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LE MARÉCHAL DE RETZ

Exterminez, grand Dieu, de la terre où nous sommes, Quiconque avec plaisir répand le sang des hommes.

Voltaire.

hantocé était jadis l'une des plus belles baronnies de l'Anjou; ses seigneurs prenaient le titre de princes. Là, on vous montrera encore une célébrité formidable : le cliâteau de Barbe-Bleue. — Charles Perrault, dans ses Contes des Fées, a rendu ce nom populaire. Mais en même temps qu'il ne suivait ni la couleur locale, ni les mœurs du temps, il a beaucoup at-

ténue les crimes de son héros. Le véritable Barbe-Bleue était Gilles de Laval, maréchal de Retz, seigneur de Chantocé et de beaucoup d'autres lieux; car, outre qu'il était maréchal de France, il possédait aussi par héritage les domaines de Blaison, Chemellier, Fontaine-Milon, Gratecuisse, Briollays et Ingrande, et il avait épousé Catherine de Thouars, qui lui avait apporté les domaines de Pouzanges, Tiffauges, Chambenais,Confolens, Château-Morand, Savenay, Lombert et Grez-sur-Maine. Le produit de tous ces fiefs, réuni à ce qu'il recevait du roi Charles VII, comme maréchal ou à d'autres titres, et à un mobilier de cent mille écus d'or, valait au seigneur de tant de vassaux une position de prince, qu'il pouvait soutenir par des revenus, tant en espèces qu'en nature, qu'un million représenterait aujourd'hui très imparfaitement.

Gilles de Retz était entré dans tous ses droits à vingt ans, âge où l'on se croit un homme, où Ton commence à peine l'adolescence, où l'on a plus que jamais besoin de frein et de guide. Quel homme, en effet, parvenu à l'âge de qua

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rante ans, où l'on est homme, car c'est le milieu de la vie, osera dire qu'à vingt ans il était autre chose qu'un grand enfant ? Les flatteries et les séductions ne manquèrent pas à un jeune prince qui avait tant d'or et qui comptait tant de vassaux. Il se laissa entraîner aux débauches, qui dévorent vite et qui abrutissent promptement. En quelques années, il en était venu à se sentir blasé sur tout ; sa nature énervée devenait, comme toujours, vile et féroce. Le démon qui s'appelle Légion s'était emparé de lui. En même temps qu'il marchait dans des voies honteuses, il ruinait à la fois sa fortune et son âme. A vingtcinq ans, il avait vendu ou engagé la plupart de ses domaines.

Voyant venir la détresse, il s'adressa à des alchimistes, qui lui promirent de lui faire de l'or et qui ne surent que lui en dépenser beaucoup et disparaître après l'avoir volé.

Alors, comme il arrive à ceux qui ont abandonné Dieu, il songea à se donner à son ennemi et voulut faire pacte avec le diable. Un Florentin nommé Prélati, mais qui se faisait passer pour un mage de l'Inde, s'engagea à lui ménager une

entrevue avec le chef des an^es déchus. Le maréchal déclarait, par un petit reste de retenue qu'il eût probablement franchi, que le diable obtiendrait tout de lui, excepté son âme et sa vie. Un médecin du Poitou était le compère du prétendu mage indien; et il paraît qu'ils étaient d'accord avec Sillé, l'homme d'affaires du maréchal, comme on dirait aujourd'hui.

Nous trouvons dans des mémoires écrits par les descendants de l'ancienne maison de Retz le portrait de Prélati et la scène de l'évocation du diable.

« Une figure imposante et sévère, des yeux ardents, une barbe singulièrement remarquable par sa blancheur, distinguaient Prélati, le prétendu mage de l'Orient; ses manières élégantes annonçaient qu'il avait toujours vécu parmi les grands de la terre, et leurs noms se rencontraient souvent dans ses discours. Rien au monde ne lui semblait étranger. 11 gardait souvent le silence; mais quand il était forcé de prendre là parole, il racontait des événements extraordinaires, ou meTverfleirx ou terribles,

toujours arrivés en sa présence. Il s'empara de toutes les facultés de Gilles de Retz, qui mit à sa disposition et son pouvoir et ses richesses.

