‹ Légendes du calendrierChapitre 24 sur 95 · ÉPH KM É RIDES DE MARS · texte numérisé non relu

ÉPH KM É RIDES DE MARS

grand maître des templiers, sujet présenté à faux dans la plupart des livres.

Le 1 2 mars 1 801 , assassinat de Paul Ier. Le 1 3, en 1 71 1 , mort de Boileau. Le 1 4, avènement de Pie VII, 1800; mort de Klopslock, auteur de la Messiade,

Le 15, en 1701, mort de Segrais; en 1673, mort de Salvator Rosa. Le 16 mars 1792, assassinat de Gustave III, roi de Suède. Naissance du prince impérial, fils de Napoléon III, 1856.

Le 17 mars, mort de la Rochefoucauld, l'auteur des Maximes, 1680; mort de J. B. Rousseau, 1741 ; mort de Fontanes, 1 821 .

Le 18 mars 1152, divorce de Louis le Jeune et d'Éléonore, source de cent ans de guerres. Même jour, 1768, mort de Sterne; 1804, Napoléon 1er proclamé empereur.

Le 20 mars, mort de Newton, 1727; naissance de Napoléon II, 1 81 1 ; Napoléon 1er, parti de l'île d'Elbe, rentre à Paris, 1815.

Le 21 mars 1805, mort de Greuze. Le 22, mort de Nicolas Flamel, 1418; mort de Lulli, 1687; Khang-hi, empereur de la Chine, autorise l'exercice de la religion chrétienne dans ses États, 1692.

Le 23, déclaration du clergé de France, 1G82, source des servitudes qu'on appelle libertés gallicanes. Mort de Folard, 1752. Assassinat de Kotzebue par Sand, 1819.

Le 24 mars, mort du calife Haroun-al-Reschid , 809. Création du Collège de France, 1529. Mort de Juste Lipse, 1606. Mort de Matthieu de Montmo-

rency, le vendredi saint, à trois heures, dans l'église de Saint-Thomas-d'Aquin, 1826.

Le 26 mars, mort de Jacques Gallot, 1635; mort de Beethoven, 1827. Napoléon Ier, proclamé roi d'Italie, 1805.

Le 28 mars, mort d'Hérode, le massacreur des innocents, Tan troisième de notre ère. Le 29 mars 431 5, mort de Raymond Lulle; 1 772, mort de Swedenborg, le mystique; 1794, mort de Condorcet.

Le 30 mars 1 282, vêpres siciliennes. Même jour, 4662, mort de Bois-Robert; 1707, mort de Vauban. Le 31 mars 1547, mort de François Ier, à Rambouillet; 181 4, capitulation de Paris, Tune des plus vives douleurs de Napoléon Ier; 1817, mort de Ducis.

Je suis avril, des plus jolis

De tous , en honneur et vaillance ;

Car nous fûmes tous affranchis

En mon temps , par un coup de lance,

Par la sainte et digne souffrance

De Jésus, qui tout racheta.

On en dort avoir souvenance :

En mon temps il ressuscita.

Kalendrier des bergers, 1549.

Avril,'qui était le second mois des Romains, signifiait, dans son nom, quelque chose comme ouverture, parce qu'en ce mois la terre commence un peu plus à ouvrir son sein à tous les germes. Il est chez nous l'entrée presque toujours timide de cette transition que nous appelons le printemps. Cependant Heinsius, qui s'inclinait devant l'astronomie, prétend que le

25 avril est le milieu juste du printemps. C'est le jour de saint Marc.

C'est en avril, dit-on, qu'il fait bon acheter les bestiaux des fermes : bœufs, chevaux, vaches et brebis. C'est l'époque, en effet, où il devient plus facile et moins coûteux de les nourrir.

L'une des légendes d'avril est cette sorte d'attrape qui occupe tous les ans les esprits facétieux, peu riches en inventions nouvelles; naïve malice, qui ne s'use jamais. On envoie quelque innocent faire une commission absurde; on lui dit d'un air empressé que tel personnage important le demande; et, si le personnage est dans le secret du jour, il fait traquer au messager tout le pays à chercher ce qui n'est pas trouvable. A la fin, la dupe jouée apprend qu'elle a reçu ce qu'on appelle un poisson d'avril.

