ÉPHÉMÉRIDES D'AVRIL
Mort de Raphaël, en 1520; mort d'Albert Durer, en 1528; mort de Pichegru, en 1804.
Le 8 avril 1341, Pétrarque est couronné au Capitale. Le 10, mort de Lagrange, le plus grand de nos géomètres, en 1813.
Le 12, prise de Constantinople et fondation de l'empire latin, par Baudouin IX, en 1204; mort de Bossuet, en 1704; mort de Métastase, en 1782.
Le 13, mort de Chamfort, en 1794. Mort de Rivaroi , en 1 801 .
Le 15 avril 1719, mort de madame deMaintenon. Le 16, mort de Buffon, en 1788. Le 18 mort de madame de Sévigné, 1600. Le 1 9, mort de Christine de Suède, 1689. Mort de lord Byron, 1824.
Le 20, naissance de Napoléon III, 1808.
Le 21 , mort d'Abeilard, en 1142. Mort de Jean Racine, en 1699.
Le 23 avril 1 343, le Dauphiné est cédé à la France. Mort de Cervantès, en 1616. Mort de Shakspeare, ce même jour et cette même année.
Le 25, mort du Tasse, en 1595; mort, en 1635, du Tassoni , auteur du Sceau enlevé; mort, en 1 81 4, de Mercier, auteur du Tableau de Paris; mort de Volney, en 1820.
Le 27, mort du poëte Sannazar, en 1530; mort de Jean Bart, en 1702.
Le 28, le premier consul rappelle les émigrés, 1 802.
Le 29, en 1795, mort de l'amiral Michel de Ruyter. Le 30, mort de Bayard, en 1524; mort du peintre Lesueur, en 1 655 ; mort de Barthélémy, auteur du Voyage d'Anacharsis, 1 795.
De pareil à moi point n'aura Entre toute cette assemblée.
Car qui bien nommer me saura * Je suis le franc roi de Tannée.
Je suis le mai , par qui parée Est mainte belle demoiselle.
En ma saison fut approuvée Des docteurs toute la querelle.
Kalendrier des bergers, 1549.
Le nom du mois de mai résonne agréablement à toutes les oreilles, parce qu'il annonce enfin cette aurore de Tété que nous nommons le printemps, et dont les calendriers, d'après les astronomes, placent l'entrée en scène au 21 mars.
Partout en Europe on fête plus ou moins le mois de mai. Les anciens Romains, qui se réglaient peu sur l'astronomie, fixaient au \% mai, troisième des ides, le premier jour de Tété.
Le 1er mai était pour eux; une grande fête populaire. Le matin de ce jour, les jeunes gens allaient en troupes, avec des instruments de musique, cueillir dans la campagne des rameaux verts, qu'ils attachaient aux portes des parents et des anciens, dont le mois de mai était le mois privilégié : mensis majorum. C'était donc fête partout; et les jeunes gens qui ne portaient pas de rameaux étaient blâmés par une expression d'où est venu le dicton : Je vous prends sans vert.
Cette fête du Vr mai se répandit par toute l'Europe, avec les invasions romaines; et nos pères
l'adoptèrent. Les clercs de la basoche plantaient tous les ans ce qu'on appelait un mai dans la cour du palais de justice. C'était un arbre haut de cinquante pieds, couronné de fleurs et de rubans, qu'ils avaient le droit de prendre dans les forêts de la couronne. L'honneur du mai s'adressait aux présidents et aux conseillers des tribunaux, qui l'arrosaient de quelques pots de vin et d'hypocras pour remercier les clercs et aspirants.
Paris alors voyait, le 1er mai, toutes ses maisons un peu honorables égayées d'un mai frais et gracieux. L'usage en est resté dans quelques-unes de nos contrées. Mais les riantes coutumes de nos pères s'oublient dans nos grands centres, depuis que la philosophie nous a ôté notre joyeuse naïveté.
En Languedoc, le 1er mai, on habillait avec beaucoup d'ornements la plus pauvre des jeunes filles sages, et on invitait les passants à lui donner une pièce d'argent pour lui faire une dot. 11 y avait d'autres charmants usages de ce genre en diverses provinces.
