenant d'une main le nez de son voisin et de l'autre le couteau levé, de sorte que s'ils eussent tranché les grappes sans attendre l'ordre de Faust, ils se seraient enlevé le nez les uns aux autres.

Vers ce temps -là, on dit aussi que Faust débitait en Allemagne des almanachs qui, dictés par Méphistophélès, prédisaient toujours juste et avaient par conséquent plus de succès encore que Mathieu Laensberg, qui se trompe quelquefois. Mais on ne retrouve aucun de ces almanachs.

A propos des grandes dépenses de Faust, on a dit sans raison qu'il avait, comme Agrippa, l'adresse de payer ses créanciers en monnaie de corne ou de bois, qui paraissait fort bonne au moment où elle sortait de sa bourse, et reprenait au bout de quelques jours sa véritable forme. Mais le diable lui donnait assez d'argent, pour qu'il n'eût pas besoin d'user de fraudes.

Dans le désir de rassembler tous les traits

saillants qui peuvent vous faire connaître le personnage dont nous nous occupons, nous avons aussi consulté Wecker. Parmi beaucoup de détails peu intéressants, nous n'avons remarqué que ce seul fait qu'il atteste, c'est que le docteur Faust n'aimait pas le bruit, et que souvent il faisait taire par la force de sa magie les gens qui le fatiguaient, t Témoin ce certain jour qu'il lia la bouche à une douzaine de paysans ivres, les empêcha de babiller, de hurler et de chanter, et les obligea, à leur grande consternation, à ne s'exprimer qu'en pantomime. »

Cependant Faust n'avait pas renoncé à son projet chéri d'épouser Marguerite. Le démon l'en détournait d'autant plus, comme dit Widman,, qu'appartenant à l'enfer par son pacte, Faust n'avait plus le droit de disposer de lui, ni de former un nouveau lien. Méphistophélès l'éloignait donc sans cesse, il le menait au sabbat où il s'abandonnait tous les jours à de nouvelles orgies et poursuivait le cours de sa destinée infernale. Il voulut goûter de toutes les joies de ce monde. On raconte même qu'il eut la fantaisie d'être roi; que, secondé de Méphistophélès, il

étouffa un puissant monarque, prit sa figure et s'assit sur son trône.

On dit cent autres prodiges; mais, lorsque les vingt-quatre ans du pacte furent accomplis, il rentra en lui-même; il frissonna d'horreur et d'effroi à la pensée du sort qui lui était maintenant réservé. 11 vit les enfers s'ouvrir pour jamais devant lui; il voulut s'enfuir dans une église, pour implorer la miséricorde divine. Méphistophélès le retint; il l'entraîna pâle et tremblant sur la plus haute montagne de la Saxe. Faust en vain voulut se recommander à Dieu ; il n'était plus temps ; l'heure fatale avait sonné: « Desespère, lui dit le démon, tu es maintenant à nous. >

A ces mots, l'esprit de ténèbres apparut aux: yeux de Faust, sous ses traits véritables. Il avait la forme d'un géant monstrueux, haut comme le firmament; ses yeux enflammés lançaient la foudre; sa bouche vomissait des torrents de feu; ses pieds ébranlaient la terre. De ses vastes mains aiguës il saisit sa victime, avec un éclat de rire qui retentit comme la voix du tamtam ; il déchira le corps de Faust en lam-

beaux, et précipita son âme dans les enfers.

Apprenez par là, frères, que tout n'est pas gain en mauvaise compagnie.

La vie de Faust, ou Fust, ou Faustus, que Goethe appelle Henri Faust, et de Christophe Wagner, son disciple, son ami, ou son valet, sorcier comme lui, a été écrite par Widman et publiée à Francfort in-8°, en 1587. On Ta traduite en plusieurs langues. Adelung lui a consacré un grand article dans son Histoire des folies humaines. Tous les démonographe? ont parlé de lui : Goethe a mis ses aventures en un drame bizarre ou chronique dialoguée. MM. Desaur et de Saint-Geniès ont publié, en 1825, les Aventures de Faust et sa descente aux en fers , roman en trois volumes in- 12, où Ton ne trouve pas tout le merveilleux des légendes allemandes. M. Marinier a donné aussi une curieuse légende de Faust.

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