» Ce fut alors que les cachots de son château retentirent de hurlements, furent arrosés de larmes. Il était question d'évoquer le souverain des anges tomhés, le contempteur de Dieu, le diable, Satan lui-même ; et la cuirasse qui seule pouvait préserver l'imprudent évocateur, des premiers effets de sa colère, devait être cimentée de sang humain. »

Nous passons d'affreux détails.

c A peu de distance du château de Tiffauges, s'élevait une forêt aussi ancienne que le monde. Au centre même de la forêt, une petite source s'écoulant d'un rocher formait un bassin et se perdait dans la terre. Ce lieu sauvage n'était fréquenté ni des bergers ni des bûcherons : on en faisait des récits effrayants. . . Ce fut là que l'indien se proposa de dompter les esprits rebelles et d'assujétir le plus puissant de tous aux volontés du maréchal.. Après d'horribles sacrifices, le théâtre du sacrilège impie, qui n'était

éclairé que par quelques rayons de la lune, fut frappé d'une autre lumière. Le magicien prononçait des paroles barbares et criminelles, pendant qu'une épaisse fumée se manifestait sur le tertre qui servait d'autel. Tout à coup, de cette fumée s'éleva une flamme bleuâtre, dont l'œil avait peine à soutenir l'éclat. L'indien frappa sur un bouclier retentissant; un bruit épouvantable remplit la forêt, et un être dont la forme horrible demeura toujours empreinte dans l'imagination du maréchal, et qui lui rappelait celle d'un énorme léopard, s'avança lentement en poussant des rugissements inarticulés, que le magicien expliqua d'une voix basse et troublée au malheureux baron.

— C'est Satan lui-même, dit-il; il accepte votre hommage. Mais j'ai manqué une chose importante dans mes conjurations : il ne peut vous parler. Que n'ai-je songé à cette cérémonie?

— Laquelle? interrompit le maréchal : ne peut-on recommencer?

— Paix! de par le diable reprit l'indien; et il se mit à écouter encore.

*2'jO le maréchal

— A Florence... Oui, clans ce caveau si profond..: vous faut-il encore la mort de...?

— Juste Ciel î s'écria le maréchal, que Dieu vous confonde ! n'ai -je pas tout promis?

Mais, comme il prononçait le nom sacré du Père des miséricordes, la vision s'évanouit, les échos retentirent décris plaintifs, et l'ohscurité remplaça la brillante lumière qui éclairait la scène.

— Je vous avais recommandé le silence, reprit l'évocateur; le nom qui vous est échappé vous prive des droits que vous alliez acquérir sur l'esprit. Mais il vient de m'en dire assez pour vous rendre possesseur de tous les trésors enfouis au sein de la terre. Le talisman qui doit nous les livrer est au fond d'une urne, dans un tombeau, près de Florence. Et voici, ajoutat-il en se baissant et ramassant une plaque d'or que Gilles de R.etz n'avait pas aperçue, voici le signe qui m'introduira dans les lieux les plus cachés. J'v découvrirai de grands mystères, et leur connaissance vous appartient comme à moi. Mais hàlons-nous, le temps presse.

» Le maréchal revint à son château, remit à

l'indien des sommes considérables, le vit partir, le cœur plein de rage d'avoir perdu par sa faute les avantages immenses qui lui étaient promis; et,en attendant avec anxiété l'expiration de Tannée que le fourbe avait marquée pour son retour, il continua à se plonger dans les débauches les plus inouïes. »

Des relations du temps permettent de croire que, dans l'évocation qui eut lieu à la forêt de Tiffauges, ce fut Sillé qui joua le rôle du diable. Mais le mage ne revint pas; et, sur la clameur publique excitée par les déportements infâmes du maréchal de Retz, le duc Jean Y le fit arrêter et mettre en jugement. Par les procès- verbaux qui furent dressés, et par la confession de cet homme effroyable, il fut reconnu que le nombre des enfants qu'il avait fait mourir dans ses châteaux de Machecou et de Chantocé, et dans ses résidence de Nantes et de Vannes, s'élevait à plus de cent quarante.

Le parlement de Bretagne lui constitua un tribunal composé de juges laïques et ecclésiastiques; car il ctait ccusé à la fois d'homicide et de sorcellerie.

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