Le mois de mai cependant reprend ses charmes, depuis qu'il est partout consacré à la Reine des fleurs, des saints et des anges. On a dit que cette dévotion du mois de Marie, si attrayante et si belle, était venue, au dernier siècle, du fond de l'Italie. Mais nous pensons que des chercheurs en trouveraient les germes en France, dans des temps plus reculés.
Au quinzième siècle, il y avait longtemps déjà que plusieurs communautés et confréries fêtaient
Notre-Dame comme la Dame de mai. On trouve dans les archives de la métropole de Paris que le 1er mai 1449 ce fut la corporation des orfèvres qui offrit à la sainte Vierge, dans l'église de Notre- Dame, l'arbre vert qu'on appelait le mai verdoyant.
Ils offrirent d'autres fois des travaux de leur art. Les peintres donnaient aussi, tous les ans, à la même église, le premier jour de mai, un tableau représentant quelque scène de la vie ou des gracieuses légendes de la Vierge immaculée.
Ces coutumes pieuses s'attiédirent au commencement de ce dix-huitième siècle, dont la triste queue traîne encore dans le nôtre. Mais aujourd'hui il n'est plus un village où le mois de Marie ne soit fêté avec entraînement par tous les cœurs.
De ces grâces de mai, nous passerons aux circonstances matérielles et aux pronostics.
Mai, dit-on, influe beaucoup sur l'été. Les Picards disent : Boue en mai, poussière en août.
Cependant la rosée de mai est plus favorable que ses pluies.
En mai , blé et vin naît.
Mai froid n'enrichit personne.
Ce mois a aussi ses dictons rimés :
En mai, saint Philippe et saint Jacques Occupent la première place.
Nos pères croyaient que la pluie du 1er de mai faisait avorter les glands; que le 7, en temps sombre, donnait de la laideur, et le 24 de bonnes vendanges, étant clair et serein.
Saint Honoré, fêté le 46 mai, est, à Paris surtout, le patron des boulangers. On admirait beaucoup autrefois quatre petits vers faits par un mitron , parce qu'on pouvait les transposer plusieurs fois sans en altérer le sens :
Saint Honoré , Dans sa chapelle ,
Dans sa chapelle , Saint Honoré
Avec sa pelle Avec sa pelle
Est honoré. Est honoré.
Avec sa pelle , Est honoré ,
• Dans sa chapelle , Dans sa chapelle ,
Saint Honoré Saint Honoré
Est honoré. Avec sa pelle, etc.
A propos de saint Michel, dont l'apparition est fêtée le 8 mai, on a émis cet axiome :
Manger une fois par jour est vie d'ange; manger deux fois est vie d'homme; manger trois fois est vie de bête.
Axiome que nous ne prétendons pas défendre. Au contraire, il est plus sain, dans nos climats, de manger par jour trois fois que deux.
Les vignerons uu peu futés disent :
11 ne sait pas vendre son vin, Cil qui de mai n'attend la fin.
Enfin, les économistes du temps passé prétendent que c'est dans le courant de mai qu'il faut faire ses provisions de bois et de beurré.
Dans les pays chrétiens, on dit qu'il est bon de tracer une croix sur la porte le 1ep mai.
Les petites superstitions s'insinuent partout; car il y a dans nos cœurs une large place pour la foi.
Ainsi, on dit aussi qu'il faut, le 1er mai, pendre des branches d'aune et de dragon végétal à la porte des étables, pour les préserver des visites malveillantes.
On dit quelque part qu'une jeune fille qui porte, le 1er mai, une couronne de lierre terrestre, symbole de modestie, gagnera le cœur d'un jeune homme, qui l'épousera.
Le pelit saint Jean, dans la seconde semaine de mai, frappe à la porte du beau temps; et il obtient quelques bons jours. Il conseille aux gens de la campagne de semer à la nouvelle lune du céleri, des radis, des choux-fleurs, des fèves et des melons.
Le \ % mai, jour important pour les bestiaux, jour de sort, comme disent les Flamands. On pend audessus de la porte des étables des couronnes d'herbes bienfaisantes, et on conduit le bétail aux sources bénies.
Le 15 mai, à Ghell, dans la Campin.e anversoise, fête de sainte Dympne , qui guérit les insensés. Elle est, avec sainte Sophie et sainte Catherine, Tune des patronnes de la sagesse. Les jeunes filles se parent ce jour-là de fleurs bénites à l'honneur de sainte Dympne.