On a cherché à ce singulier passe-temps bien des étymologies, qui ne l'expliquent nullement. La vérité est qu'il est né dans la Champagne, où la pèche était autrefois très-sévèrement prohibée, à cause du frai, pendant le mois d'avril , de sorte que ceux qui cherchent du poisson le 1er avril s'en reviennent les mains vides. De cette simple circonstance est née la petite farce aux mille combinaisons, qui attrapera toujours ceux qui, le lendemain du 31 mars, ne songent pas qu'ils sont arrivés au 4 ,r avril (1 ).

(1) Voici d'autres documents :

On appelle poisson d'avril une attrape ou un piège généralement innocent , que Ton tend à quelqu'un le premier jour d'avril. Donner un poisson d'avril , c'est , dit l'abbé Tuet , faire faire à quelqu'un une démarche inutile, pour avoir occasion de se moquer de lui : par exemple , on envoie un homme qui ne se défie pas chez une personne qui ne l'a

Passons aux dictons et pronostics.

Quand il tonne en avril , Apprête ton baril.

On dit encore , et ce n'est pas toujours vrai :

Avril froid pain et vin donne.

Avril et mai de l'année Font tout seuls la destinée.

Avril , dès le commencement , Ou bien à la fin se dément.

pas demandé; on charge un serviteur un peu simple de quelque commission ridicule , comme d'aller acheter de l'huile de houille , du beurre de pavé * du sable filé , du baume d'acier si par hasard il a mal aux dents. •Cette plaisanterie , le plus souvent assez mauvaise, n'a lieu que le premier jour d'avril.

Quelques personnes lui donnent l'origine suivante : Le roi de France Louis XIII faisait garder à vue , dans le château de Nancy, un prince de Lorraine dont il n'avait pas à se louer. Le prisonnier trouva moyen de ■tromper ses gardes et se sauva , le premier jour d'avril , en traversant les fossés à la nage , ce qui fit dire aux Lorrains que c'était un poisson tru'on avait donné à garder aux Français. Mais cette origine est tirée par les cheveux; et d'ailleurs le proverbe est antérieur à Louis XIII. Voyons ce que pense Bellingen , dans son Étymologie des proverbes français.

« Quant au mot de poisson , dit-il , il a été corrompu comme une infinité d'autres. Au lieu qu'on dit présentement poisson d'avril, on a dit passion d'avril des le commencement, parce que la passion du Sauveur du monde est arrivée en ce temps-là; et d'autant que les Juifs firent faire diverses courses pénibles à Notre-Seigneur Jésus-Christ , pour se moquer de lui et pour l'affliger, le renvoyant d'Anne à Caïphe, de ■Caiphe à Pilate , de Pilate à Hérode, on a pris cette coutume ridicule et impie de faire courir et de renvoyer d'un endroit à l'autre ceux dont on veut se moquer ces jours-là. »

Ce serait une coutume répréhensible en effet et digne de tout blâme , ai l'origine en était telle que le -dit Bellingen. Mais elle n'est pas plus exacte que la première ; et nous croyons que la source àu poisson d'avril vient de ce fait, qu'autrefois la pèche était défendue à cause du frai , à partir du dernier jour de mars , et que ceux qu'on envoyait au marché au poisson le premier jour d'avril revenaient les mains vides.

Pluie d'avril, rosée de mai , annoncent une bonne récolte. Avril pleut aux hommes ; mai pleut aux bêtes : aprilis hominibus, tnaius jumentis pluit (Bovilli Prov.) ; c'est-à-dire que la pluie d'avril procure des grains et celle de mai des fourrages.

Gelée d'avril ou de mai Misère prédit au vrai.

Toujours sont Pâques en mars ou en avril (1). Le 1 0 et le 1 1 avril passent pour des jours où la sanlé est en danger.

A la Saint-George Est levé l'orge.

Autant qu'il y a de gelées blanches avant la Saint- Georges (23 avril), autant il y en aura avant la Saint- Michel (8 mai).

On dit dans le Nord que le dragon de saint Georges chasse le semeur malin, celui qui sème l'ivraie, et qu'il est bon de semer ce jour-là si la lune n'est pas défavorable, c'est-à-dire dans son déclin.