Le 25 mai est, dans plusieurs contrées du Nord, un jour sérieux pour la vigne. S'il pleut ce jour-là, il n'y aura que faible vendange.
Ces grandes fêtes populaires se relevaient encore par les grâces que les souverains accordaient si volontiers. Lecratsd d'Aussy.
— Comment! Bernard Laurent, te voilà ici? disait un bourgeois de Bruxelles à un arrivant de tournure champêtre.
— Eh oui, m'y voilà, Émile Laurent; et je viens me cacher chez vous pour un mois ou deux. Le temps seulement d'avoir ma grâce.
— Ta grâce, dis-tu? Ne parle donc pas si haut à la porte : qu'est-ce que tu as fait?
— • Mon Dieu, j'ai tout bounement étranglé...
— Chut! dit précipitamment le bourgeois de Bruxelles en mettant la main sur la bouche de Bernard Laurent, son cousin de Soignies : entre donc, malheureux!
Et, quand il eut attiré Bernard dans la maison et fermé la porte, Émile Laurent, pâle et troublé, lui demanda qui donc il avait étranglé?
— . Une douzaine de lapins, répondit l'autre à voix basse.
Le Bruxellois comprit. Bernard était braconnier; souvent il avait reçu de lui de bonnes bourriches de gibier; et, maintenant que le péril était venu, il fallait payer par une hospitalité généreuse le prix de ces politesses. Il se fit expliquer le cas du cousin de Soignies. Ce cas était grave. Non content de manger
le gibier du Rœulx et des meilleurs parcs de son voisinage, Bernard avait braconné sur la chasse de Ma ri m ont, qui alors appartenait au prince Charles de Lorraine, gouverneur général des Pays-Bas catholiques. On l'avait pris entouré de douze lapins, qu'il avait conquis au lacet, et il n'avait échappé au péril assez grand que par une heureuse fuite.
Le prince Charles, avec toute sa bonté habituelle, était pour sa chasse rigoureux et inflexible. D'ailleurs on était au mois d'avril, moment où les oiseaux songent à faire leurs nids, où toute la nature se renouvelle, où la chasse est très-sévèrement interdile, où, par conséquent, le braconnage est un délit plus impardonnable.
— Ton affaire n'est pas bonne , mon pauvre Bernard, dit Emile ; et si tu es pris, tu en tiens pour quelques années de prison , sans compter les amendes.
— La prison , répondit le braconnier, serait ma mort , rien que par le régime : c'est plus fort que moi, il faut que je mange du gibier. Les choux au beurre et les haricots secs ne me suffisent pas.
— Je conçois; tu fais de l'exercice. Mais où penses-tu en venir en te cachant?
— Je pense que pendant ce temps-là, Émile, vous demanderez ma grâce.
— A qui? au prince Charles? Là-dessus il n'accordera jamais rien.
— Eh bien, vous écrirez à l'impératrice.
— A Marie-Thérèse? Elle renverra la lettre au prince Charles, qui est son beau-frère. C'est fort embarrassant.
Les deux amis, effrayés, passèrent la journée à se consulter, sans rencontrer une seule idée satisfaisante. Le soir même, Émile, selon son usage, alla à l'estaminet. Il y connaissait un vieil avocat, que l'on disait homme de bon conseil, quoiqu'il fut très-goguenard. Il s'ouvrit à lui sans lui révéler pourtant que son cousin Bernard fût caché dans sa maison; ce qu'il eût pu faire sans danger, car chez les Bruxellois cette franche et loyale vertu de ne jamais rien trahir est véritablement innée. L'avocat ne trouva d'abord aucun remède; puis, s'avisant bientôt et se frappant le front , tout joyeux de son idée :
— Il y a pourtant une ressource, dit-il. Nous sommes aujourd'hui, si je ne me trompe, au 28 avril 1749. Le 3 mai prochain, Marie-Thérèse sera à Bruges. Si votre ami peut s'y rendre, et qu'il ait l'adresse de se trouver sur le passage de Sa Majesté, sa grâce est certaine. Dans de pareils cas, une grâce ne se refuse jamais.