Quoiqu'elle ne soit pas toujours en déclin dans la première semaine d'avril, les vieux laboureurs croient que les semailles du \ v au 7 produisent plus de mauvaise herbe que de bon grain.

La semaine de saint Marc est bonne pour les semences, si la lune est favorable. Mais réciter les prières et suivre la procession de saint Marc sont un devoir pour le cultivateur qui veut prospérer.

On dit, en plusieurs contrées, que dans la nuit de

(1) Pour Pâques et les autres fêtes mobiles, voyez plus loin le calendrier ecclésiastique.

saint Marc, qui a ses mystères, celui qui va prier au pied du portail d'une église voit passer devant lui, entre minuit et une heure, les esprits de ceux qui doivent mourir dans Tannée au pays qu'il habite.

— Mais pourquoi vous révoltez-vous?

— Parce que nous nous révoltons. Si vous êtes curieux d'en savoir plus long, demandez-le aux chefs, qui sont là-bas derrière nous. Auc. Lafoktàike.

Il est reconnu que la plupart de ceux qui font des émeutes ne savent guère où ils s'arrêteront; et que souvent, si on offrait de leur donner précisément ce qu'ils veulent, ils seraient embarrassés d'en formuler nettement l'expression. Mais on se monte la tête, et on fait des fautes.

Je parle du temps présent, où les voies légales, chez nous au moins, restent tout entières à ceux qui ont des sujets de plainte; et je ne prétends pas blâmer ces grandes insurrections, plus ou moins fondées, qui ont été Yultima ratio et la dernière ressource des peuples. Je n'oserai pas non plus condamner certaines révoltes de nos pères, lors même qu'elles n'étaient pas nationales, c'est-à-dire lorsqu'elles ne se levaient que partielles; car aux temps où les libertés n'étaient que des concessions restreintes qu'on pouvait retirer tous les jours, on conçoit que des hommes ardents se soient hasardés à manifester l'indignation populaire.

Ainsi ne jugeons pas, ne voulant ni la flétrir ni l'absoudre, la commotion qui eut lieu à Bruxelles le jeudi 1 7 mars 1 440 , trois jours avant le dimanche des Rameaux.

Il paraît que certaines exactions trop bien caractérisées de quelques magistrats, qui agissaient comme officiers de monseigneur le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, avaient mécontenté vivement le peuple. Les murmures grondèrent, grossirent et formèrent vite des rassemblements. Alors ceux qu'on appelle les timides, parce qu'ils prévoient, conseillèrent au père de famille , à celui qui avait une jeune épouse, une mère inquiète, une fiancée en alarme, à celui qui sentait qu'il était aimé ici-bas, de ne pas se rendre à l'émeute. Ils voyaient ce qui allait arriver: au bout de quelques heures, la révolte fut dispersée , et tous les rebelles qu'on put prendre furent jetés en prison.

Rien ne rétablit l'ordre comme la peur; tout était redevenu tranquille. Seulement des vieillards pleuraient, des mères se tordaient les bras, des femmes demandaient grâce , des enfants appelaient leurs pères, de jeunes filles désolées souffraient d'autant plus qu'elles n'osaient trop manifester leur douleur.

Les prisonniers furent jugés en deux jours; du moins en ce temps-là on expédiait. Les moins coupables furent bannis; les chefs, au nombre de cinq, condamnés à mort.

C'était rude.

Comme on entrait dans la semaine sainte, leur exécution fut remise à la suite des fêtes de Pâques.

Parmi les jeunes filles qui pleuraient, vous eussiez remarqué avec compassion (mais vous n'étiez pas de ce temps-là) une pauvre servante qui n'attirait pourtant guère l'attention. Quoiqu'elle s'appelât Marie, la pauvre fille était laide; mais il y avait tant de bonté dans sa figure peu flatteuse, elle avait une âme si belle; parvenue à l'âge de trente ans, elle servait depuis quinze avec tant de courage chez un brasseur de la rue Haute ; elle abandonnait tous ses gages avec tant de vertu pour nourrir son vieux père, que vous eussiez plaint la pauvre fille.