— Vous ne vous trompez pas, dit enfin Émile Laurent, très-é tonné : Marie-Thérèse sera à Bruges?
— Le 3 mai.
— Et l'on disait qu'elle ne venait pas se faire inaugurer.
— Elle ne vient pas pour cela. Elle assiste à la procession du saint Sang, qui se fera cette année avec l'ancienne pompe.
— Et elle ne vient pas à Bruxelles ?
— Non. Aussi n'en dites rien. Elle ne paraîtra qu'à Bruges, voilà pourquoi c'est un secret ici. Mais faites-en votre affaire sans rien ébruiter.
Emile Laurent ne chercha pas à comprendre d'autre mystère; il renferma son contentement en luimême, rentra chez lui plus tôt que de coutume, et réveilla Bernard, qui venait de se coucher et qui dormait déjà comme s'il n'eût pas eu la prison à redouter.
— Console-toi, mon pauvre garçon, lui dit-il, tu vas te reposer demain. Après-demain, tu iras coucher tranquillement à Alost; le jour d'ensuite à Gand. Le 2 mai, tu arriveras à Bruges; et le lendemain tu auras ta grâce. Après quoi , il ne faut plus braconner.
— C'est-à-dire, répondit Bernard, qu'il ne faul plus me laisser prendre. Mais comment dites-vous que j'aurai ma grâce?
— Chut! le 3 mai, Marie-Thérèse sera à Bruges; mais c'est un secret ici, attendu qu'elle ne visite pas Bruxelles, je ne sais pas pourquoi. Dans tous les cas, gardons cela pour nous; tu n'auras que la peine de të trouver sur son passage; tu lui présenteras un place t que je te ferai demain, où tu lui exposeras ton affaire; et tu auras ta grâce : cela va de droit, à ce que m'a dit l'avocat.
— C'est bon, répondit le braconnier, et j'ai eu le nez fin de venir ici. »
Les deux amis dormirent rassurés; ils passèrent la journée du lendemain à faire convenablement le placet et à le transcrire sur papier royal.
Le 30 avril au matin, Émile Laurent conduisit son cousin jusqu'à moitié chemin d'Assche , et lui souhaita un bon voyage. Le soir du 2 mai 1749,
Bernard Laurent arriva heureusement à Bruges, qu'il trouva tout en mouvement pour l'organisation de l'immense fête du lendemain; et il eut les plus grandes peines à se loger.
Cette fête avait attiré en effet une afïluence énorme de curieux. Depuis 1698, on n'avait plus fait l'illustre procession du saint Sang, avec son ancienne pompe et ses spectacles variés, lorsque la paix d'Aix-la-Chapelle, qui ramenait les provinces belges sous le sceptre de l'Autriche, inspira partout des réjouissances. Les Brugeois saisirent l'occasion pour donner un grand jubilé. Selon leurs traditions, c'était en 11 49 que le saint Sang avait été apporté à Bruges; il s'agissait donc de célébrer le jubilé de six cents ans d'un événement si auguste.
Pour ceux à qui l'histoire des Pays-Bas n'est pas présente dans ses détails, on nous permettra de dire un mot nécessaire sur l'origine de cette fête.
Elle remonte à la grande et glorieuse époque des croisades. Le comte de Flandre, Thierry d'Alsace, qui, — digne héritier de Robert de Jérusalem, — fit quatre fois le pèlerinage armé de la terre sainte, — avait signalé sa valeur par tant d'exploits, et sa piété par tant de faits illustres dans la seconde croisade, que, pour l'honorer d'une récompense qui fût commune à ses concitoyens, le roi et le patriarche de Jérusalem résolurent de lui offrir un trésor inappréciable; et, en présence du roi de France Louis le Jeune, de l'empereur Conrad et des autres princes croisés réunis au saint sépulcre, ils lui donnèrent une partie du sang de Jésus-Christ Notre -Seigneur,
recueilli, selon les pieuses traditions , au pied de la croix, le jour qui consomma le salut du monde, par Joseph d'Arimathie et par Nicodème.
Enfermé dans un cylindre de cristal recouvert de velours, le sang divin fut suspendu à une chaîne d'or, que Ton passa au cou du noble comte. Effrayé d'un fardeau si auguste, il en partagea la charge glorieuse avec Léon, abbé de Saint-Berlin, qui l'accompagnait; et il s'en revint en Flandre, où la plupart des récits disent qu'il arriva à la fin d'avril de l'année 41 49.