Sans doute vous pensez qu'elle avait dans les rebelles un fiancé ? Oh non ; elle n'était pas de ces jeunes filles qu'on recherche. Dans une condition comme la sienne, sans argent et sans beauté, un cœur pieux et sage ne suffit pas pour inspirer un attachement. Elle n'avait jamais rien rencontré qui ressemblât à un futur, mais elle avait un frère, un frère plus âgé qu'elle de deux ans, un frère mauvais sujet; un frère qui , de son métier de garçon tailleur (métier de femme pourtant, comme le remarque si bien Alphonse Karr), eût pu l'aider à soulager leur père, mais qui dépensait tout en folies; un frère qui se croyait un homme parce qu'il avait la voix haute, le sangâcre, le regard effronté et le poignet vigoureux, et qui était doué de si peu de raison que sa sœur disait souvent :

— Quand mon père ne sera plus, il faudra que je donne mes gages à mon frère, car il ne sera jamais heureux.

Avec tout cela, Marie chérissait son frère; elle

excusait ses défauts; elle priait pour lui tous les jours; elle l'aimait; et si vous voulez en savoir la raison, c'est que Thomas Guys, tout vicieux qu'il était», chérissait au moins sa sœur: c'était sa seule qualité; il raimait, la respectait, la protégeait; elle était pour lui, cette sœur affectueuse, ce qu'eussent été à la fois une mère tendre et une fille dévouée.

Elle alla le voir dans sa prison; car il était un des cinq condamnés qui devaient mourir. Il ne l'avait pas volé, disaient les bonnes gens. Hélas 1 les bonnes gens sont quelquefois sans pitié. On devient dur lorsqu'on a eu peur. C'est que Thomas Guys, depuis un an surtout, avait figuré dans tous les troubles, et qu'il était le plus ardent meneur de la dernière émeute.

Si vous voulez savoir comment Thomas Guys était devenu rebelle, vous en apprendrez la cause singulière. Il ne souffrait pas des exactions et ne payait pas d'impôts; mais son ami le cabaretier en grondait avec colère. Il avait donc pris parti; il en voulait de toute la force de sa vive rancune à trois des magistrats du prince. Or, pour se hasarder contre eux, il ne voulait pourtant le faire qu'à coup sûr. Dans cette pensée, il avait cherché à découvrir, par des moyens surnaturels, quelle destinée attendait ses trois ennemis. 11 était, comme toutes les têtes détraquées, superstitieux et crédule, dans le sens le moins bon. Suivant une opinion très-répandue parmi le peuple flamand, celui qui va, la nuit de saint Marc, s'asseoir au portail d'une église et qui peut s'y endormir de minuit à une heure, est favorisé de merveilleuses visions; s'il s'est assoupi au murmure de la dernière

heure et réveillé exactement au son de la première du jour de saint Marc, parmi les fées qui se promènent et les lutins qui gambadent, il voit passer devant lui les âmes des gens de sa connaissance qui doivent mourir dans Tannée.

Thomas s'était vivement attaché à ce mode d'interroger le sort.

Il y avait à Bruxelles, comme dans tous les grands centres des Pays-Bas, des klapermanns ou crieurs de nuit, qui annonçaient les heures. Son ami le klapermanu du quartier de la Chapelle lui avait promis qu'il l'éveillerait fidèlement à l'instant même où une heure sonnerait; et le24 avril 1 439, il s'était endormi, un peu avant minuit, sur le seuil de l'église vénérée qui s'appelle de nos jours encore la Chapelle , quoique le faubourg dont elle était l'oratoire soit entré maintenant dans la ville, et que l'humble chapelle de Notre-Dame soit aujourd'hui une des principales églises de l'élégante cité. Il avait eu sa vision ; parmi les nains mystérieux et les follets, il avait cru distinguer parfaitement, dans les ombres qui passaient, les trois magistrats ses ennemis.

Le klapermann avait été fidèle. Thomas s'était réveillé quand le timbre de la cloche du veilleur de nuit avait sonné une heure à son oreille ; et il ne doutait pas que les trois hommes pour lesquels il ressentait de si violentes antipathies ne fussent condamnés à périr dans l'année. Or plus de dix mois et demi s'étaient écoulés depuis la vision , et rien n'en avait commencé l'accomplissement. Comme il ne restait, le 17 mars 4440, que cinq semaines jusqu'au retour

de la fête de saint Marc , il salua la révolte qui s'éleva ce jour-là, ne doutant pas que les trois magistrats que Ton détestait n'y dussent succomber. Il s'était donc mis en avant; et au moment où nous pouvons nous intéresser à lui, il se trouvait très-décontenancér en reconnaissant que non-seulement pas un cheveu de la tête de ses adversaires n'était tombé, mais que lui-même allait mourir, lui qui ne s'était pas aperçu dans la bande des fantômes condamnés à la mort.

Sa bonne sœur pleura sur lui; et, sans rien comprendre à ce qu'il racontait de son désappointement, elle ne s'occupa que de chercher, dans son imagination peu étendue, les moyens de le sauver.

Mais si son esprit lui offrait peu d'expédients, elle priait, et d'un cœur pur la prière est puissante.

L'esprit tolérant et religieux des Pays-Bas offrait bien, en certains endroits, quelque ressource à la miséricorde, pendant la grande semaine où l'on entrait. Toutefois l'usage, établi à Ypres depuis deux cents ans, d'accorder la grâce à un coupable le vendredi saint, en souvenir du bon larron , ne s'était pas formellement assis à Bruxelles; il n'était pas devenu coutume ayant force de loi; et pourtant Marie n'y songea que pour se livrer de tout son cœur à une espérance qui fut bientôt déçue.

Il ne lui restait qu'une ancre de salut à Bruxelles (et cette cérémonie se faisait aussi à Courtrai) : afin de représenter d'une manière plus pathétique et plus saisissante aux yeux des fidèles la douloureuse passion de Notre Seigneur Jésus-Christ, on mettait un homme en croix le vendredi saint. Pour cette fonction redou-

table, on prenait ordinairement, parmi les malheureux condamnés à mort, celui qui montrait les meilleurs sentiments; et s'il ne succombait pas à la fatigue, on lui accordait la vie, après qu'il avait rempli jusqu'au bout un personnage si saint et si augusle, et figuré dans une cérémonie si délicate que le saintsiége, au dix-septième siècle, crut devoir défendre ces représentations.

Marie fit avec ardeur toutes sortes de démarches pour obtenir que le choix du condamné tombât sur son frère; et elle reconnut bien la vérité de ces paroles de l'Évangile, que Ton gagne tout à persévérer. Le prieur des dominicains de Bruxelles, chargé de désigner l'homme qu'on devait tirer de la prison pour le pieux mystère, eut compassion des angoisses de la bonne servante; il voulut bien indiquer Thomas, tout en avouant à sa sœur que les fonctions qu'il allait remplir étaient périlleuses.

Le pauvre garçqn, de son côté, ému de toutes parts, désillusionné, et touché de quelque grâce, lorsqu'il apprit la faveur dont il était l'objet, fit un profond retour sur lui-même. Il détesta les écarts déplorables de son passé; il prit les plus sages résolutions, et il les prit d'un cœur ferme. Il se confessa avec tant de repentir qu'il mérita d'être admis à la table sainte. Dès lors il se prépara le mieux qu'il put à mériter vraiment sa grâce, devant Dieu surtout, et s'il succombait, à finir au moins de l'heureuse mort du chrétien, la seule qui soit douce.

Le vendredi saint venu , on le conduisit à l'église

des dominicains; il était escorté par les frères de la

Miséricorde, ayant la figure voilée et traînant à leurs pieds des chaînes, par des chevaliers et gentilshommes habillés de noir, tenant des croix ou des flambeaux. Il était vêtu d'une longue robe violette. Des hommes, qui avaient le costume juif ou romain, le conduisaient portant des marteaux et des clous. Le condamné marchait pliant un peu sous le poids d'une croix longue de douze pieds.

En arrivant à l'église, on le fit monter sur une estrade élevée auprès du jubé. C'était là qu'on devait planter la croix, devant un grand voile noir sur lequel se détachaient les instruments de la passion. On le dépouilla de ses vêtements, on tira ses habits au sort, on le flagella sans beaucoup de ménagements , on lui fit les outrages qui pouvaient rappeler les forfaits, les douleurs et les ignominies de ce jour à jamais mémorable où le genre humain fut racheté à un si haut prix. Après quoi, on l'étendit sur sa croix, en lui attachant les pieds et les mains avec des courroies sous lesquelles étaient cachées de petites vessies pleines de sang, qui devaient figurer les plaies des mains et des pieds de Notre-Seigneur.