Il fut reçu avec des honneurs inouïs, dès qu'on sut le trésor sacré qu'il rapportait. Il entra à Bruges, le 3 mai, au son de toutes les cloches. Toute la ville, précédée par le clergé, était allée à sa rencontre; toutes les maisons étaient pavoisées et les rues jonchées de fleurs. Thierry, la tète découverte , monté sur un cheval blanc que conduisaient par la bride deux religieux marchant les pieds nus, s'avançait au milieu des acclamations et des transports de son peuple à genoux , portant à son cou la sainte relique, qu'il n'osait toucher de ses mains. Le pieux abbé de Saint-Bertin le précédait, et ce fut lui, quand le comte fut arrivé au palais, qui déposa solennellement le sang révéré du Sauveur dans la chapelle du Bourg. Quatre chapelains furent nommés aussitôt pour prendre soin de ce dépôt sacré, si précieux pour les chrétiens et si glorieusement acquis.
Ce fut une splendeur et une source de prospérités pour la ville de Bruges; et, le 3 mai 1 31 4 , la reconnaissance publique institua une procession annuelle
de toutes les églises et de tous les couvents, de tous les oratoires et de toutes les chapelles, sonnèrent à pleine volée; tout le monde chantait dans les rues; tout était joie et Hesse; et partout e'était le bonheur éclatant, mais sans trouble; animé, mais sans confusion, qui ne se voit que dans les fêtes populaires d^s villes catholiques.
Bernard, à qui la tête commençait à tourner de tout ce joyeux tumulte , s'avisa enfin de demander ce qu'il devait faire pour voir Sa Majesté.
Il s'adressa pour cela à sou hôte, boa et jovial cabaretier, qui lui répondit :
— Ah ! vous voulez voir Marie-Thérèse. Eh bien , vous la verrez dans toute sa gloire, si vous êtes venu ici pour cela ; et vous verrez bien autre chose. Vous n'aurez qu'à vous ranger sur la place des Halles ou dans quelque grande rue; elle sera sur le plus beau char, qui vient le dernier après les Entremets.
Le cabaretier désignait par ce mot les allégories, ce qu'il expliqua au curieux Bernard, et le braconnier, content, s'alla coucher, pour se recueillir un peu en lui-même et se faire sa leçon.
Le lendemain , 3 mai , toutes sortes de bruits réjouissants se mêlèrent aux cloches animées, pour égayer le réveil de la ville de Bruges; êt, à la suite de l'office divin , la procession sortit à dix heures , avec une richesse et une abondance qui étonneraient notre époque mesquine. Plus de mille personnes portant des flambeaux allumés ouvraient la marche.% C'étaient en tête la pauvre école des filles, puis la pauvre école des garçons, humbles troupes, qui mar-
cbaient les premières dans la fête du Dieu qui est venu consoler toutes les misères.
Venaient ensuite les joyeux oiseleurs, puis les aubergistes, les marchands de tabac, corps de métier tout moderne, et une longue nomenclature de corporations, rangées sans beaucoup de méthode : les ouvriers de la Grue, les ouvriers du pont des Carmes, les ouvriers du pont d'Eeckoute, les ouvriers du pont de Marie, les ouvriers du pont des Baudets, les brasseurs, les jardiniers, les ouvriers du pont des Moulins, les ouvriers du pont de Saint-Jean, les déchargeurs de vin, les porteurs de chaux, les maçons, les charpentiers de navires, les couvreurs, les plombiers, les scieurs, les sculpteurs, les tonneliers, les charrons, les tourneurs, les menuisiers, les faiseurs d'arcs, les cordiers, les potiers, les forgerons, les orfèvres, les armuriers, les étainiers, les drapiers, les foulons, les teinturiers, les bouchers, les gagne-petit, les poissonniers, les cordonniers, les corroyeurs, les tanneurs, les gantiers, les fabricants de bas, les tailleurs, les fripiers, les boulangers, les portefaix, les mesureurs de grains, les meuniers, les chapeliers, les vanniers, les fabricants de coutil, les blanchisseurs, les chirurgiens, les ferblantiers, les marchands de fruits, les fabricants de chandelles, les voituriers, les bateliers, les courtiers; tous ces soixante corps avec leurs insignes, bedeaux et bannières.