Toute la représentation sanglante du déicide s'accomplit gravement, dans un silence qui n'était rompu que par les pleurs sincères de l'assemblée attentive et par la parole grave d'un vieux prêtre qui, toutes les cinq minutes, prononçait ces seuls mots : — «Voyez ce que notre salut a coûté. » Marie était devant le crucifix, priant à genoux pour son frère, suivant tous ses mouvements, le voyant souffrir sans se plaindre et offrant à Dieu son expiation. Elle avait frissonné,

lorsqu'on l'avait frappé du roseau, lorsqu'il avait reçu le soufflet d'une main gantelée, lorsqu'on l'avait flagellé. Elle redoutait à chaque instant quelque retour de sa violente nature. Elle frémit lorsqu'on présenta rudement à sa bouche l'éponge trempée de vinaigre enfiellé. Elle sentit ses genoux fléchir lorsqu'on lui effleura le côté de la pointe d'une lance qui fit jaillir le sang. Les chairs palpitèrent; mais le supplicié ne donna aucun signe. Serait-il mort? se dit la pauvre Marie. Elle parut revivre lorsqu'on le descendit de la croix, et qu'elle se fut assurée qu'il était encore vivant.

Cependant on le mit dans le cercueil, qui se couvrit d'un drap funèbre; et, porté par six religieux dans son étroite bière, il fallut que Thomas souffrît encore la longue et lamentable procession du vendredi saint.

On gagna, selon l'usage formel, le Marché-aux- Herbes; et, suivie d'une multitude de fidèles, la procession, chantant les hymnes de la douleur, remonta lentement la rue de la Madeleine et la montagne de la Cour, au bout de laquelle se trouvait, devant le palais qui occupait la place Royale, un vaste reposoir. Là seulement, quand le peuple se fut écoulé, Thomas redevint libre.

Sa sœur fut le premier être qui vint à son aide,

après ce qu'on appela avec raison sa résurrection ;

car il était devenu un homme nouveau. Touché

abondamment de la grâce, sérieusement régénéré

dans le fond du cœur, il vécut le reste de sa vie

pieusement et saintement avec sa sœur dévouée,

évitant courageusement le mal, qu'on ne fait que par lâcheté, et se portant au bien avec l'ardeur et l'énergie qu'il avait autrefois déployées dans ses torts.

Il ne crut plus aux visions de la nuit de saint Marc(1).

Ces spectacles de mystères augustes, donnés autrefois dans les églises, ont été supprimés. La foi de nos pères était ferme. La nôtre est battue par les sarcasmes absurdes auxquels notre faiblesse donne prise. Tous, ronges par la malice, nous avons besoin de ménagements extrêmes pour ne pas nous dissoudre. Devant des cœurs corrompus, devant des âmes sataniques, comme notre époque en abondait il n'y a pas encore longtemps, de tels spectacles auraient prêté aux injures du voltairianisme, qui pourtant s'en va. Les peuples droits ont pris au sérieux les spectacles graves. La Grèce pleurait au drame de la Passion de Notre-Seigneur, écrit par saint Jean-Chrysostome. Nos pères, qui nous valaient certainement, quoique moins heureux que nous, pleuraient aux mystères. C'est au tableau de la Passion du Sauveur que Clovis, bondissant, s'écriait : « Que n'étais-je là avec mes Francs! » C'est au récit de cette mort immense, pleurée par un prêtre, le

(1) C'est, dit-on , à prppos de cette aventure ou à cause d'un don que fit Thomas Guys, sur ses épargnes, d'un tableau représentant Notre- Seigneur chargé de sa croix, que la rue de Bruxelles habitée par lui s'est appelée depuis : rue de Notre-Seigneur. Nous ne citons qu'à regret l'affreux changement de nom qu'elle subit en 1794, lorsque les républicains , prescripteurs qui parlaient de tolérance , lui imposèrent le nom de Voltaire. Outrage qui, à la vérité, disparut aussitôt que le premier consul eut ramené le bon sens.

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