9 Mais c'était déjà moins solennel qu'au seizième siècle, où Damhoudère compte les corporations de Bruges au nombre de plus de deux cents. C'est que
la splendeur de Bruges avait décru de beaucoup. A la suite paraissaient les corps du clergé régulier et séculier, les capucins, les récollets, les carmes, les augustins, les dominicains; venaient, après les pères, l'abbé d'Eeckoute, le chapitre de Saint-Sauveur avec le clergé de Sainte-Walburge et de Saint- Jacques, le chapitre de Notre-Dame avec les prêtres de Saint-Gilles et de Sainte-Catherine, le chapitre de Saint-Donat, le prévôt de Notre-Dame, les abbés, puis l'évêque de Bruges, la châsse du saint Sang portée en grande pompe, et la confrérie du saint Sang.
A l'aspect de la relique auguste et vénérée , Bernard était tombé à genoux, en même temps que tous ses voisins. Mais il vit bientôt que la marche se terminait par les magistrats de la ville; et il ne comprit pas pourquoi il n'apercevait ni Marie-Tbérèse, ni chars, ni cavalcade. Toutes sortes de doutes, de craintes et de confusions se jouèrent de sa tète. Il voulut interroger; mais la foule qui priait pieusement l'entraîna jusqu'à la place du Bourg, a la suite de la procession, qui rentra à midi et demi, et remit dans la chapelle antique le trésor donné à la ville par Thierry d'Alsace.
Bernard s'en retournait préoccupé, lorsqu'il eut le bonheur d'apercevoir dans la foule, sur la place des Halles, son hôte qui semblait venir à lui.
— Je n'ai pas vu Marie-Thérèse, dit-il tristement.
— Ni moi non plus, répondit l'hôte, et je vais à sa rencontre.
— Mais est-ce que la procession n'est pas passée?
— La procession religieuse, oui; mais dans un quart d'heure vous allez voir la cavalcade de fête.
À une heure «en effet, la seconde partie de la montre, connue disaient les vieilles relations, réjouit la multitude immense. On voyait en tête une troupe de musiciens à cheval, précédés de la Renommée et des anges gardiens de la ville. Ils ouvraient la marche aux Entremets, dont le premier était un chariot équipé par les aubergistes; il portait la représentation animée de la maison de Zachée, où logea Notre- Seigneur; saint Luc suivait sur tin bœuf ailé; cette allégorie était fournie par les libraires et les maîtres d'école. Samt Victor s'avançait à cheval , armé de pied en cap par les meuniers. Un énorme pélican, galanterie des boulangers, se prélassait ensuite, marquant Je pas à l'aigle colossal des maçons. Le cygne des fripiers, animé par un homme caché sons cette enveloppe, accusait des mollets remarquables; l'autruche des maréchaux, ferrants paraissait trop peu élevée sur ses jambes; le rossignol monstre des blanchisseurs jouait des airs avec un flageolet caché dans son gosier.
Après les bipèdes à plumes, on admirait le bœuf des tanneurs, composé intérieurement de deux hommes qui laissaient remarquer que le train de derrière était plus pressé d'arriver que le train de devant*; le cerf, établi par les corroyeurs, les cordonniers et les gantiers, était un mannequin porté sur des roulettes. Le lion d'argent des orfèvres, le lion noir des bouchers, le tigre des chirurgiens, étaient faits par des hommes qu'on avait décidés à marcher à quatre
pattes, et qui ne manquaient pas de prendre une position plus commode, toutes les fois que le cortège faisait une petite pause : ce qui divertissait grandement les spectateurs.
On voyait encore l'éléphant des plombiers, le crocodile des couvreurs, le rhinocéros de la chambre de commerce, la licorne des apothicaires et la baleine des poissonniers, monstres sur lesquels nous n'avons point de renseignements.
Un second char, fourni par les fruitiers, portait un petit jardin. Le char des marchands de tabac suivait immédiatement; il offrait un parterre occupé par la plante dont les donateurs font leur commerce. Le char des drapiers était chargé de sauvages; et le char des tonneliers portait Bacchus à cheval sur une tonne, entouré de petits Silènes.
— Mais c'est le dernier char, dit Bernard; et, en montrant le jeune gaillard qui figurait Bacchus, il demanda à son hôte si ce n'était pas Marie-Thérèse.
— Vous n'êtes pas fort pour un Wallon, mon ami, répondit l'autre : est-ce que l'Impératrice porte une couronne de feuilles de vigne ?
Prenez donc patience. Ce n'est jusqu'ici que la première moitié de la cavalcade.
— C'est une furieuse fête, reprit le braconnier en hochant la tête, et je suis bien heureux d'y être venu. Je ne croyais pas que vous en fissiez tant dans vos grandes villes. Oui, vraiment, c'est beau et engageant Mais, toutefois, pour un seul jour de réjouissances, voilà bien de l'argent perdu.
— Ah! vous croyez cela, mon camarade, dit le
bourgeois en se redressant : mais savez -vous que depuis six mois, avec cette fête, on donne de l'ouvrage à tous les ouvriers? que tous les débitants ont vendu leur fonds de magasin? que toutes les industries ont eu part au gâteau? que tous les voituriers ont fait de bonnes journées? que toutes les auberges sont pleines, et qu'il y a dans cette quinzaine à Bruges un mouvement de ducats et d'escalins dont la ville se ressentira fort agréablement toute l'année? Allez, allez, ces fêtes n'ont de mauvais côté que les accidents; et j'espère que nous n'en aurons point.
Mais ouvrez les yeux.
On vit alors déboucher un énorme cheval, le cheval Bayard, portant sur son dos les quatre fils Aymon; puis un géant, non pas le Goliath des anciennes fêtes, mais un géant appelé Germanus, sans doute pour flatter les princes allemands que la maison d'Autriche envoyait en Belgique. Il était donné par les brasseurs; les merciers avaient fourni son épouse, la géante Fidélia, et les marchands de toile, leur fille, la belle et haute Gloriane. J'aurais autant aimé Flandrine , qui était pareillement très-élancée , et son noble père, le vieux roi de Flandre Grambrinus, inventeur de la bière et premier planteur du houblon.
On avait vu, à des solennités brugeoises plus anciennes, les sept péchés capitaux, représentés par les sept démons Lucifer, Mammon, Asmodée, Belzébuth, Bélial, Léviathan et Béhémôth. Ils étaient omis cette fois, ainsi que plusieurs autres sujets non moins curieux.
Mais la confrérie des gladiateurs, commandée par saint Michel à cheval, parut, s'escrimant et précédant les chars, dits chars de triomphe, qui portaient les représentations à personnages. Tous les rôles de ces différentes scènes étaient remplis par les enfants de bonnes familles de Bruges.
Sur le premier char, on voyait Joseph d'Arimathie et Nicodème recueillant le saint Sang au pied de la croix et le déposant religieusement dans un vase de cristal. Autour d'eux étaient à genoux les divers personnages de la Passion, et au fond un ange écartant de son épée les ennemis du Seigneur.
Le second char représentait le comte de Flandre, Thierry d'Alsace, victorieux des infidèles dans la terre sainte.
Sur le troisième char, le même Thierry recevant des mains du roi de Jérusalem et du patriarche la relique sacrée dont il devait gratifier la ville de Bruges.
Le quatrième char offrait le comte Thierry, accompagné de l'abbé de Saint-Bertin , remettant le saint Sang à la ville de Bruges, représentée par une * jeune fille vêtue de blanc et couronnée de roses : derrière elle étaient à genoux les quatre chapelains du saint Sang.
On voyait sur le cinquième char le saccagement des églises au temps des troubles. Pérez de Malvenda était à genoux dans un coin, gardant le précieux dépôt du saint Sang, caché dans une muraille de sa maison.
Le sixième char portait la pucelle de Bruges, as-
sise sur un trône splendide, tenant sur ses genoux une gracieuse imitation du reliquaire. Quatre figures, debout au quatre coins de ce char, représentaient, selon les uns, les quatre parties du monde, selon les autres , quatre renommées.
En apercevant l'aimable jeune fille couronnée de tourelles dorées, Bernard Laurent s'agita i
— Voilà enfin l'impératrice, dit-il en fouillant dans son habit.
— Pas encore, répondit l'hôte : ce n'est pas le dernier, et vous n'avez pas vu passer la cour que voici. Mais que cherchez-vous de la sorte ?
— Un placet que je dois lui présenter, répondit l'enfant de Soignies.
L'hôte fut sur le point de livrer passage à un scandaleux, éclat de rire. Mais, comprenant vite qu'il avait affaire à un homme mystifié, il prit le parti de s'en réjouir.
Cependant, à la suite du sixième char, venait une brillante cavalcade de jeunes gens, portant, façonnés sur de singuliers patrons, les costumes de ceux des anciens comtes qui avaient honoré de privilèges la chapelle du saint Sang, Chaque comte était escorté de quatre gentilshommes à cheval, tenant le sceptre, la couronne, l'étendard et la devise de leur seigneur. Derrière les anciens marchaient la cour de Vienne , les archiducs , lqs seigneurs de Hongrie, les feld-maréchaux , etc. Le prince Charles de Lorraine arrivait lui-même, représenté par un jeune Brugeois de quatorze ans à la mine fort éveillée.
— Je suis heureux qu'il ne me connaisse pas, dit
Bernard; mais Je ne me figurais pas que le prince Charles eût l'air si jeune.
Son hôte l'interrompit en lui faisant remarquer le dernier char, qui était en effet le plus magnifique. Sur ce char l'impératrice occupait un trône élégant; derrière elle étaient la Paix et la Justice, qui la couronnaient, et que Bernard Laurent prit pour des femmes de chambre, comme il prit pour ses dames d'honneur les dix Provinces catholiques rangées an pied de son trône.
Une jeune fille représentait Marie-Thérèse, le braconnier s'accoutumait à l'idée qu'on était jeune sous la couronne. Il s'avança vers le char, tête nue et tenant son placet à la main. Le Commerce et l'Agriculture, qui conduisait le char, regardant cet incident comme un des jeux de la fête , arrêtèrent un moment les chevaux qu'ils dirigeaient; Bernard monta lestement sur le marchepied, élevant son placet : la province de Tournaisis le prit et le remit à l'impératrice, qui l'accueillit d'un très-gracieux sourire.
Le char reprit sa marche, et Bernard, hors de lui d'avoir vu Sa Majesté de si près , remarqua à peine l'immense vaisseau, chargé de ses agrès et de ses voiles, que faisaient manœuvrer, sur des roues invisibles, les bateliers cachés dans la machine. C'était la clôture de la cavalcade.
Parmi la cohue qui fait la queue obligée de tout cortège et de toute procession, Bernard Laurent avait perdu son hôte; mais en lui-même il ne se possédait pas de joie et d'espérance.
Le soir venu , il soupa , alla ensuite se prosterner devant le saint Sang, se coucha heureux de sa journée et repartit le lendemain matin pour Bruxelles, sans que personne l'eût détrompé.
Son voyage dura trois jours, selon les habitudes de ce temps-là. En rentrant le soir chez son cousin Émile, il se vit joyeusement accueilli.
— Mais arrive donc, lui dit le Bruxellois, et vois comme l'avocat est homme de bon conseil. Voilà ta grâce; elle est ici depuis deux heures.
Cette promptitude à obliger charma Bernard, qui reçut pourtant ce plaisir comme chose à laquelle il s'attendait.
L'explication d'un tel succès est facile. A la collation qui avait suivi la cavalcade , les magistrats de Bruges avaient trouvé plaisant de faire apostiller par l'impératrice de parade le placetdu braconnier, qu'ils croyaient être une plaisanterie, et d'envoyer la pièce au prince Charles pour le réjouir. Le porteur, envoyé en courrier, était arrivé un peu plus tôt que Bernard. Le prince Charles, riant de l'aventure, avait dit qu'il n'avait rien à refuser à Marie-Thérèse, et, pour être agréable à ses bons amis les Brugeois, il avait en effet expédié la grâce.
Et dans la suite, on eut beau dire à Bernard Laurent que jamais Marie-Thérèse n'était venue en Belgique, on ne put jamais lui ôter de la tête la certitude qu'il l'avait vue et qu'elle lui avait souri.